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La politique antijuive de Vichy

La politique antijuive de Vichy… Oui, antijuive, pour restituer aux mots leur réalité historique. Aujourd’hui, le mot qui s’est imposé pour qualifier les atteintes aux personnes et croyances juives est l’antisémitisme, et il est consacré par la jurisprudence  (Chambre criminelle de la Cour de cassation, 24 novembre 2009 n° 09-83256 ; 12 novembre 2008, n° 07-83398, parmi tant d’autres). Mais à l’époque, de 1940 à 19944, sous le régime de Vichy, on affichait clairement la couleur : c’était une politique antijuive. Parce qu’il fallait catégoriser les personnes, la loi française, s’inspirant de la législation nazie, a voulu qualifier juridiquement qui était juif, et la jurisprudence a précisé les critères. Quelle misère.

 

Les historiens l’ont maintes fois démontré : Vichy n’a pas été un tout. Ce régime, structuré par des constantes lourdes, a connu en quelques années une diversité étonnante dans les personnes, les conceptions, et les procédés. Et il en est de la politique antijuive comme du reste. Bien sûr, il y a eu – du début à la fin – une politique antijuive, forcenée et criminelle, animée par un but constant : l’élimination. Il fallait traiter le « problème juif », et le bilan est là, pour reconnaître une dramatique efficacité. C’est d’abord et avant tout le nombre des déportés, morts dans les camps : 80.000. Pour les autres, un enfer français : contrôles incessants, perte de nationalité, spoliation, élimination de la fonction publique et de l’économie, marginalisation à l’université, risque permanent d’internement…

 

Pourtant, rien n’était obligatoire, surtout en zone dite « libre ». Admirable Bulgarie, qui pourtant placée au centre du cyclone, qui après avoir flanché, s’est redressée et a su protéger sa population juive ! Le premier crime de Vichy a été la recherche de la collaboration avec l’ennemi, une trahison. Le second, indissociable, a été le sort réservé aux Juifs. Aujourd’hui, chacun en est convaincu. Mais c’était loin d’être le cas dans l’immédiat après-guerre. Dans ses Mémoires de Guerre, publiées entre 1954 et 1959, de Gaulle ne laisse pas une ligne à l’extermination des juifs d’Europe.

 

Une politique, des pratiques

 

Une constante, donc, pour Vichy, mais une grande diversité dans la mise en œuvre, et nous allons tourner ces pages sinistres, toutes nées de publication au Journal Officiel.

 

Le premier Vichy est idéaliste et velléitaire : la Révolution nationale ne doute de rien. Les premiers pas de la législation, la politique antijuive d’août à octobre 1940, traduisent la limpidité des intentions, mais le célébrissime statut du 3 octobre se révèle mal rédigé, et peu opératoire. La reprise en main viendra vite, car Vichy veut faire la preuve de son savoir-faire.

 

La deuxième phase s’ouvre fin mars, avec la création du Commissariat général aux questions juives, qui avec Xavier Vallat sera le maître d’œuvre d’une politique d’une redoutable efficacité, marquée par le triptyque de l’été 1941, que constitue le second statut, le recensement obligatoire, et la loi d’aryanisation de l’économie. La machine à exclure marche bien, très bien, et Vichy rationalise son système pour encore plus d’efficacité.

 

Ce sera, en novembre 1941, l’apogée. Tous les textes sont révisés pour prendre l’option la plus extrême. Les exclusions professionnelles se systématisent, et le droit de propriété est condamné, et comme un aboutissement, la loi crée l’Union Générale des Israélites de France. En dix huit mois, Vichy s’est doté d’un régime légal d’exclusion des Juifs.

 

Sur le plan législatif, ne restera l’espace que pour quelques affinements, notamment avec le contrôle des déplacements et la mention du mot « Juif » sur les documents d’identité. Mais la phase de création législative a pris fin : la main passe à la police, et les grandes rafles de l’année 1942 trouveront un terrain très préparé : une population recensée, contrôlée, souvent internée, fragilisée, appauvrie… la proie est prête.

