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affaires criminelles

  • Terrorisme : La remarquable efficacité de l’état d’urgence, des lois spéciales, de Vigipirate et de tout le bastringue

    terrorisme,état d'urgenceSi je résume. Anis Amri commet un attentat en forme de carnage – 12 morts et 48 blessés – le lundi soir à Berlin, vers 20 heures, et il prend la fuite. L’alerte est immédiate et générale, mandat d’arrêt européen à l’appui.

    La propagande commence – en toute logique – à déblatérer sur les réfugiés… mais pas de chance, le mec est un tunisien. Donc, direction probable le sud.

    Comme le type est en fuite, l’alerte est au plus haut degré dans les gares et les trains, surtout en période de fin d’année, car après l’affaire du Thalys le 21 août 2015 – ce clochard embarrassé par sa kalachnikov – nous étions passés à la sécurité XXL.

    Vote d’une loi spéciale, la loi n° 2016-339 du 22 mars 2016 contre les actes terroristes dans les transports collectifs de voyageurs. Adoption du décret du 28 septembre 2016 pour compléter le système. Rehaussement de Vigipirate le 30 novembre, par le Conseil de défense et de sécurité nationale, présidé par notre excellent président, pour s’adapter au risque terroriste.

    Comme suite de l’attentat, le ministère de l’Intérieur, le 21 décembre, a ordonné le renforcement des « contrôles à la frontière franco-allemande » et de la sécurité des « sites de grande fréquentation ».

    L’Etat et la SNCF veillent sur votre sécurité.  

    Dans la nuit de jeudi à vendredi, vers 3 heures, un drôle de gus est repéré devant la gare Sesto san Giovanni, à Milan. Les policiers lui demandent ses papiers, qu’il n’a pas, et soudain le mec sort une arme. Les policiers sont plus rapides et l’abattent. Dans son sac, on trouve un billet SNCF, et on peut commencer à remonter la piste.

    On ne sait rien encore du trajet pour quitter Berlin et l’Allemagne, mais en revanche, on sait que le terroriste, recherché et armé, a pris le train jeudi 22 entre Lyon Part Dieu et Chambéry, puis le TGV de 17h44 pour se rendre à Turin, puis à Milan, où il serait arrivé vers 1 heures. Le 22, c’est le jour où Hollande était lui aussi à Chambéry, alors la police était particulièrement vigilante…

    Donc, le mec – terroriste identifié – a pu passer deux fois une frontière française, se promener dans les gares et voyager armé, le visage découvert, malgré l’état d’urgence, les lois qui vont avec, la loi spéciale transport 22 mars 2016, le décret spécial transport du 28 septembre 2016, l’ordre du ministère de l’Intérieur du 21 décembre, renforçant les contrôles à la frontière franco-allemande » et la sécurité des « sites de grande fréquentation », le rehaussement du plan Vigipirate du 30 novembre par le Conseil de défense et de sécurité nationale, et un mandat d’arrêt européen. Tout ceci a été parfaitement inefficace, c’est consternant.  

    Il est donc urgent de renouveler l’état d’urgence, de voter une nouvelle loi spéciale, d’adopter un nouveau décret spécial et de rehausser Vigipirate par le Conseil de sécurité machin-chose…

    Autre solution : dégager tous ces incapables qui squattent les lieux du pouvoir.  

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  • Il aide sa femme à mourir : C’est un meurtre

    au-dessus-de-la-loi-poster_54840_32108.jpgEt une magnifique manipulation de plus par nos divins mainstream médias…

    L’histoire, c’est l’arrêt rendu le 10 novembre par la cour d’appel de Lyon, relaxant Jean Mercier, 88 ans qui, en 2011, avait aidé son épouse malade et dépressive à prendre des médicaments ayant entraîné son décès. Avec des tonnes de commentaires du genre la justice reconnait le suicide assisté, et autres sonneries.

    Écoutons mon excellent confrère Mickaël Boulay, avocat de Papy Mercier : « C’est une décision très courageuse qui va obliger les pouvoirs publics à se poser la question d’une éventuelle législation du suicide assisté en France » ». Pourquoi pas... Sauf que c’est du grand n’importe quoi, ignorant ce qu'a jugé la Cour d'appel. Je remercie l’excellent quotidien de référence, le journal La Croix, le seul journal à publier des infos crédibles sur cette affaire.

