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Milan Kundera: Le passé présent

RH21OCA6G5GNMCA9QMR6ACAD8EHMTCA0XTXI6CAF61POTCAY43515CA5PTHF8CA75R61CCA5G20ETCAEZZ9MVCA44XQUYCAUKF8RGCAOBJ561CA1N6ZHACA6CI0ESCA4VFAIPCAWHYH3WCA6UHI6Q.jpgMilan Kundera : Le passé présent. « L'optimisme est l'opium du genre humain ! L'esprit sain pue la connerie ! Vive Trotski ! » C’était le libellé d’un carte postale adressée par Ludvik Jahn, un étudiant membre du Parti communiste tchèque. Malheur… la carte est interceptée. L’étudiant est envoyé six ans dans les mines, avec ceux qu’on appelle alors « les noirs », c’est-à-dire les déviants politiques. Détendez-vous. Ce n’est pas de l’actu, mais le thème de La Plaisanterie, le célèbre roman de Milan Kundera, publié en 1967, un an avant le printemps de Prague. S3VE4CASG2LU2CAPUNS3PCAIHICLPCAV5BCSGCADGBHSECA46GQCACA86OJE4CA9TSMJTCAQW8C6LCAYC2UGKCAZKGXJKCALL036DCAWJTMVPCA1B77BGCAMFKEBNCAZIDWYZCANS92KMCAIPRFN1.jpg 

Aujourd’hui aussi, Milan Kundera est sali, et c’est l’air de La Plaisanterie qui ressurgit.  

 

C’est le magazine Respekt qui a porté l’accusation. Un article détaillé, écrit par le journaliste Adam Hradilek, qui explique qu’il mène une enquête depuis plusieurs années à l'Institut des Régimes Totalitaires. Et cet institut, comme Respekt, sont connus pour des travaux de qualité.

Respekt accuse Milan Kundera d’avoir dénoncé à la police secrète communiste, en 1950 – deux ans après la prise du pouvoir par les communistes – Miroslav Dvoracek, un jeune homme 21 ans, élève pilote déserteur qui avait fui en Allemagne, avant d’être recruté par les Américains, et qui étaient revenu à Prague comme contact pour les US. Miroslav Dvoracek a été arrêté, condamné pour espionnage à vingt-deux ans de prison et de travail forcé dans les mines d’uranium. Il n’a été libéré que quatorze ans plus tard. Il vit aujourd’hui en Suède, mais n’avait jamais rien su sur la dénonciation qui lui avait valu son arrestation.

YLSQDCA07G0KQCAFZ2X85CA34CU5RCAPF4UTHCADFJQ7NCAR401D0CACGJKUBCA7F56HWCA3GJB24CAN06XKMCAD2X61JCAVQQBQDCAHYK4GUCAB1SJMQCAW36948CA08GMJDCA5IV1CBCA4G5G9C.jpgLa preuve apportée  par Respekt est un rapport de police  624/1950 du 14 mars 1950 : «Aujourd’hui vers 16 heures, un étudiant, Milan Kundera, né le 1er avril 1929 à Brno, résidant à Prague VII, Cité universitaire, rue Roi George VI, s’est présenté dans ce département et a rapporté qu’une étudiante, Iva Militka, résidant dans la même cité universitaire, avait indiqué à l’étudiant Dlask de la même cité universitaire qu’elle avait rencontré […] un certain Miroslav Dvoracek qu’elle connaissait. Après consultation de la liste des personnes recherchées, il a été constaté que ce dernier était recherché pour arrestation par le KVNB (commandement régional de la sécurité nationale), section IV à Pilsen, sous le numéro de dossier 2434/49-IV. Sur la base de cette information, les organes cités ci-dessus sont restés dans la cité universitaire pour surveiller la chambre de ladite Militka. Vers 20 heures, Dvoracek s’est effectivement rendu dans cette chambre et a été arrêté.»

Milan Kundera, aujourd’hui âgé de 80 ans, a démenti et demandé au magazine de publier des excuses. Le journal Respekt n’a pas encore répondu. A suivre.

 

Pour ma part, je voudrais souligner la distinction entre deux types de réactions, issues des milieux intellectuels français et tchèques.

