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19.06.2011

Un pouvoir judiciaire ? Pas si simple…

A un pas de la retraite, le procureur général près la Cour de cassation s’offre une tribune dans Le Monde pour revendiquer un pouvoir judiciaire, conçu comme un contre-pouvoir. Pas mal. Mais le pouvoir judiciaire vu comme un paradis… ce n’est peut-être pas si simple.

 

La séparation des pouvoirsle%20chemin%20du%20paradis.jpg

Jean-Louis s’est shooté au John Locke, qui en 1690 dans son « Second traité du Gouvernement Civil » a mieux quiconque théorisé la séparation des pouvoirs. Lisons le judicieux British.

 

« Lorsque, dans une même personne ou dans le même corps de magistrature, la puissance législative est réunie à la puissance exécutrice, il n'y a point de liberté ; parce qu'on peut craindre que le même monarque ou le même séant ne fasse des lois tyranniques, pour les exécuter tyranniquement.

 

« Il n'y a point de liberté, si la puissance de juger n'est pas séparée de la puissance législative et de l'exécutrice. Si elle était jointe à la puissance législative, le pouvoir sur la vie et la liberté des citoyens serait arbitraire, car le juge serait législateur. Si elle était jointe à la puissance exécutrice, le juge pourrait avoir la force d'un oppresseur.

 

« Tout serait perdu, si le même homme, ou le même corps des principaux, ou des nobles, ou du peuple, exerçaient ces trois pouvoirs ; celui de faire des lois, celui d'exécuter les résolutions publiques, et celui de juger les crimes ou les différends des particuliers. »

 

 

De 1690… à 2011 !

 

Chères amies, cher amis, c'est la Révolution : nous allons appliquer en 2011 les idées si bien proclamées en 1690. « Si elle [la justice] était jointe à la puissance exécutrice, le juge pourrait avoir la force d'un oppresseur ». On se croirait Place Tahir…

 

Je vois déjà le prochain sujet pour le concours d’entrée à l’Ecole de la Magistrature : « Depuis 1958, la Justice est jointe au Gouvernement, via le Ministère public. Décrivez les raisons de l’adhésion collective à cette hérésie, qui peut conduire le juge à avoir la force d’un oppresseur ». Je suis volontaire pour corriger les copies.

 

 

Alors que nous dit Jean-Louis ?affiche_jpg-r_760_x-f_jpg-q_x-20030218_053747.jpg

 

« L'autorité judiciaire est en passe de se muer en pouvoir judiciaire. Cette transition repose sur trois moteurs.

 

« Le premier est peut-être encore hoquetant, mais il tourne, c'est la volonté d'émancipation non seulement des juges mais aussi des parquets, qui, même si l'on peut déplorer des incidents isolés bien qu'emblématiques, sont attachés à leur statut de garants des libertés individuelles.

 

« Le deuxième de ces moteurs est appelé à prendre plus d'ampleur et nous vient de la construction européenne: il est à bien des égards dépassé de s'interroger sur les rapports de la justice et de l'exécutif quand ils sont dominés par un élément supérieur et extérieur, venant de Luxembourg et de Strasbourg.

 

« Le troisième moteur est le contrôle de premier niveau de la constitutionnalité des lois maintenant reconnu aux juridictions avec le mécanisme de la question prioritaire de constitutionnalité: les lignes ont ici bougé, qui séparent l'exécutif, le législatif et le judiciaire, et cela ne s'est pas fait en défaveur du judiciaire ».

 

 

C’est l’Europe qui est le vrai moteur

 

 

Ces moteurs n’ont pas tous la même importance, et l’évidence est qu’il y a un moteur principal et des annexes. Ce qui déclenche tout, c’est l’Europe, c’est-à-dire la création d’un ordre juridique supranational, qui définit un régime des libertés fondamentales et se donne les moyens de le faire respecter.