    Les faits

    Le 10 novembre 2011, Jean Mercier, alors âgé de 83 ans, appelle un médecin vers 15 h 30 pour constater le décès de son épouse. Depuis trois ans, celle-ci souffrait d’une arthrose sévère, et 15 jours plus tôt, elle s’était cassé le poignet, ce qui lui causait de fortes douleurs. Selon Jean Mercier, à 7 heures ce matin-là, sa femme s’est plainte de ses souffrances en lui disant que « cela ne pouvait plus durer ». Il affirme avoir alors compris que « c’était le moment » et être allé chercher trois médicaments : un somnifère puissant, un anxiolytique et un antidouleur à base de morphine. Il a ensuite préparé ces produits et les a donnés à son épouse.

    Là, je suis glacé. De l’arthrose et une facture du poignet, comme constat de la fin de vie ? Dans le cadre d’une prise en charge à domicile, en l’absence de pathologie fatale, et avec des douleurs qui peuvent parfaitement être traitées… Si ça c’est la fin de vie en France, il y a de quoi flipper… Un antidouleur prescrit par un médecin, ça sauve la vie, et bidouillé par un ignorant, ça tue.

    La procédure

    En novembre 2011, Jean Mercier est mis en examen pour meurtre et non-assistance à personne en péril, ce qui veut dire que ce sera l’un ou l’autre, car les deux qualifications n’ont rien à voir.

    En décembre 2013, le juge d’instruction fait son choix : il prononce un non-lieu pour meurtre mais renvoie Jean Mercier en correctionnelle pour non-assistance à personne en danger.affiche.Plus-fort-que-la-loi.57172.jpg

    En décembre 2015, le tribunal de Saint-Étienne condamne l’octogénaire à un an de prison avec sursis.

    En novembre 2016, la Cour d’appel de Lyon relève que Jean Mercier a commis un « acte volontaire » en allant chercher ces médicaments : « C’est bien cet acte intentionnel » qui a provoqué le décès de sa femme. Il s’agit d’un « acte purement volontaire et conscient, assumé comme tel, qui visait à épargner de nouvelles souffrances à sa femme ». 

    Aussi, juge la Cour, la seule qualification applicable à Jean Mercier est celle « de meurtre, voire de complicité de meurtre ».

    Mais poursuit la Cour, un non-lieu « définitif en soi » ayant été prononcé sur cette qualification, aucune poursuite ne peut plus désormais être diligentée à son encontre.

    Donc ?

    1/ Le fait de tuer quelqu’un parce qu’il souffre d’arthrose et d'une fracture du poignet est un meurtre, ouf, je suis rassuré.

    2/ De tels faits n’ont rien à voir avec la non-assistance à personne en danger. Papy Mercier aurait dû être jugé aux assises pour le crime de meurtre, mais il a bénéficié d’un non-lieu pour ce crime, devenu définitif, et la Cour ne peut donc que prononcer une relaxe, vu ce raté procédural.

    3/ Les commentaires sur l’arrêt de la Cour d’appel qui aurait reconnu le bien fondé du suicide assisté sont mensongers, ignorants ou propagandistes.

    4/ De plus, s'il me semble que la législation française devrait évoluer sur le suicide assisté, en tant qu'expression de l'autonomie de la personne, une telle affaire, lamentable, grave et farfelue, n'a rien à  voir avec ces évolutions nécessaires. 

  • Nice : Rien à voir avec l’Etat Islamique

    41K0f3DK-vL._SX320_BO1,204,203,200_.jpgL’Etat islamique est une pure escroquerie, l’œuvre de gogos sanguinaires, juste bons à voler les biens des autres et tuer ceux qui leur résistent. Ces maquereaux du terrorisme avaient le 16 juillet revendiqué le crime de Nice – 86 morts, 434 blessés – saluant l’œuvre d’un « soldat du Califat ». Le crime et cette revendication,… ambiance… pour conduire à justifier une réforme de l’Islam en France, avec Papy Chevènement...