Alain-Gérard Slama, dans Le Figaro, et Bernard-Henri Levy, dans Le Point se déchaînent. Horreur absolue, les crétins des ombres s’en XE723CA2A12LDCA17MLLCCAQE14V7CAP6KTYGCAY8R4MXCA2E6EZ3CAN8WHU3CAR27B5FCAVIY26XCA2RBSF4CAHZPM5OCAJ9UPV0CANSJ89MCAC383CPCAR19W23CAR8DW6ECAVUBBB6CADDU16Q.jpgprennent à un écrivain ! Pour Slama, c’est la dictature de la transparence. Et dans un souffle d’asthmatique, notre roi de la chronique fait le lien entre les crimes du communisme et l’enquête sur DSK. « La transparence n'est autre chose que la réduction de l'être au paraître, en sorte que le comble de l'impudeur se trouve confondu avec le comble de la sincérité. »

BHL lui a tout compris. Milan Kundera est admirable, et dans ces temps de médiocrité, il est interdit d’admirer : « J'observe cette très basse époque qui a fait de « Défense d'admirer ! » son slogan le plus sonore et où règnent l'esprit de vengeance, le ressentiment, la haine infantile des écrivains et, au-delà, de tout ce qui est grand. « 

Ce qui me semble surtout, c’est que nos deux amis ont une grande difficulté à analyser le réel en dehors des codes fameux de leurs lumineuses pensées.

 

ages.jpgLisons plutôt Vaclav Havel. Entre Kundera et Havel, les deux figures de la culture tchèque, ce n’est pas le grand amour. L’un qui tourne la page de tout, explique que la littérature des dissidents glissent inévitablement vers la propagande, et ne veut exister qu’à travers ses romans. L’autre, qui s’engage, dans la dissidence et le post-communisme, défend la place de la culture dans l’action politique, gagne les élections,  et conquiert la présidence.

Vaclav Havel déplore cette publication, et apporte tout son soutien à Milan Kundera, par une très intéressante tribune dans Respekt. On lit entre autres :

«Je pense que cela n'a pas eu lieu et n'a pas pu avoir lieu de manière aussi stupide. Même si Kundera est vraiment allé à la police pour annoncer qu'il y avait un espion quelque part, ce qui n'a pas eu lieu à mon avis, il faut essayer - au moins essayer - de le voir dans le contexte de l'époque». Rappelant qu’alors, beaucoup de dénonciations étaient motivées par la peur, il ajoute :  « Un individu n'avait pas besoin d'être un communiste fanatique et passionné pour œuvrer pour un monde meilleur en toute bonne foi. Il lui suffisait de redouter qu'on tende un piège, à lui ou à l'un de ses proches. » Et de conclure « Chers jeunes historiens, soyez prudents dans votre appréciation de l'histoire. Vous vous exposez sinon, malgré votre bonne volonté, à plus de dommages que de profits, à l'instar de vos prédécesseurs (communistes). Milan, restez au-dessus de tout ça ! Comme vous le savez sûrement, il arrive à l'homme dans sa vie des choses plus graves que des diffamations dans un journal. »

Dans la même veine, celle de la raison, la réaction de l’écrivain Pavel Kohout  qui souligne que « personne ne peut comprendre l’atrocité de cette époque s’il ne la pas connu », même s’il ajoute  que lui « s’efforce depuis 40 ans de parler et d’écrire sur son passé communiste, ce que Milan Kundera n’a jamais fait ».

Franchement, celui qui est né en 1956 en France, a bien de la chance de n’avoir pas été confronté aux périodes noires de l’histoire, ce qui doit le rendre modeste. Mais les analyses en noir et blanc, genre Slama ou BHL, c’est nul, et ce même pour Milan Kundera. Le bien et le mal, oui, mais en chacun, et très entremêlés.

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Commentaires

  • Excellente contribution à mon sens. La rétro-analyse est délicate en histoire. Levi Strauss l'a répété à maintes reprises. Puissions-nous appliquer ce sain principe aux erreurs de jeunesse de Mitterrand ! Hélas notre jugement semble bien mieux éclairé pour absoudre les péchés de personnalités étrangères....

  • ... Et pourtant Mitterrand a bien plus apporter à la France, malgré ses égarements de jeunesse que ceux qui ne se sont jamais trompés en choisissant de rester les bras croisés sous l'occupation.

