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Affaire Erignac: Retour sur la conférence de presse de Tralonca

« J’ai été pris au piège » : c’est ainsi que le préfet Claude Erignac commente sa nomination en Corse, en février 1996. Cette analyse crue avait été portée par écrit, et lecture de cette lettre a été effectuée ce vendredi 16 novembre par Dominique Coujard, le président de la cour d’assises chargée de juger Yvan Colonna. Cette nomination venait un mois après la conférence de presse de Tralonca, qui faisait entrer le dossier corse dans une nouvelle phase : la négociation avec les clandestins. Plongée dans les rouages cachés de la République.

I - Une mission impossible pour Claude Erignac

 

Voici ce qu’écrit Claude Erignac au moment de sa nomination.

« J’ai donc été pris au piège subtil tendu par quelques-uns, pas très nombreux et que je pense identifier clairement (…) Le piège est quasi imparable pour un préfet. A la légitime ambition, exprimée clairement, d’être nommé préfet de région, on a su ajouter l’affirmation des éminentes qualités professionnelles et personnelles qui justifient un choix aussi unanime que réfléchi, dixit Debré, du gouvernement.

« Mes qualités sont donc si grandes que me voilà l’homme indispensable pour la Corse. Que répondre, sauf à courir le risque bien réel d’une disgrâce, d’une mise hors cadre ou d’une stagnation. Aucun argument légitimement avancé face à cette “mission de grande confiance, témoignage éclatant etc”. Et en plus, c’est sans doute vrai.

« Si j’ai plus tard, l’occasion de régler ces comptes, il ne faudra pas oublier de le faire…

« (…) Le seul problème sérieux est que j’ai clairement conscience de partir vers une mission impossible, faite de contradictions éclatantes entre le discours public du gouvernement, les négociations plus ou moins secrètes, les intentions réelles des uns et des autres… » Cette mission impossible, c’est celle du grand écart : la restauration de l’ordre républicain passe par la négociation avec les groupes nationalistes clandestins. Cette nomination de Claude Erignac survient moins d’un mois après la fameuse conférence de presse de Tralonca. Un épisode décisif.

 

II - Janvier 1996 : La conférence de presse de Tralonca

 

Jean-Louis Debré, actuel président du Conseil constitutionnel, est alors le nouveau ministre de l’intérieur du gouvernement d’Alain Juppé. Il succède à Charles Pasqua. Le discours public est celui de la fermeté, mais la réalité est celle des négociations secrètes avec les nationalistes. Pour négocier, il faut être deux, et le gouvernement souhaite faire identifier un interlocuteur puissant. D’où l’idée : une conférence de presse des nationalistes conçue comme une démonstration de force, offrant une trêve liée à l’annonce de revendications ; une visite du ministre de l’intérieur, ne répondant pas au FLNC, mais reprenant le contenu de ces propositions.

La conférence de presse se tient à Tralonca, petit village de Haute-Corse, dans la nuit du 11 au 12 janvier. Sont réunis devant les caméras de télévision près de six cents militants du FLNC-canal historique, cagoulés et lourdement armés : lance-roquettes, fusils mitrailleurs... Ils annoncent leurs propositions politiques et  une trêve des attentats pour une durée de trois mois. Les gendarmes, informés de cette réunion, relèvent les plaques d'immatriculation des véhicules, mais n'interviennent pas. Le même 12 janvier au matin, Jean-Louis Debré, effectue une visite dans l'île. Il ne dit  pas un mot sur les événements de la nuit, mais prononce un discours qui reprend point par point les revendications du FLNC. La trêve de trois mois peut s’ouvrir. Dans son message, Claude Erignac  écrit qu’il doit « aussi veiller à ne pas contrarier le processus politique, avec la trêve acquise pour trois mois, attendue pour six mois supplémentaires ».

Cette paix armée durera jusqu’à la rentrée de septembre 1996, avant que les nationalistes l’estiment improductive. La fin de la trêve sera marquée par un attenant contre la mairie de Bordeaux, la ville dont Alain Juppé est le maire.

 

III - Octobre 1996 : François Santoni explique, le gouvernement dément

 

Quelques jours après l’attentat de Bordeaux, François Santoni,, secrétaire général d’A Cuncolta naziunalista, la vitrine légale du FLNC-Canal historique, alors recherché par la justice, donne un interview à l’Est Républicain du 29 octobre 1996. 