    On attendait des preuves... et en voici : aucune indice n’accrédite un lien quelconque entre le tueur et l’Etat islamique, ni d’ailleurs avec la croyance religieuse.  

    Je note d’abord que, si des complices suspectés ont été mis en examen, le Procureur de la République, qui n’est pas farouche avec les micros, n’a fait aucune déclaration pour dire qu’il existait un lien entre le tueur et le terrorisme islamiste. Pas de réseau non plus.

    Ensuite, Le Parisien et Libération ont eu accès au dossier, et nous ont livré hier nombre d’informations.

    S’agissant de l’enquête, le téléphone portable et l’ordi ont parlé : pas de traces de l'Etat islamique, mais une addiction aux sites pornographiques et à l’hyperviolence. Le mec n’était ni sous commande, ni sous allégeance.

    Pour ce qui est de la personnalité, on est à des années lumières des combattants perdus du djihad.

    Le type était psychologiquement déstructuré, violent, alcoolique, obsédé sexuel, et dragueur maladif. Mythomane à l’égo démesuré, mais dans le même temps fragile et instable.

    Son épouse explique qu'il « n’est pas croyant, il ne pratique pas du tout, il mange du porc, boit de l’alcool ». Une amie ajoute : « Comme Hajer était croyante, il insultait Dieu devant elle pour la provoquer. Il mangeait du porc et se moquait pas mal de la religion. Il était même antireligion ». En famille, le type se montrait violent, infantile et ingérable, éventrant les poupées des enfants, déféquant sur le lit ou brutalisant son épouse pour imposer des rapports sexuels brutaux.9782729847005.jpg

    Pour une collègue « Avec lui, tout tournait autour du sexe. Le prof de salsa connais­sait Moha­med, il l’avait déjà mis plusieurs fois dehors du cours parce qu’il draguait avec beau­coup d’in­sis­tance toutes les filles». Selon son beau-frère, « il avait le démon en lui, et il m'avait même montré la poupée gonflable qu'il avait chez lui ». Gonflé aux stéroïdes, il était obsédé par son image : « Il ne pensait qu’à lui, il n’avait aucun sens des respon­sa­bi­li­tés, aucune huma­nité… Il a des problèmes psychia­triques, ça saute aux yeux, il est complé­te­ment taré. » Pour une amie de son ex-femme : « C'est un sadique. Il l'a fait par sadisme ». La violence de Daech a pris sa place dans cette vie cassée, et regardait, indifférent, les scènes de décapitation.

    Et puis quelles méthodes criminelles ?

    Dans le camion, on a trouvé ses papiers d’identité, et des documents. Son téléphone était allumé, avec un dernier SMS de 22 h 27 – quelques minutes avant le crime – dans lequel l’auteur balançait ses complices supposés : « Ramzy, je suis passé tout à l’heure au Taxiphone rue Marceau, je t’ai pas trouvé. Je voulais te dire que le pistolet que tu m’as donné avant-hier est très bien. Dis à ton copain qui habite au 7, rue Miollis au 5e étage qu’il nous [en] ramène cinq. Chokri est ses amis sont prêts pour le mois prochain maintenant ils sont chez Walid ».

    Tous ces noms bien sur disponibles sur le téléphone portable… Il donne même l’étage pour faciliter le travail des enquêteurs… 

    Loin des fantasmes, voici des faits. Le grand crime est tellement contraire à notre nature qu’on cherche à ne pas le voir, je sais. Mais s’inventer des histoires, ça ne peut pas mener loin. Parce qu'il faut agir, il faut d’abord comprendre.   

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  • La terrifiante violence dans notre société

    Ces derniers mois, nous lisons les échos d’une série de violences commises dans le contexte familial ou relationnel, autant de terrifiants débordements criminels. En quelques instants, sans que l’on puisse comprendre, une vie est broyée par le crime. La pulsion écrase tout...

