17.06.2011
La CEDH débloque le droit de la filiation
Les secrets de famille… tu parles… non, justement tu ne parles pas, car rétablir les filiations risquerait de trouble au bon ordre social. Le Code civil, et la Cour de cassation avec lui, est resté coincé à la société du XIW° sicèle. La CEDH fait un nouveau pas pour amener la France à voir le monde tel qu’il est (16 juin 2011, Pascaud c. France, n° 19535/08). L’affaire concerne l’impossibilité pour le requérant de faire établir en justice sa véritable filiation envers son père biologique.
Février 1960 : Naissance de Christian
Christian est né le 8 février 1960. Avant sa naissance, sa mère entretenait une relation avec William, le fils d'un propriétaire viticole voisin. Quelques temps après, elle rencontre un autre Claude, qui reconnait Christian en avril 1961. Le même mois, la mère épouse Claude. Christian explique que Claude ne s'est jamais comporté en père vis-à-vis de lui. Il ajoute avoir été informé très tôt et qu’il était de notoriété publique que son véritable père était William. La mère et Claude divorcent en 1981. Christian indique que pendant des années, il rencontrait William dans la plus grande discrétion et que celui-ci lui avait promis de régulariser la situation au décès de sa mère. En 1993, William est gravement handicapé par un accident cérébral.
Octobre 2000 : action en rétablissement de la paternité
Le 24 octobre 2000, Christian assigne Claude devant le tribunal de grande instance de Libourne en vue d'obtenir l'annulation de sa reconnaissance de paternité, de voir constater judiciairement la paternité à l'égard de William et d'obtenir la transcription de cette reconnaissance sur son acte de naissance. Une expertise génétique est ordonnée. En juillet et août 2001, William est convoqué à trois reprises par le laboratoire d'analyses mais ne s'y rend pas. En septembre 2001, William est placé sous sauvegarde de justice.
Octobre 2001 : Demande de reconnaissance de paternité
Le 2 octobre 2001, lors d'un entretien entre le maire de Saint-Christophe-des-Bardes et William, ce dernier lui dit sa décision de reconnaître officiellement son fils, Christian. Le maire demande des directives au ministère public et, dans l’attente, s'abstient de formaliser l'enregistrement de reconnaissance qui lui a été demandé. Après consentement écrit de William, un examen génétique est enfin réalisé. Il en résulte qu’il y avait 99,999 % de chances que William soit le père de Christian. Le 6 décembre 2001, le procureur de la République indique au maire de Saint- Christophe-des-Bardes qu'il ne lui était pas permis de dresser l'acte de reconnaissance, malgré la réclamation du père biologique, tant que la première paternité n'était pas réduite à néant.
Mars 2002 : Décès du père biologique
Le 7 mars 2002, William décède. Le tribunal ordonne la radiation de la procédure engagée par Christian.
Août 2002 : Nouvelle procédure en rétablissement de paternité
Le 8 août 2002, Christian assigne à nouveau Claude venant aux lieu et place de W.A., en vue d'obtenir l'annulation de la reconnaissance de paternité effectuée en 1961, la validation de la reconnaissance de paternité faite par William en 2001 et sa transcription sur son acte de naissance, ainsi que la remise en cause du testament établi par William au bénéfice de la commune.
Juin 2004 : Rejet par le tribunal de Libourne
Le 24 juin 2004, le tribunal de Libourne déclare nulle la reconnaissance de paternité de 1961, après avoir homologué le rapport d'expertise, et dit que Claude n'était pas le père du requérant. Cependant, il rejeta la demande de recherche judiciaire de filiation naturelle de Christian, le délai légal pour introduire une telle action étant dépassé.
Septembre 2006 : Rejet confirmé par la cour d’appel de Bordeaux
Le 26 septembre 2006, la cour d'appel de Bordeaux déboute Christian de toutes ses demandes. Elle considère, après avoir constaté l'évolution des facultés mentales de William et s'être livré à une analyse graphologique de sa signature, qu'il n'avait pas consenti à l'expertise génétique et qu'il y avait lieu de la déclarer nulle. Elle constate en outre que Christian n’avait pas été reconnu par William, ce dernier ayant uniquement exprimé une déclaration d'intention de le reconnaître.
Octobre 2007 : Rejet confirmé par la Cour de cassation
Par une décision du 17 octobre 2007, la Cour de cassation déclare le pourvoi de Christian non admis.
Avril 2008 : Saisine de la CEDH
Christian saisit la CEDH le 15 avril 2008. Il invoque en particulier l’article 8, sur le droit à une vie familiale normale, se plaignant de n’avoir pu faire reconnaître en justice sa véritable filiation envers son père biologique.
Juin 2011 : Arrêt de la CEDH
Que dit la CEDH ? Malgré une preuve génétique établissant la probabilité de paternité de William sur Christian à 99,999 %, ce dernier n'a pu ni contester son lien de filiation avec Claude, ni établir sa filiation biologique à l'égard de William. Cela constitue sans aucun doute une ingérence dans son droit au respect de sa vie privée. Pour déterminer si cette ingérence était conforme à l’article 8, la Cour doit rechercher si un juste équilibre a été ménagé entre, d'un côté, le droit de Christian à connaître son ascendance et, de l'autre, le droit des tiers à ne pas être soumis à des tests ADN et l'intérêt général à la protection de la sécurité juridique.