« Le rassemblement de Tralonca a été négocié avec le gouvernement dans les détails tant au niveau de la démonstration que sur le discours politique. On nous avait demandé, à cette occasion, de montrer le maximum de militants pour prouver que l’ensemble du mouvement adhérait à la thèse du dialogue. Le gouvernement de Juppé ne voulait pas se trouver confronté à la situation dans laquelle s’était retrouvé Pierre Joxe qui, lui, avait négocié uniquement avec les dirigeants nationalistes. Cela avait abouti à la scission du FLNC. Le gouvernement a donc demandé à ce qu’il y ait le plus grand nombre de militants pour ce rassemblement. C’est M. Roulet (préfet chargé des affaires intérieures et de la sécurité à Matignon) qui avait formulé cette demande. Le rassemblement de Tralonca s’était négocié en pleine période d’attentats, c’est-à-dire en décembre 1995. »

Comme on le verra plus loin, la fameuse conférence de presse de Tralonca n’avait pas été suivie d’une enquête judiciaire : négociations obligent ! Le ton n’étant plus le même, l’enquête est ouverte neuf mois plus tard, et le chef nationaliste explique :

 « M. Juppé cherche par là à donner l’image d’un homme qui n’aurait eu aucun rôle dans ces négociations. Pour mieux renier tous les engagements qui avaient été pris, il a décidé de mon procès ».

François Santoni revient sur les négociations : « Les contacts n’ont jamais été secrets. Ce qui était secret, c’était le nom des émissaires. Compte tenu de la situation, je me vois aujourd’hui contraint à révéler leur identité et leur rôle. »

 

Outre Jean-Michel Roulet, il cite « Maurice Gourdault-Montagne, directeur de cabinet, Jean-Claude Antonetti, magistrat détaché, conseiller technique de M. Juppé, Patrick Stéfanini », secrétaire général adjoint du RPR, et Olivier Echappé, qui a « eu entre ses mains le texte de la conférence de presse de Tralonca, une semaine avant qu’elle se déroule. Ce texte avait été transmis à Alain Juppé. Lorsque le ministre de l’Intérieur, Jean-Louis Debré, est venu en Corse au lendemain du rassemblement, il avait vu ce texte et son discours a été fait en fonction (…) Nous n’avions rien demandé au gouvernement (…) qui nous a demandé de faire de la Cuncolta un véritable parti politique pour s’asseoir à la table. Ces négociations devaient nous conduire à aller aux élections en étant un vrai parti politique, organisé et crédible. Si Juppé a décidé de mettre fin aux discussions, et donc au processus de paix, c’était pour lui le moyen de s’affirmer en rompant avec l’attitude de ses prédécesseurs, notamment Charles Pasqua. »

 

Suivirent les démentis outragés de rigueur.

 

IV - L’enquête judiciaire

 

 

Six cents hommes armés tenant une réunion clandestine, et les gendarmes qui avaient relevé les plaques d’immatriculation : l’enquête ne semblait pas trop difficile. Elle fit engagée bien tard, et dans des conditions telles qu’elle ne conduisit à rien. Il n’y a jamais eu de procès.

 

 

V – Novembre 1999 : le rapport de l’enquête parlementaire

 

 

Pour en savoir plus, il faut s’orienter vers le rapport n° 1918 de la commission d’enquête de l’Assemblée nationale sur le fonctionnement des forces de sécurité en Corse, déposé le 10 novembre 1999. La constitution de cette commission d’enquête venait en réaction à l’assassinat du préfet Erignac.

Le résultat est impressionnant : deux gros volumes, téléchargeables sur le site de l’Assemblée nationale, et une masse d’information. Je ne reprends ici que quelques extraits, traitant de l’affaire de la conférence de presse de Tralonca et de l’absence de suites judiciaires. Je ne peux que vous encourager à ce lire ce rapport, et le compte rendu des nombreuses auditions faites par la commission : vous y trouverez la description parfaite de « piège » qu’avait analysé Claude Erignac en février 1996 ; vous y trouvez une description très précise de la République qui déraille.

 

Je reproduis des extraits du rapport, sans ne rien ajouter.

 

1 - Le choix de négocier avec les nationalistes clandestins

 

Compte tenu du poids électoral des nationalistes et de leur représentation au sein de l'assemblée de Corse - rappelons qu'ils avaient obtenu 24,8 % des voix aux élections de 1992 - la voie de la négociation a été privilégiée par le gouvernement de M. Edouard Balladur, puis par celui de M. Alain Juppé, jusqu'à la conférence de presse de Tralonca et l'attentat à la mairie de Bordeaux qui ont marqué un tournant dans l'attitude de l'Etat en Corse.