    Hier, c’est l’histoire dramatique survenue à Maromme, dans l’agglomération de Rouen. Une femme, enceinte de huit mois, a été rouée de coups par son compagnon, âgé de 19 ans, qui serait le père de l’enfant. La femme, entre la vie et la mort, a été conduite par un proche aux urgences du CHU. Les médecins ont dû pratiquer une césarienne pour sauver le bébé. Après la naissance. Il était en détresse respiratoire et en arrêt cardiaque, et il a fallu le réanimer. Ce soir, l’état de santé de la mère serait stabilisé, mais l’enfant reste dans un état critique. Le compagnon a été arrêté mardi en début d’après-midi.

    La justice va s’occuper du crime, elle sait faire, rien de neuf...

    Tous les trois jours, une femme meurt sous les coups de son mari ou son compagnon, rien de neuf non plus...

    Et pourtant...

    Cette violence, tellement inscrite dans notre société, est sidérante. Je ne vais pas tenter ici des analyses sur le « pourquoi », qui reposent sur un travail considérable, tant les situations sont diverses.

    J’appelle simplement à ne rien banaliser, et à poser la question de l'acceptation sociale de cette violence. Trois lignes dans la presse locale, et rien de plus...

    Chaque crime repose sur une intention spécifique, mais pourquoi ne sommes-nous pas tous mobilisés pour traquer les sources de cette hyperviolence, qui vient des profondeurs de notre société ? 

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  • Saint-Étienne-du-Rouvray : Le témoignage des religieuses est un trésor

    Un document capital : Huguette Péron, Hélène Decaux, et Danielle Delafosse, les trois religieuses présentes dans l’église où a été assassiné le père Jacques Hamel, témoignent dans La Vie. Ces trois religieuses, des femmes d’expérience et de réflexion, ont vécu la scène du crime. Elles ont assisté à l’assassinat, puis ont parlé avec les criminels, et expliquent comment ils sont morts, sans armes face à la police.

     

    Nous ne devrions parler que de ces témoignages, car enfin nous accédons à la connaissance des faits. Or on en parle à peine, et franchement, ça ne me surprend pas.

     

    Notre esprit n’est pas organisé pour comprendre, je veux dire analyser, le crime. Nous n’avons ni les mots, ni les codes, ni le raisonnement : tout ce que nous avons en nous rejette le crime. Je ne veux pas dire que nous sommes des esprits purs, ni des adorateurs perpétuels de la loi. Nous avons tous nos faiblesses, nos zones d’ombre, nos territoires sans référence, et cette amie confidente qu’est la facilité de la lâcheté. Donc la question n’est pas « glorieux ou pas glorieux », et bienvenue en zone grise, notre territoire commun. La question alternative, c’est le crime. Le crime dénué de tout contexte, je veux dire l’acte criminel.

     

    Une victime ne meurt pas du racisme, pas plus qu’elle n’est violée par les malheurs d’enfance de l’agresseur. Elle meurt d’un geste violent, et elle est violée par un sexe qui a pénétré le sien sans son consentement. L’acte criminel marqué par l’intention de tuer, de violer. Un temps, plus ou moins long, un être humain se convainc qu’il est assez supérieur à un autre pour le tuer ou le violer. C’est ça le crime, et c’est d’abord ça qui doit nous préoccuper. La question, c’est comment l’esprit humain peut-il se dérégler à ce point, c’est-à-dire pas pour se mettre une poubelle dans la tête, mais pour passer à l’acte, tuer ou violer ? En maintes occasions, le criminel aurait apprécié la compagnie de la victime, mais ce jour-là il la tue ou il la viole. Pourquoi ? Comment ?

     

    Pour comprendre, il faut évidemment élargir le cercle, s’intéresser au contexte, à la psychologie de l’auteur, aux dérèglements sociaux qui ont fracassé sa pensée, peut-être à la maladie. Cette extension de l’analyse est indispensable mais attention, l’acte criminel nous est tellement difficile à aborder que nous trouvons mille facilités pour zapper ou faire semblant d’en avoir parlé. Alors, gardons-nous de la facilité de nous passionner pour le contexte pour ne pas réfléchir à l’acte criminel.