  • En quelques phrases Vaclav Havel donne à réfléchir en connaissance de cause là où d'autres parlent pour ne rien dire.

  • Le communisme continue à faire des dégâts et c'est toujours présent chez nous
    Je rejoins BHL dans le Point !
    Le régime aurait pu ressortir ça il y a 30 ans quand il s'est réfugié en France , pour le discréditer ?

    Pourquoi avoir attendu la veille de la remise des prix Nobel ?

    Vous ne connaissez pas Milan Kundera ? Découvrez le en lisant "l'immortalité "....
    vous passerez de Goethe à VGE ,Jimmy Carter ,Napoléon,discussion entre Hemmingway et Goethe ,Dali et sa Femme Gala ,.....

    Moi j'ai du m'y reprendre 3 fois car ça n'est pas une route toute droit que ce livre , mais une multitude de petits chemins que l'on emprunte pour des allers retours !

    Moi qui ne suis pas un intellectuel ça m'a engourdi l'esprit , après l'avoir lu une première fois j'ai du m'assoir pour ne pas tomber !

    Le communisme qui tue , ça existe encore ! le même que Staline qui pourchassait les Trotskystes , ceux qui ont vu "on n'est pas couché " comprendront !

  • L'étudiant a aujourd'hui 80 ans. Le passé revient revient comme une loupe grossissante dans un monde gavé qui s'ennuie.

    "l'esprit de vengeance, le ressentiment, la haine infantile des écrivains et, au-delà, de tout ce qui est grand" ça existe depuis le christianisme jusqu'au communisme et au solcialisme, car ce sont les mêmes rêves chimèriques d'une pureté inventée.

  • mais jp2, il est imposible de rejoindre BHL qui est tout à fait d'un autre monde !

  • ingenys , l'étudiant a aujourd'hui 69 ans et non 80 ans une petite erreue de votre part .

  • Mais pourquoi apprend-on cela maintenant, maintenant, après tant d'années d'ouverture des fameux dossiers des KGB dans les pays de l'est? Au sujet d'une personnalité notoirement connue pour ses écrits mais aussi par ses prises de postion,
    Voilà la question principale à se poser!

    j'ai appris très recémment qu'une écrivaine, un monument de la dissidence bulgare, a été accusée d'avoir été, elle aussi, une rapporteuse. Après tout ce temps? Comment ne l'a-t-on pas su avant?

    Y a-t-il une entreprise de dénigrement à l'encontre des principales figures de la résistance aux réjimes totalitaires dans l'ex-bloc de l'est? Le Parti est toujours aux commandes et en profite d'autant plus librement qu'un capitalisme sauvage est maintenu grâce à sa position dominante dans l'économie et la politique. Quand il ne s'agit pas carrément de liens avec les cercles mafiosi.

  • Kundera reste un grand écrivain, au-dessus de ces basses manoeuvres. Personnellement, je recommande la lecture de "l'insoutenable légèreté de l'être", un monument de la littérature du XXè s, qui nous interroge autant sur le communisme que sur la notion de fidélité (par rapport aux autres ou par rapport à ses propres valeurs). Le film de Kaufmann (avec Juliette Binoche et D. Lewis), quoique très intéressant dans ses longueurs, ne couvre qu'une partie de l'histoire. A mon sens, Kundera y accessible et profond comme jamais il ne l'a été par la suite.

  • C'est bien que qui nous amène à réfléchir sur cette affaire.

    L'écriture est là, un sommet. Je vote aussi pour "l'insoutenable légèreté de l'être", le livre très supérieur au film...bien que de nombreuses scènes du film aient été tournées dans le Vieux Lyon qui m'est cher.

    En lisant les articles sur ce sujet ce matin, je me retrouvais avec les interrogations que fait naitre la confrontation de l'oeuvre sublime de Céline et la crapule qu'était le personnage.

  • Tout à fait. Si ce n'est que, dans le cas de Kundera, les éléments à charge restent encore à corroborer. Ce cas rappelle aussi celui de Günther Grass qui a écrit pour dénoncer les horreurs nazies, alors qu'il vient d'avouer cette année avoir été membre des jeunesses hitlériennes.