 

- Charles Pasqua, ancien ministre de l’intérieur

 

Lors de son audition par la commission, M. Charles Pasqua a confirmé l'existence de négociations :

J’ai rencontré l'ensemble des représentants des mouvements nationalistes en présence de mon directeur de cabinet. Je leur ai dit que la violence n'avait pas de sens, qu'il fallait l'abandonner et qu'ils devaient se réinsérer dans le système politique. Je crois d'ailleurs que nous n'avons pas été loin d'y parvenir, car si l'on s'arrête sur la période de 1995, avant le changement de gouvernement, on constate, peu de temps après, la diminution des attentats, en tout cas ceux concernant les édifices publics et les personnes, ainsi que ceux que l'on a rattachés ensuite à "la guerre entre les mouvements nationalistes".

- Jean-Louis Debré, ministre de l’Intérieur

Pour sa part, M. Jean-Louis Debré a nié avoir eu des contacts avec des nationalistes corses autres que ceux élus à l'assemblée territoriale :

Lorsque je suis venu en Corse - je l'ai fait d'abord très clairement à la préfecture de Corse puis très officiellement Place Beauvau - j'ai reçu tous les représentants élus de l'assemblée de Corse et je n'ai reçu que ces personnes-là, quelles que soient leur opinion politique et leur appartenance. Il est bien évident, Monsieur le président, que je savais pertinemment qu'un certain nombre d'entre elles étaient liées à des mouvements nationalistes et d'ailleurs elles n'en faisaient pas mystère.

 (...) Je vous le répète : je n'ai reçu personnellement aucun nationaliste corse autre que ceux élus à l'assemblée territoriale ; aucun de mes collaborateurs, à ma demande ou sur instruction de ma part, n'a reçu de ces personnages-là ; les relations se limitaient aux personnes élues ".

- Emile Zuccarelli, président du conseil général de Haute-Corse

Cette affirmation a été contredite par M. Emile Zuccarelli devant la commission : " On a vu, en effet, des gouvernements - j'ai toujours l'air de retomber sur le même - recevoir dans les palais nationaux des gens appartenant notoirement à des organisations terroristes, justifiant et glorifiant la violence, l'assassinat et l'attentat politique, et qui venaient ensuite discourir sur le trottoir devant les caméras de télévision en disant : "Nous avons eu avec le ministre un entretien très franc et très productif !".

" M. le Rapporteur : Vous avez des exemples précis en tête ?

" M. Émile ZUCCARELLI : Oui, j'ai vu M. François Santoni être reçu et discourir sur le trottoir de la place Beauvau... ".

 

2. La conférence de presse de Tralonca

Autre épisode marquant des relations entre les pouvoirs publics et les nationalistes, la conférence de presse de Tralonca survenue dans la nuit du 11 au 12 janvier 1996 a montré les limites de la politique de négociation conduite par M. Jean-Louis Debré. Alors que cette conférence de presse avait pour but d'annoncer une trêve de trois mois afin " d'ouvrir la voie à un règlement progressif de la question nationale corse ", l'ampleur du rassemblement et l'importance de l'arsenal exhibé devant les médias, devaient fortement choquer l'opinion publique en soulignant la faiblesse de l'Etat en Corse.

Les témoignages recueillis par la commission laissent perplexes, puisque les différents acteurs donnent une présentation le plus souvent très partielle, pour ne pas dire partiale, de la réalité. Il est, en effet, difficile d'imaginer qu'un rassemblement massif d'hommes lourdement armés puisse avoir lieu sur le territoire de la République , la veille du déplacement d'un ministre de l'Intérieur, sans qu'aucun des services de sécurité n'en ait été informé par avance et sans qu'aucune interpellation ne soit effectuée par la suite. Une telle situation souligne soit l'incompétence des services de sécurité, notamment des renseignements généraux, soit l'existence de tractations officielles et de consignes de laisser-faire données par l'autorité politique aux services de police et de gendarmerie, ainsi qu'au parquet.

- M. Paul Giacobbi, président du conseil général de la Haute-Corse à l'époque des faits

" J'étais conseiller exécutif lors les événements de Tralonca. Il n'est pas besoin de faire de grandes enquêtes ni de révéler des secrets pour savoir ce qui s'est passé. La presse a rendu compte d'une note des renseignements généraux dans laquelle le directeur des RG indiquait au ministre de l'Intérieur qu'il avait eu vent d'une réunion qui devait se tenir dans le maquis tel jour, à telle heure et à tel endroit, et par laquelle il demandait ses instructions. Comme il savait par qui était organisée la réunion, il se doutait bien qu'il n'aurait pas de réponse ou une réponse tronquée, mais il n'en demeure pas moins que cette note a été publiée trois jours avant dans la presse. (...)