 

Si les magistrats relèvent la tête pour revendiquer cette émancipation et si la France a fini par ouvrir le contrôle de constitutionnalité aux citoyens, c’est bien parce que depuis des décennies, se construit un doit européen, partagé entre 47 Etats, qui a forgé, décision après décision, ce qui est actuellement la meilleure référence qu’il s’agisse de la manière de rendre justice ou des droits fondamentaux eux-mêmes. 

 

 

Quid de la politique Jean-Louis ?l_envers_du_paradis,0.jpg

 

 

Jean-Louis fixe comme point de départ la suppression de la peine de mort, la suppression de la Cour de sûreté de l'Etat, et l’introduction du droit de recours direct auprès de la Cour de Strasbourg. Très bien. Mais il attribue ces avancées à Robert Badinter, ce qui est du niveau d’analyse politique de Lisette.

 

 

Ces avancées, ce n’est pas la volonté d’un homme, c’était le programme commun de la Gauche. Et si le ministre avait été une chèvre, cette chèvre aurait fait voter les lois car il existait une majorité politique nette à l’Assemblée. Rétablissons les faits. C’est un procureur qui avait requis la peine de mort contre Philippe Maurice, c’est une cour d’assises qui a prononcé cette peine de mort, et c’est François Mitterrand qui le 25 mai 1981 a gracié Philippe Maurice. Le ministre de la Justice était Maurice Faure. Vive la politique !

 

C’est la même chose pour l’Europe. Les rapports entre la justice et l'exécutif « sont dominés par un élément supérieur et extérieur, venant de Luxembourg et de Strasbourg ». Oui, mais parce que le pouvoir politique l’a voulu, et qu’il l’a encore renforcé ces dernières années. Et les magistrats français ont tout fait pour retarder ces inévitables évolutions voulues par le pouvoir politique. Ne racontons pas d’histoires : les grands arrêts de la CEDH ou de la CJUE ont été rendus en cassant des décisions des juges nationaux. Cette réussite, on la doit à la lucidité des citoyens qui, contre l’ordre établi, ont engagé les recours pour contraindre les juges à appliquer ce droit voulu par le pouvoir politique. On doit beaucoup à René Cassin qui a tant fait pour la rédaction de ces textes, mais on doit tout aux hommes politiques de la IV° République qui en 1950 ont instauré ces mécanismes, qui ont permis une telle modernisation de notre droit et l’émergence d’une conscience européenne.  

 

La Cour de cassation a attendu le 15 avril 2011, dans l’affaire de la garde à vue pour dire que la jurisprudence de la CEDH s’imposait sans réserve. Que de temps perdu…

 

 

Que demande Jean-Louis ?l-oiseau-de-paradis-affiche_260231_1808.jpg

 

 

Jean-Louis demande les clés pour un pouvoir judiciaire. C’est-à-dire :

-       des moyens,… ce qui est une revendication novatrice ;

-       la fin du « cordon » avec l'exécutif, qu'il s'agisse des nominations ou de l'activité judiciaire qui « ne doit plus relever, pour la gestion des affaires individuelles, du contrôle politique » ;

-       l'instauration d'un procureur général de la nation, qui « aurait, lui, autorité sur les parquets, mais qui serait déconnecté de l'échelon politique ».

 

Et Jean-Louis enchaîne avec son appel à établir un pouvoir de la justice : « Les droits des individus doivent aussi être protégés par des contre-pouvoirs, parmi lesquels la justice est un élément central ».

 

C’est la Révolution judiciaire. Les juges, ceux qui rendent les jugements, ont une indépendance reconnue. Mais le Parquet est placé sous l’autorité hiérarchique du garde des Sceaux, qui exerce des pouvoirs décisifs pour les nominations, les orientations de la politique pénale et dispose de la capacité de donner, comme autorité, des consignes dans des affaires.    