     

    Les avocats qui pratiquent les assises connaissent cela parfaitement. Tant qu’on évoque les personnalités, les parcours de vie, le contexte, les contradictions des témoins, la psy, tout va bien, ou tout ne va pas si mal. Mais quand il faut entrer dans la scène du crime, décortiquer minute après minute le geste qui a tué ou qui a violé, s’installe une incroyable pesanteur. Il faut que les magistrats, l’accusé et la victime trouvent les mots pour décrire la scène du crime, pour dire le chemin de cette violence criminelle, et c’est une difficulté insondable, même pour des professionnels du droit, rodés par des années d’expérience. Et dès que l’on peut quitter ce point noir, ce terrifiant abîme, on trouve aussitôt le moyen pour se remettre à parler du reste, et le ton se détend.

     

    Dans les réactions qui suivent les crimes terroristes, d’origine si diverse, qui ont bouleversé le pays, nous voyons chaque fois ce mécanisme du refus d’admettre le crime se mettre en place. On ne sait rien des faits, mais peu importe, il faut immédiatement parler, conceptualiser pour s’éloigner du crime. Anesthésistes de la scène criminelle, débarquent de tous côtés les ignorants phraseurs, qui ne savent rien mais parlent de tout. Le besoin de connaissance devrait conduire à ne rien dire que nous n’avons pas des descriptions crédibles de la scène criminelle, et de l’analyse des intentions. Or, le barrage médiatique et politique est entier pour nous divertir de cette réflexion. Il s’agit de créer des contre-feux pour empêcher de réfléchir à l’acte criminel, et parce que cette réflexion est très difficile, les bonimenteurs sont les bienvenus.  

     

    Je n’en dis pas plus aujourd’hui.

    Voici, le texte publié par La Vie.

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    Face à face avec les terroristes de Saint-Étienne-du-Rouvray :

    le témoignage des religieuses otages

    Propos recueillis par Pascale Tournier

     

    Des jeunes turbulents qui squattent leurs escaliers et promettent, dans le même temps, de surveiller leur voiture. Anciennes éducatrice pour enfants, professeure en lycée professionnel ou infirmière, ces trois sœurs de Saint-Vincent-de-Paul en ont déjà côtoyés lors de leurs missions respectives en Normandie, Bretagne, Nord et région parisienne. Être au cœur des quartiers difficiles et au plus près des démunis, c’est l’ADN de leur ordre depuis plus de cent cinquante ans. Mais des terroristes, les trois femmes, désormais aux cheveux blancs, n’auraient jamais songé en croiser sur leur chemin. Et surtout pas à Saint-Étienne-du-Rouvray, banlieue rouge de l’agglomération rouennaise, où retraitées, elles vivent en communauté avec une autre sœur. L’amitié entre musulmans et catholiques s’y pratique au quotidien : la paroisse Sainte-Thérèse, située vers le bas de la ville, a cédé un bout de terrain à la mosquée mitoyenne pour permettre à la communauté maghrébine d’avoir un chemin d’accès. Les jours de fête, elle accueille, sur sa pelouse, les fidèles restés dehors, qui en échange apportent des pâtisseries orientales.

     

    Adel Kermiche, l’un des deux tueurs, a pourtant grandi dans la cité du Château-Blanc. Il aurait même pu fréquenter avec sa famille le « Vesti’amis », un vestiaire de vêtements qui n’est pas situé très loin, et que sœur Danielle Delafosse tient trois fois par semaine. Mais cette dernière, ainsi que les sœurs Hélène Decaux et Huguette Péron, feront sa connaissance dans de toutes autres circonstances. Présentes dans l’église du centre de Saint-Étienne-du-Rouvray quand, avec son acolyte, il a assassiné le père Jacques Hamel, les trois religieuses sont ses victimes et les témoins les plus directs du crime. À quelques encablures du lieu meurtrier, dans la petite maison en crépi crème de leur communauté, elles ont accepté de nous raconter la plus longue heure de leur vie.