  • Günther Grass a été nazi. Je me disais aussi pour autant avoir critiqué Ronald Reagan et nous avoir autant saoulé avec son anti-américanisme, cet écrivain n'était pas net. Il était aussi marteau que son tambour.

  • @ CavalierDeSaDame
    Les jeunesses hitlériennes, une certaine période, c'était tout le monde, sur une base obligatoire à partir de l'encadrement scolaire.

    Concernant les moeurs politiques et l'action de "la police", après la Seconde Guerre mondiale dans les pays de l'Est, là franchement il s'en est passé nombre de choses; tout est possible.

    D'autre-part, vu, les explications vasouillardes de Vaclav, il faudrait d'abord vérifier, s'il ne s'agit pas d'un coup tordu, monté de toutes pièces.

    Tant qu'on y est, n'y aurait-il pas ans les archives, le nom du "Bohémien", qui assassina un Roi de France ?

  • Pïerre Assouline est super gonflant, mais son texte intéressant

    http://passouline.blog.lemonde.fr/livres/2006/08/gnter_grass_pou.html

  • Je ne suis pas d'accord avec la "crapulerie" proférée sur Céline. On peut condamner certains aspects de son oeuvre, mais pas l'accuser de crapulerie. Les crapules ne dévoilent pas leur pensée ni leurs passions, c'est tout le contraire pour Céline.
    Le politiquement correct a fait son temps, c'est du moins ce qu'on voit aujourdhui.

  • Sur sa pensée et ses écrits, il annonce la couleur, oui.

    Mais sur les actes, Céline, de son vrai nom Louis-Ferdinand Destouches, médecin de son état, et s’avère très pragmatique dans la gestion de sa carrière. Là, un comportement de crapule pour piquer un poste à un juif.

    Ayant été informé que son confrère le docteur Joseph Hogarth, de nationalité haïtienne, fondateur et médecin-chef du dispensaire de Bezons, ne pouvait plus exercer sa profession, du fait de la loi du 16 aout 1940 réservant l’exercice de la médecine aux Français , l’écrivain-médecin postule aussitôt pour le poste, en écrivant à Frédéric Empeytaz, président de la délégation spéciale de Bezons qui remplace alors le maire communiste destitué :

    "Je trouve qu’il y a un peu beaucoup de médecins juifs et maçons à Bezons. Par les temps actuels, je trouve qu’il serait harmonieux qu’un indigène de Courbevoie – médaille militaire et mutilé de guerre – y trouve sa place naturelle. "

    L’écrivain obtiendra satisfaction. Le médecin en place est viré, pour laisser la place à Céline, nommé par arrêté du 21 décembre 1940.

    Il s'adresse au conseil de l’Ordre des médecins de Seine-et-Oise :

    "Je soussigné Destouches Louis-Ferdinand, docteur en médecine :
    "1° certifie que je ne suis pas juif ;
    "2° qu’installé à Bezons (Seine-et-Oise) déclare avoir pris connaissance du code de déontologie et m’engage sur l’honneur et par serment à observer les prescriptions du code ;
    "3° m’engage à faire crever tous les Juifs et enjuivés de la médecine et d’ailleurs, qui se foutent actuellement de nous plus que jamais. "

    Courrier retrouvé dans les archives.

    Un petit détail d'arrangement de carrière tout à fait crapuleux, dont l'écrivain ne s'est pas vanté.

  • Ce n'est pas un cas isolé, et Céline reste en accord avec lui-même et ce qu'il a professé.
    Pas une crapule.

  • @ CavalierDeSaDame

    Je n'avais pas suivi Günter Grass, mais il ne s'agit pas de jeunesse hitlériennes ici, mais de son engagement à 17 ans dans les Waffen SS en 1944, ce qui ne procède pas du même ordre d'idée.

    Cela dit, sans lui chercher d'excuses, pour un Allemand originaire à l'époque de Dantzig (Gdańsk Pologne), alors que tous savent que c'est joué et confronté à ses propres repères, s'engager dans une unité d'élite, à vocation militaire, ne semble pas directement procéder d'options politiques.

    Maintenant, il faudrait peut-être lire ses oeuvres ou lui demander de préciser ses explications sur le sujet, avant de juger en bloc.

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