 

- Le général Lallement, colonel commandant la légion de gendarmerie de Corse à l'époque des faits

 

La thèse défendue par M. Jean-Louis Debré est, par ailleurs, contredite par le témoignage du général Lallement.

Les informations, je les ai eues par le préfet Guerrier de Dumast, le soir vers 19 heures. Il m'a dit : "Ce soir, il faudra rester calme". Il a ajouté : "Vous connaissez la formule : pas de sang dans le maquis". J'ai compris qu'il y aurait quelque chose la nuit suivante. Je savais qu'il y avait la visite de M. Debré, mais nous n'avons pas perçu le lien entre Tralonca et cette visite, que ce soit bien clair. Nous n'avions aucune information là-dessus. Nous n'avons eu aucune information par quiconque, sinon par le préfet Guerrier de Dumast, pour ce qui me concerne, ainsi que pour le colonel Delpont qui commandait la Haute-Corse. Le colonel Lunet qui commandait la Corse-du -Sud a été informé par le préfet Coëffé. (...)

" M. le Président : La gendarmerie de terrain n'avait aucune information à ce sujet ?

" Général de brigade Maurice LALLEMENT : Aucune information.

- M. Squarcini, directeur central adjoint des renseignements généraux à l’époque des faits

 

M. Squarcini, interrogé sur l’existence de négociations, les admet :

" Le terme "négociations" est peut-être un peu fort parce qu'il n'y avait pas grand chose à proposer, mais qu'il y ait eu des contacts...

" M. le Président : Attendez, monsieur Squarcini, vous êtes aux renseignements généraux, vous n'êtes pas un enfant de chœur ! Se mettre d'accord sur la rédaction d'un communiqué, c'est déjà une négociation.

" M. Bernard SQUARCINI : Tout à fait, monsieur le Président.

" M. le Président : Si, dans le discours ministériel, on apporte des réponses aux questions qui ont été posées préalablement et si vous n'appelez pas cela une négociation, qu'est-ce que c'est, à votre avis ?

" M. Bernard SQUARCINI : Très bien, c'est une négociation.

- Mme Mireille Ballestrazzi, responsable de la police judiciaire à l’époque des faits.

 

Mme Mireille Ballestrazzi a estimé qu'elle n'avait pas été informée de peur que la police judiciaire ne trouble le déroulement de la conférence de presse :

Tout ce que j'ai compris, c'est que tout le monde semblait être au courant avant, sauf la PJ  : je vous le dis franchement ! (...) La police judiciaire n'a pas été tenue au courant. Elle l'a su après ! Je pense que c'était une décision...

" M. le Président : ... politique ?

" Mme Mireille BALLESTRAZZI : Oui, peut-être politique, mais qui tenait compte du fait que la PJ n'aurait pas joué le jeu politique... ".

3. Le refus d’ouvrir une enquête judiciaire

 

Enfin, les suites judiciaires données à cet événement ont souligné l'absence de volonté répressive des pouvoirs publics, alors même que l'autorité de l'Etat avait été mise à mal. Plusieurs personnes auditionnées par la commission ont ainsi confirmé que la gendarmerie avait relevé des numéros d'immatriculation de voitures se rendant à la conférence de presse clandestine et que ces éléments avaient été transmis au procureur général de la République. Force est de constater qu'aucune suite judiciaire véritable n'a été à ce jour donnée.

C'est ainsi que M. Emile Zuccarelli a relaté le refus de M. Toubon d'expliquer l'absence d'ouverture immédiate d'une information judiciaire sur ce rassemblement armé :

Quelques jours après l'affaire de Tralonca, le garde des sceaux de l'époque est venu rencontrer les magistrats de l'île pour les mobiliser et les journalistes présents lui ont demandé si une information judiciaire avait été ouverte sur ce rassemblement : comme il répondait qu'il l'ignorait, ils lui ont demandé s'il trouvait normal qu'il n'y en ait pas, ce à quoi M. Toubon a rétorqué : "il ne sera pas répondu à cette question !". Je crois savoir que, quelque temps plus tard une information a été diligentée, mais personne, en tout cas pas moi, n'en a jamais eu le fin mot ! ".