 

Reste un dernier volet de la politique antijuive de Vichy, et qui se révèle des plus éclairant : la législation spécifique à l’Algérie. Vichy s’exprime librement sur cette terre préservée, et ses choix sont ceux de la politique du pire.

 

Nous finirons par n petit cahier de jurisprudence reproduisant les arrêts de référence rendus en application des lois. Vichy n’a pas eu à se plaindre des juges.

 

Sur un blog ?

 

Peut-on aborder une question aussi lourde, dramatique, sur un blog ? Je dis oui, pour trois raisons.

 

D’abord, le blog, c’est d’abord une manière de communiquer, rien de plus. Les mots sont de mots, que ce soit dans un livre, dans une thèse ou sur un blog. Et puis, je ne vais pas traiter de l’historie de la persécution. J’en reste à un exercice qui ressort de mes compétences professionnelles, connu dans les facs de droit : le commentaire des lois. Me voici comme un avocat des années 1940, qui reçoit le Journal officiel par la poste, et commente les lois. L’exercice est limité, car il ne se saisit que très peu de la mise en œuvre, et donc des morts et des réalités de la spoliation. Mais il a le mérite de dire ce qu’était le droit. Nous ne parlerons que peu du fait, car je ne suis pas historien. La question, plus limitée, n’en n’est pas moins essentielle. Avec l’étude des lois antijuives, nous entrons dans la mécanique criminelle : comment ça marchait…

 

Ensuite, le blog a ses limites, car il faudrait un gros livre pour étudier cette politique antijuive dans le corpus qu’était le droit de Vichy, et la restituer dans le contexte. Possible, mais là, nous en aurions pour un an… Ceci dit, je peux décrypter cette législation criminelle car j’ai étudié l’ensemble. La fac a un exemplaire sur ses rayons, et je n’attends que l’éditeur. Ainsi, parce qu’il y a cette connaissance d’ensemble, je peux parler de cette législation là.

 

Surtout, le blog, permet ce qu’aucun livre ne peut faire : échanger. En étudiant ces textes, retrouvés dans les vieux JO de la bibliothèque du Palais, j’ai plus d’une fois eu le mouvement de recul devant cette violence criminelle écrite noir sur blanc, devant ce crime officiel. Certains textes, vous le verrez vite, sont d’une violence incroyable. Mais nous sommes là pour en parler. Alors, posez toutes vos questions, donnez votre opinion, faites part de vos avis. Nous allons réfléchir ensemble.

 

Un blog du droit… pour voir comment la loi était devenue l’instrument du crime.

Commentaires

  • Vous trouverez ci-dessous quelques références incontournables, dans une bibliographie immense.

    Michaël Marrus et Robert Paxton, Vichy et les Juifs, Calmann-Levy, 1981
    André Kaspi, Les Juifs pendant l’occupation, Le Seuil, Point, 1997
    Renée Poznanski, Etre juif pendant la seconde guerre mondiale, Hachette, 1994
    Serge Klarsfeld, Vichy-Auschwitz, Fayard, 1983-1985
    André Kaspi, Serge Klarsfeld et Georges Weller (Dir.), La France et la question juive 1940-1944, Messinger, 1981
    René Rémond (Dir.), Le « Fichier juif », Plon, 1996
    Stéphane Courtois, Qui savait quoi ? L’extermination des juifs, La Découverte, 1987
    Raul Hilberg, La destruction des Juifs d’Europe, Fayard, 1988
    Michel Winock, Nationalisme, antisémitisme et nazisme, Le Seuil, 1990.

  • ça fait grave flipper tout ça, en lisant ça on a l'impression que ça date de temps très très lointains tellement ça parait invraisemblable, mais en fait non c'était tout juste hier, nous cotoyons des personnes ayant connu cette période.
    D'un autre côté ce sentiment d'"éloignement dans le temps" est rassurant, ça prouve que l'on a bcp progressé avec aujourd'hui des verrous tant internes que supranationaux.