     

    Pour apporter un détail, donner une impression, tenter une analyse, les trois religieuses se coupent parfois entre elles. Mais jamais la haine ne surgit dans la conversation. Assises bien droites dans leur salle à manger couleur jaune soleil, ces trois sœurs courages, qui ne se quittent plus, sont entourées de bouquets de fleurs blanches apportés par des amis. Au mur, est accrochée une croix en métal. Sur la table, un appel à la prière nationale pour le 29 juillet, orné d’une photo du père Hamel en aube blanche. Sœur Danielle Delafosse, à qui on prête un « sacré tempérament », accuse le coup. Derrière ses lunettes cerclées, la septuagénaire exprime son émotion : « J’aimerais pouvoir superposer cette image à celle que j’ai de Jacques dans l’église. »

     

    Il est 9h30 mardi matin, quand l’indicible survient dans l’édifice religieux tout en vieilles pierres. Ce jour-là, le père Jacques Hamel célèbre la messe en petite compagnie. Sur les bancs en bois, les trois religieuses et monsieur et madame C., un couple de fidèles paroissiens âgés. « Les mamans portugaises étaient parties en vacances », expliquent-elles en chœur. La célébration de ce mardi matin n’est pas encore terminée, quand un jeune homme se présente pour demander des renseignements. « Avec son polo bleu ciel, je l’ai pris pour un étudiant. Il voulait savoir quand l’église était ouverte. Je lui ai dit de repasser dans dix minutes, après la messe », relate sœur Huguette avec son calme habituel.

     

    Le jeune suit le conseil. Il revient plus tard. Mais cette fois il est accompagné d’un ami et habillé tout en noir. « Ils avaient le style des terroristes qu’on voit à la télé. L’un portait un calot noir sur la tête et la barbe bien fournie. J’ai tout de suite compris », se souvient sœur Hélène, l’infirmière du trio. « Ils étaient très énervés, poursuit sœur Huguette. Ils ont proféré une sorte de slogan en arabe puis nous ont reproché en français le fait que "nous les chrétiens nous ne soutenions pas les arabes". »

     

    Soudain, la situation bascule dans l’horreur. Les agresseurs jettent tout ce qui se trouve sur l’autel pour poser leur sac et somment le prêtre de se mettre à genoux. Ils mettent une caméra dans les mains de Monsieur C. « Jacques leur a crié : "Arrêtez qu’est ce que vous faites ?" C’est là que l’un d’entre eux a porté le premier coup sur sa gorge. Je suis alors partie », se souvient Danielle, qui n’explique toujours pas son réflexe de survie. Dehors, la religieuse sonne l’alerte. Avant d’être mise en sécurité, elle arrête une voiture bleue, sans doute un véhicule d’EDF, et demande au conducteur d’appeler la police. Ce qu’il fera immédiatement.

     

    À l’intérieur de l’église, la sombre tragédie continue. Les deux assassins semblent suivre méticuleusement leur plan. Ils plantent une deuxième fois leur arme blanche dans le cou du père Jacques, qui meurt très vite après. Avant aussi de blesser grièvement monsieur C., ils vérifient auprès de lui qu’il n’a pas fait bouger la caméra, que la scène macabre a bien été filmée. « J’ai vu sur l’écran l’aube blanche de Jacques avec la tâche rouge », détaille sans fard Huguette, placée alors derrière le « caméraman » improvisé. Alors que le père Jacques et monsieur C. gisent à terre, celui qu’elles appellent « le meneur » annonce aux trois femmes qu’il les garde en otages. « Ils nous tenaient chacune par l’épaule. L’un avait un pistolet. J’ai assez vite pensé qu’il était factice. Cela nous a été confirmé après. Celui qui me tenait avait aussi du sang sur les mains et un couteau qu’il aiguisait de temps en temps contre je ne sais quoi », rapporte Hélène, traumatisée au point de ne plus pouvoir voir un couteau sans frémir.

     

    Le changement d’attitude des deux terroristes est alors manifeste. L’énervement et l’agressivité, dont les deux jeunes hommes ont fait preuve jusqu’à présent, se dissipent. « J’ai eu le droit à un sourire du second. Pas un sourire de triomphe mais un sourire doux, celui de quelqu’un d’heureux », constate Huguette encore étonnée deux jours après le drame. Sœur Hélène, 83 ans, et madame C., âgée aussi de plus de 80 ans, demandent à s’asseoir. L’un des deux tueurs accepte. « Je lui ai aussi demandé ma canne. Il me l’a donnée », précise Hélène. Entre les bourreaux et les femmes captives, s’ensuit une conversation totalement surréaliste et aux accents pseudo-théologiques.