M. Jean-Pierre Couturier, procureur général de Bastia au moment des faits, a pour sa part fourni sur ce point des justifications peu convaincantes :

Une enquête préliminaire est ouverte. Pourquoi une enquête préliminaire plutôt que tout de suite une instruction ? Parce qu'en matière d'enquête préliminaire, les fonctionnaires de la police ont des pouvoirs d'investigation beaucoup plus larges... Il est de bonne règle, en particulier en matière financière mais aussi en d'autres matières, qu'on laisse - c'est en tout cas l'esprit du parquet - le cadre juridique le plus large aux enquêteurs ".

Mme Irène Stoller, chef de la section antiterroriste du parquet de Paris, a expliqué pour sa part qu'elle n'avait pas reçu d'instruction d'ouvrir une information au moment où elle a été saisie du dossier : " en règle générale, nous n'ouvrons jamais d'information sur ce genre de conférences de presse parce que nous savons qu'elles ne vont pas aboutir. Néanmoins, nous en avons ouvert une concernant Tralonca neuf mois après ; pourquoi ? Parce que la presse en parlait tellement et nous reprochait tellement de ne rien faire que nous avons fini par ouvrir cette information qui, je vous préviens tout de suite, ne donnera rien.

" M. Jean MICHEL : Sur instruction du procureur général ?

" Mme Irène STOLLER : Bien sûr ! De toute façon, tout ce que nous faisons, nous parquet, nous ne le faisons que sur instruction du procureur général. C'est normal : c'est la voie hiérarchique !

" M. Robert PANDRAUD : Neuf mois plus tard, c'était du parapluie ! ".

Le jugement porté par M. Bernard Legras qui a succédé à M. Couturier au poste de procureur général de Bastia, sur le traitement réservé à cette affaire a le mérite de la clarté : " C'est simple : il n'y a pas eu de réponse judiciaire. Dans l'affaire de Tralonca, en tout cas, qui est considérée par tous les fonctionnaires et magistrats exerçant en Corse comme une blessure, une atteinte à leur honneur et à leur image, il n'y a pas eu de réaction de l'institution judiciaire ".

4. Les surprenantes instructions du Parquet

Dans ce contexte très lourd, marqué par une attitude pour le moins fluctuante des pouvoirs publics à l'égard de certains mouvements nationalistes, la fuite d'une note du procureur général Jean-Pierre Couturier va révéler l'attitude ambiguë du parquet dans la conduite de l'action publique en Corse.

 

On a en effet pu lire dans la presse locale la reproduction d'une note signée de M. Couturier contenant les instructions suivantes à l'adresse des membres du parquet de l'île :

La situation actuelle exige la plus grande circonspection dans la conduite de l'action publique.

" Dans ces conditions, je vous prie de bien vouloir tenir informé immédiatement l'avocat général de permanence de tout fait pouvant se rattacher à :

" - une action terroriste

" - une action violente par arme à feu

" - une infraction à la législation sur les armes

" - un acte susceptible d'être imputé à une personne ayant des liens avec un mouvement séparatiste ".

 

Cette note devait déclencher un important malaise au sein de la magistrature insulaire. Quatorze magistrats en poste dans l'île adressèrent au garde des sceaux de l'époque, M. Jacques Toubon, une motion faisant état de leur trouble dans un contexte marqué par des menaces directes pesant sur les magistrats sur fond de négociations entre le pouvoir politique et les nationalistes.

Cette motion dénonçait le caractère politique de la conduite des affaires judiciaires intéressant certains membres des mouvements nationalistes : " (...) les médias se sont récemment fait l'écho de pourparlers qui seraient actuellement menés par des représentants de l'Etat avec les membres des organisations clandestines.

" Il est notoire que des contacts identiques ont été noués dans le passé. Certaines décisions judiciaires intervenues, soit dans des dossiers de nature politique, soit dans des dossiers de droit commun, mettant en cause des personnes se réclamant du nationalisme, ne s'expliquent que par l'existence de telles négociations et tranchent avec les décisions que sont amenés à prendre les magistrats en Corse dans des dossiers similaires.

" (...) cet état de fait ne peut qu'inciter les délinquants de droit commun à se réclamer de ces mouvements ou à user de leurs méthodes ".

Compte tenu de la spécificité de la délinquance en Corse, mêlant action de nature politique et infractions de droit commun, il apparaît en effet clairement que, dans ce contexte, le label nationaliste a pu servir à certaines personnes de sauf-conduit. En effet, la politique pénale de " circonspection " s'appliquait à tous les actes commis par des personnes appartenant à des mouvements nationalistes, que ces actes soient de nature purement politique ou qu'il s'agisse d'actions crapuleuses.