    Et Zemmour qui nous rabachait que nous devions être fiers de notre pays "wright or wrong"... bouffon

  • Quand j'essaye de me remémorer ce que j'ai pu lire et entendre de cette période, il y a une question que je me suis posée, c'est :
    est ce que l'arsenal législatif et politique mis en place très vite par Vichy était essentiellement anti-Juif ou était il plus large, incluant les mesures spécifiques anti opposants et résistants, de même que celles qui frappaient les étrangers (en particulier les réfugiés de la guerre d''Espagne) et ceux qu'on nomme ici aujourd'hui les Gens du Voyage.

  • Le régime a légiféré sur tout ! Une activité insensée. Vichy était sûr que la démocratie, c’était fini, et s’est engagé à corps perdu dans la « révolution nationale », qui devait mettre la France dans les standards des dictatures triomphantes dans toute l’Europe en 1940.
    Tout, absolument tout est passé au moule de Vichy :
    - Les structures du gouvernement
    - Les collectivités locales
    - Le corps préfectoral, la police, et la gendarmerie
    - Le conseil d’Etat, les juridictions, le Barreau
    - Le système bancaire, et toute l’économie
    - L’agriculture
    - Le droit du travail
    - Le statut des fonctionnaires
    - L’école
    - Le système hospitalier let l’organisation de la profession de santé
    - Les relations avec l’Eglise catholique (loi 1905)
    - La famille, la filiation, le divorce et les associations familiales
    - La culture
    - Le sport…

    En consacrant mon étude aux lois les plus importantes (pouvoir, répression, et société) j’ai identifié plus de 650 lois !

  • J’ai même trouvé une loi sur le couscous !

    En effet, Vichy voulait contrôler toute l’économie, à travers des secteurs de production, placées sous un comité, qui permettait à l’Etat de décider de tout. Il y avait donc une loi sur l’industrie des pâtes alimentaires, avec et bien sur, cette loi définissait les secteurs concernés. Mais drame : on s’est aperçu que la fabrication de la semoule de couscous n’avait pas été prévue par loi ! D’où la loi sur le couscous.

  • Bonjour,

    Sauf erreur il s'agit de Xavier et non pas François Valat


    Bonne continuation,

    http://fr.wikipedia.org/wiki/Xavier_Vallat

  • Exact, et nous reviendrons sur Xavier Vallat, qui concilait son antisémitisme, sa foi catholique, et ses fonctions de commissaire général aux affaires juives. Et qui a du cèder la place car trop "anti-allemand".

  • Yesroll,

    La Shoah n'est pas le seul épisode de l'histoire de la deuxième guerre, le génocide tzigane laisse largement indifférent :

    http://www.memoire-net.org/article.php3?id_article=135

    Pourtant, les tziganes n'ont jamais massacré personne.

  • Les juifs non plus vous savez...

  • Né avant guerre dans la banlieue de Saarbrücken /Sarre, mon père était persuadé que les Juifs avaient fomentés la crise de 1929. En conséquence, il était sympathisant avec les doctrines nazies. Mais timide et amoindri par la tuberculose, il n'a jamais milité dans aucun parti.

    Mon père a changé d'opinion en 1942 quand son collègue de travail a été déporté à Dachau. REDLICH était juif et menuisier, pas financier !

    Globalement responsable aurait commenté Georges MARCHAIS, ancien ouvrier chez MESSERSCHMITT.

  • Sur le génocide tzigane : ils ont été internés dans des camps de regroupement familiaux par la république, qui voulaient les sédentariser. Le gouvernement de Vichy a poursuivi la même politique, et les derniers tziganes sont sortis des camps français en 1947 (aprés les colaborationistes !). C'était des camps d'internement, de concentration où on mourrait de maladies liées au manque d'hygiène et de nouriture, mais pas des camps d'extermination. Contrairement aux juifs, communistes, résistants, etc. Le régime de Vichiy n'a pas livré les tziganes aux nazis. La moitié des tziganes et roms ont été exterminés en Europe par les nazis, mais ce n'étaient pas ceux placés sous l'autorité du régime de Vichy. Celà montre que le régime, s'il l'avait voulu, aurait pu sauver les juifs. Il a voulu le contraire. Dernier point : les tziganes, comme l'ensemble de la population présente en france a pu le faire, ont participé à la résistance et à la lutte contre l'occupant. Ca aussi, on l'oublie.

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