Refus d’expertise et droit à l’établissement de la filiation
Elle constate que c’est en tenant compte des droits et intérêts personnels de William – en particulier l’absence de consentement exprès à l’expertise génétique – que la cour d’appel a refusé de reconnaître la véritable filiation biologique de Christian. Elle n’a en revanche, à aucun moment, pris en considération le droit de Christian à connaître son ascendance et à voir établie da véritable filiation - droit qui ne cesse nullement avec l’âge, bien au contraire. Or, la protection des intérêts du père présumé ne saurait constituer à elle seule un argument suffisant pour priver Christian de ses droits au regard de l'article 8.
Expression de la volonté
Par ailleurs, la Cour constate que la mesure de sauvegarde de justice à laquelle avait été soumis William ne le privait pas du droit de consentir à un prélèvement ADN, et que précisément, William avait exprimé auprès des autorités la volonté de reconnaître Christian. En outre, ni la réalisation ni la fiabilité de l'expertise génétique qui concluait à une probabilité de paternité de 99,999 % de William sur Christian n'ont jamais été contestées devant les juridictions internes.
Crispation abusive de la loi
Enfin, la Cour constate qu'après avoir invalidé l'expertise génétique, la cour d'appel a jugé que la filiation naturelle de Christian ne pouvait pas être établie. Le droit interne ne lui offrait pas non plus la possibilité de demander une nouvelle expertise ADN sur la dépouille du père présumé, le défunt n'ayant pas de son vivant expressément donné son consentement. Il lui aurait fallu recueillir l'accord de sa famille ; or, il n'en avait aucune. Dans ces conditions, un juste équilibre entre les intérêts en présence n’a pas été ménagé, et Christian a subi une violation de l’article 8.

01:22 Publié dans Société | Lien permanent | Commentaires (9) | Envoyer cette note | Tags : filiation, cedh, code civil











Commentaires
L'arret de la CEDH
http://cmiskp.echr.coe.int/tkp197/view.asp?action=html&documentId=886575&portal=hbkm&source=externalbydocnumber&table=F69A27FD8FB86142BF01C1166DEA398649
Écrit par : gilles devers | 17.06.2011
Tant de moyens et d'énergie pour quelque chose qui devrait couler de source.
Il y a quelque chose qui m'échappe dans ce fonctionnement institutionnel.
La CEDH joue un rôle positif, mais cela semble si lourd.
Écrit par : yesroll | 17.06.2011
Quelle absurdité, comment nier une filiation naturelle connue de tous ? C'est ubuesque.
Écrit par : Fran | 17.06.2011
C'est l'Aquitaine et c'est ainsi.
Écrit par : naguima | 17.06.2011
Bravo à Christian pour son courage et sa ténacité à dénoncer un abus de droit par la justice française. Quand on sait par ailleurs qu'un avocat homologué par la haute cour européenne coûte à minima 4000 euros, voilà une démarche qui "a du prix" à tous points de vue.
Écrit par : Icare | 17.06.2011
Personnellement je ne vois rien de choquant et je me demande si l'histoire d'héritage, évoqué en petit, n'est pas la cause de tout ça.
Si on écarte les motivation de "Christian", on constate quand même:
que William n'a pas voulu se rendre au test génétique (ce qui pour un homme qui désire reconnaître son enfant est un peu étrange),
qu'il n'a pas reconnu, devant notaire son enfant, alors qu'il n'a semble-t-il pas hésiter à y aller pour faire un testament
que, pendant des années il ne s'est pas comporté comme le père de Christian (les relations ont repris tard, semble-t-il) et William aurait pu désigner son "fils adoré" comme bénéficiaire de son héritage; bref que William n'a jamais montré le désir que Christian soit juridiquement son fils....
que Christian a attendu 2000 pou faire une acte en contestation de reconnaissance contre le mari de sa mère (il avait 40 ans!!!!) et que, comme par hasard, son "vrai père" était gravement malade (risque de décès rapide????)
Finalement, qu'est-ce que ça change: Christian a la preuve que William est son père (tests génétiques finalement réalisés plus tard)! le seul truc embêtant, il ne peut pas récupérer l'héritage....
Écrit par : sevand | 17.06.2011
Magnifique plaidoyer de Jean-Louis Nadal (Procureur général près la Cour de cassation). La transformation de l'autorité judiciaire en un véritable pouvoir judiciaire est en cours grâce au mépris condescendant des dirigeants, aux dénigrements incessants, à l'instrumentalisation des faits divers et à leur surmédiatisation depuis 2002.
http://www.lemonde.fr/idees/article/2011/06/17/un-procureur-general-de-la-nation-doit-etre-instaure-independant-du-politique_1537308_3232.html#xtor=RSS-3208
Écrit par : Denis75 | 17.06.2011
Comme disent les femmes de chambre US à DSK, les Européens disent à la France "shame on you". Ca commence à devenir une habitude.
Écrit par : Patrick Handicap expatrié | 18.06.2011
Je pense que Julien Charnolé, le papa privé du droit de reconnaissance de sa paternité sur son fils dont la mère a accouché sous x pourra utiliser cette jurisprudence pour que les choses évoluent... en tut cas, j'espère que son conseil saura le faire s'il en a un. (http://lesactualitesdudroit.20minutes-blogs.fr/archive/2009/12/02/une-inextricable-affaire-de-filiation.html), de même pour les grand parents dont la fille à, aussi, accouché sous x.
Il est anormal que l'état s'ingère autant à empêcher la reconnaissance des filiations, que l'accouchement sous x existe encore... là où tant de pays l'ont abandonné.
Ce n'est malheureusement que par la CEDH que la justice française, et surtout sa législation, évolue le plus efficacement...
Écrit par : Cédric FLEURIGEON | 18.06.2011
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