 

 

Un débat déjà bien avancé

 

 

Pour ceux qui suivent de près ces questions, on retrouve, amplifiés les accents du discours de la rentrée solennelle. Il faut dire que là encore, la CEDH a donné le « la ». Elle estime, d’une manière générale, que le Parquet ne doit pas être lié à l’exécutif s’il veut prendre des mesures de contraintes contre les personnes. Comme personne n’envisage en France de transférer ce type de compétences au Siège, il faut bien faire bouger le Parquet. C’est-à-dire qu’avant d’être condamné, il faut se mettre au meilleur standard. Tout le monde s’en portera mieux.

 

Après, il y a deux solutionsau_plus_pres_du_paradis,0.jpg

 

On peu d’abord choisir une solution médiane. Le ministère de la Justice définit des orientations précises de la politique pénale, et celle-ci est mise en œuvre en coordination avec les procureurs généraux près les cours d’appel. La seule chose qui dans ce schéma est interdite au Garde des Sceaux, ce sont les consignes données dans des procédures individuelles. C’est déjà un grand progrès.

 

Jean-Louis veut aller plus loin en proposant la création d’un  « procureur général de la nation », patron des parquets et déconnecté de l'échelon politique. Le pouvoir politique conserve l’essentiel, l’édiction de la loi, et le parquet la mettra en œuvre dans  le cadre d’une justice réellement indépendante.

 

 

Ca pose bien des questions…

 

 

Pourquoi revendiquer un « pouvoir judiciaire » ? Une autorité judiciaire déconnectée du pouvoir politique, c’est déjà très bien. Dans « pouvoir judiciaire », on voit trop le pouvoir, et pas assez la justice.  

 

Quel est le statut de ce procureur général de la nation ? Qui le nomme ? Le gouvernement ? Le parlement ? Les instances de la profession ? Devant qui répond-il ? Quelle est sa responsabilité ? Quels recours contre ces décisions ?

 

Quel rôle garde le Gouvernement dans la définition de la politique pénale ? Sarko a abusé de l’exploitation des faits divers, oui, et l’échec de sa politique pénale sera un des critères de la campagne. Un gouvernement doit pourvoir faire des choix politiques dans tous les domaines et en répondre devant les électeurs. Dans une République, il serait anormal que la politique pénale soit la seule sans sanction politique.  

 

Quel renouveau des droits de la défense ? Les avocats ne demandent pas à exercer le pouvoir, mais la Justice suppose que les avocats puissent défendre les droits de leurs clients, à égalité du Parquet. Alors, si le Parquet monte en puissance en s’émancipant du pouvoir politique, il faut dans la même proportion, les droits de la défense soient renforcés. Les avancées que salue Jean-Louis sont le fruit des idées novatrices des avocats contre l’ordre judiciaire établi. C’est un travail commun.

 

La Justice, tout le monde l’admire, mais nous en sommes juste ses enfants.

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Commentaires

Si le fait de devenir un véritable un pouvoir judiciaire débarrassera notre piètre autorité judicaire de tous ces angélistes amoureux de l'avenir du moindre délinquant, alors c'est à souhaiter, la victime n'en aura que plus de place, la sienne. On l'observe aux USA.
Ne parlons pas de tous ces faits divers conséquences d'errements de cette justice qu'on n'aime pas, c'est juste une liste de victimes.

Écrit par : Fran | 19.06.2011

Merci pour cet article si intéressant, Gilles. Il y aurait en effet beaucoup d'aspects à développer. Je comprends que Mr Nadal, qui doit quand même être plus subtil que ça, a voulu quelque peu forcer le trait et introduire du manichéen dans un sujet éminament subtil, car fait d'équilibres changeants.
Mais, d'un autre coté, ne faut il pas parfois repartir de l'essence des principes ? Il m'arrive parfois de relire le texte de l'Habeas corpus, celui du 17 ième siècle. Celui qui permet de dire que ce n'est pas la France, le Pays des droits de l'homme et du citoyen, mais l'Angleterre.
Et je sens que Jean-Louis Nadial est titillé par l'envie de décliner dans un contexte actuel, et un langage moderne, l'habeas corpus de 1679.