     

    Les tueurs ont-ils tenté de convertir les religieuses à l’islam ? On pourrait le croire. Il est ainsi demandé à sœur Hélène si elle connait le Coran. « Oui, je le respecte comme je respecte la Bible, j’ai déjà lu plusieurs sourates, répond-elle au jeune homme. Et ce qui m’a frappé en particulier, ce sont les passages sur la paix. » Apparemment touché, son interlocuteur répond alors du tac au tac : « La paix, c’est ça qu’on veut. Quand vous passerez à la télévision, vous direz à vos gouvernants que tant qu’il y aura des bombes sur la Syrie, nous continuerons les attentats. Et il y en aura tous les jours. Quand vous arrêterez, nous arrêterons. » Sous la menace, Hélène opine. Après sa libération, elle rapportera le message au président François Hollande. « As-tu peur de mourir ? », enchaîne le tueur avec cruauté, ou peut-être avec curiosité. « Non », répond la sœur. « Pourquoi ? », questionne son locuteur. « Je crois en Dieu et je sais que je serai heureuse », lâche-t-elle.

     

    Pour ne pas flancher, Hélène prie intérieurement la Vierge Marie et dit aussi avoir pensé à Christian de Chergé, le prieur du monastère de Tibhirine. « J’ai toujours répondu calmement, pas plus qu’il n’en fallait, restitue-t-elle. Jamais contre ma pensée. Mais pas trop loin quand même. »Avec sœur Huguette, la conversation porte sur Jésus et le point de contestation qui existe entre musulmans et chrétiens. « Jésus ne peut pas être homme et Dieu. C’est vous qui avez tort », assène l’autre terroriste de 19 ans. « Peut-être, mais tant pis », rétorque alors la sœur au physique frêle. « Je ne voulais pas mettre de l’huile sur le feu et ne pas renier ce que je pensais, glisse-t-elle. Pensant que j’allais mourir, intérieurement j’ai offert ma vie à Dieu. »

     

    Tandis que la police se dirige sur les lieux, les deux assassins se mettent à taper sur les bancs, font tomber les lumignons autour du tabernacle, tout en criant « Allah akbar ». « Visiblement, ils attendaient la police », soutient Hélène. Avant que les services d’ordre ne rentrent, ils tentent une sortie en prenant les trois femmes comme bouclier humain. « Mais ils ne se sont pas mis totalement derrière nous. À croire qu’ils allaient au-devant de la mort », fait remarquer l’ancienne infirmière. « Moi j’ai bougé mon sac. La boucle métallique a fait un bruit. Le même qui m’a souri m’a alors dit : "Ne bougez pas. Restez là" », ajoute sœur Huguette. Entrée par la porte de la sacristie, la police tire. Les deux terroristes tombent. Monsieur et madame C. et les deux religieuses sortent libres mais traumatisés.

     

    Deux jours après le drame, s’entremêlent les images cauchemardesques et les souvenirs liés à Jacques, qu’elles invitaient souvent à dîner et qui, en échange, leur rapportait des numéros de La Vie. Il était abonné. « C’était un homme accueillant qui avait du caractère et aimait la musique et les belles eucharisties, disent-elles. L’ordre devait régner sur la table de l’autel. Le tapis devait être placé parfaitement. » Danielle, qui n’a même pas eu le temps de penser à fêter son jubilé, de soupirer : « Ce sera difficile, quand on retournera dans l’église et qu’il faudra assurer les permanences dans son presbytère. » Elle poursuit en laissant apparaître sa colère« intérieure » : « C’est nous, mais c’est aussi tous les autres qui ont été visés. On ne peut pas accepter cette violence. C’est inacceptable. Ce ne sont pas de vrais musulmans. » « Je ne sais pas s’ils avaient conscience de leurs actes. Il ne faut pas chercher à comprendre », estime pour sa part sœur Hélène. Le drame ? « Cela passera comme le reste », espère cette dernière. D’une voix toujours douce, sœur Huguette rappelle surtout que « 2016 est l’année de la miséricorde ». 

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