 

5. Le témoignage du président du tribunal de Bastia

 

M. Pierre Gouzenne, président du tribunal de grande instance de Bastia a déclaré :

Outre le dessaisissement au profit de la 14ème section, il y a eu toute la politique de l'action publique pendant un certain temps. C'était la fameuse "circonspection" de M. Couturier qui dit, dans le rapport de la commission d'enquête présidée par M. Glavany, qu'il ne comprenait pas le problème et qu'il avait été un parfait exécutant des ordres du ministre. La gestion de l'action publique nous paraissait poser problème. L'absence de cohérence était dénoncée par tout le monde. Ainsi, en correctionnelle, des gens que l'on avait trouvés avec des armes illégales dans leur voiture ou ailleurs et qui étaient punis assez sévèrement de peines de prison ferme me parlaient de Tralonca, de telle ou telle personne qui avait été arrêtée puis relâchée ; je baissais pudiquement les yeux, mais je savais qu'il y avait une absence de cohérence dans l'action publique. En effet, si quelqu'un d'encarté, membre de la Cuncolta par exemple, était trouvé avec une arme, je recevais un coup de fil et il fallait le relâcher. Or en Corse, tout se sait.

" (...) Nous avions ici, il faut bien le dire, un procureur général qui en référait à la chancellerie ou à Matignon. J'ai vu le procureur téléphoner à la chancellerie à la faveur d'un incident d'audience ".

 

Cette situation a pu laisser se développer dans l'île un sentiment d'impunité et une défiance forte de la population à l'égard de l'institution judiciaire, l'égalité des citoyens devant la loi n'étant plus garantie par les institutions. La gestion de l'action publique avec " circonspection " semble donc avoir été accompagnée de consignes données aux forces de l'ordre pour qu'elles ne fassent pas de zèle à l'encontre de personnes se réclamant de mouvements nationalistes.

M. Pierre Gouzenne, président du tribunal de grande instance de Bastia, a confirmé l'existence de telles pratiques devant la commission :

Cette gestion de l'action publique n'est pas uniquement le fait du parquet. L'action publique, c'est souvent le policier. C'est lui qui arrête ou qui n'arrête pas, soit de son propre chef, soit sur ordre. D'une façon générale, même lorsque l'on arrêtait quelqu'un, parfois par hasard, parce que l'on ignorait que c'était un nationaliste ou quelqu'un d'important, il était relâché ".

De fait, cette politique d'action publique combinée avec les consignes données aux forces de sécurité devait considérablement amoindrir la politique répressive de l'Etat dans l'île. Plusieurs témoignages d'actes graves impliquant des personnalités nationalistes restés impunis ont ainsi été relatés devant la commission.

Cette conduite de l'action publique, qui s'explique par une orientation politique générale fondée sur la négociation avec les mouvements terroristes, a donc eu des effets difficilement maîtrisables sur le terrain, tant dans les services en charge de la sécurité, au sein de la justice, que dans la population, confortée dans le sentiment d'une répression sélective et de l'existence d'une impunité de fait pour les violences de caractère " politique ".

Dans ce contexte, l'Etat s'est trouvé pris à son propre piège : en souhaitant intégrer les nationalistes dans le jeu démocratique, il s'est laissé déborder au cours de la conférence de Tralonca ; il a également suscité une surenchère dans les revendications des groupes nationalistes. Car si la politique de négociation a eu des effets dévastateurs sur les services de l'Etat et dans l'opinion publique, elle a également échoué dans son objet même, faute d'interlocuteurs cohérents et fiables. La conférence de presse de Tralonca devait entraîner le retour à une politique de fermeté et de répression fondée sur une plus stricte application de la loi dans l'île.

*   *   *

 

C’est dans ce contexte que devait s’exercer la mission du préfet Claude Erignac : faire respecter l’Etat de droit: un piège

Commentaires

  • dans tous ce contexte M LE préfet et décédè sur faute incontéstée du gouvernement qui méme aujourd'hui continue de nier , mais cela ne rameneras pas ni le pére ni le mari

  • Il faut lire ce rapport de la commission parlementaire, qui aborde le problème de manière très large.

    S'agissant de la conférence de presse de Tralonca, le rapport est très précis.

    A propose des invraisemblables déclarations de Jean Louis Debré, le rapport stigmatise ce qu'il appelle une négation de l'histoire.

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