Écrit par : longlongjohn | 19.06.2011

Sanctions toujours pas tombées 7 ans après que le mécanisme ait été démonté en détail et à tous, dans cette affaire garantissant depuis 15 ans l’impunité au directeur de campagne de F. Mitterrand, afin de permettre le rapprochement de 2 journaux que l’on peut lire tous les jours.
Les magistrats saboteurs continuent tranquillement leur carrière comme on le constate en lisant le jo.
(voir sm, usm, commission des lois de l'assemblée et du sénat)

Écrit par : Choubidou | 20.06.2011

Politisation de l'appareil judiciaire d'une part, un sérieux manque de culture générale et des connaissances spécifiques d'autre part.

Écrit par : naguima | 20.06.2011

Il me semble que les passages sur la séparation des pouvoirs que vous citez en les attribuant à Locke sont en réalité de Montesquieu (De l'esprit des lois, livre XI, chapitre VI).

Écrit par : drayug | 20.06.2011

Le législatif, le militaire, le juridique, le médiatique sont des lieux de pouvoir organisés par réseaux tantôt confondus, tantôt solidaires ou opposés. Leur objectifs se développer, se pérenniser. Leurs substrats : la populace.

Écrit par : LLOSA | 20.06.2011

BALAYER DEVANT SA PORTE:
Avant que de "caresser l'espoir " de devenir un contre pouvoir, encore faudrait il que la Justice fasse le ménage devant sa porte. Dès qu'on touche à la sacro sainte magistrature, c'est une atteinte insupportable à la démocratie. En revanche ils ne supportent pas d'être jugé. et pourtant il y aurait fort à dire. Ce n'est pas le CSM qui est en cause mais l'inspection générale des services qui est un instrument sans pouvoir d'investigation. Souvent de vieux magistrats tout en haut de l'échelle qui ne veulent surtout pas embarrasser leurs collègues. Commençons pas réformer l'inspection générale des services et nous verrons alors si la Justice peut prétendre au rôle de contre pouvoir. Les affaires politiques sont les plus médiatisées mais ce sont les plus anecdotiques au regard des centaines de dossiers de justiciables lambda mal ficelés, incohérents ou carrément biaisés. C'est ça la vraie question de la justice aujourd'hui, mais on n'en parle pas.

Écrit par : Don Pedro | 20.06.2011

L'europe est actuellement aussi le vrai moteur des baisses de subventions allouées à des d'organisations qui servent des repas aux plus démunis d'entre nous. Pour ce faire, elle se retranche derrière de vieilles idées mitées d'auto-suffisance alimentaire sorties d'on ne sait quelle cerveau illuminé lors de la reflexion autour de la PAC.
Apparemment manger à sa faim ne fait pas partie des libertés fondamentales définies par cette europe tant choyée.

Écrit par : Fran | 21.06.2011

"La Commission européenne a annoncé lundi une sévère réduction l'an prochain de l'allocation au programme d'aide alimentaire destiné aux plus démunis des Européens, ramenée à 113 millions d'euros, soit 400 millions de moins que cette année.
Selon plusieurs associations caritatives, cette baisse drastique de l'aide aux plus démunis pourrait priver au moins 2 millions d'Européens de l'aide alimentaire dont ils ont besoin." ( source : L'Express )

Ha la belle europe qui nous dessine un monde de demain si merveilleux...

Écrit par : Fran | 21.06.2011

Nous sommes si fiers de notre Montesquieu qu'on oublie bien souvent qu'il a tout pompé sur d'autres auteurs anglais sans changer quoi que ce soit. Montesquieu souhaitait imiter le modèle anglais, suffisamment conservateur à ses yeux.

Ca ne m'étonnerait pas que certains passages du Second traité du gouvernement civil aient été traduits puis recopiés sans modification.
http://www.assemblee-nationale.fr/site-jeunes/documentation/principe_separation_pouvoir.asp


@ Gilles,
"Pourquoi revendiquer un « pouvoir judiciaire » ? Une autorité judiciaire déconnectée du pouvoir politique, c’est déjà très bien. Dans « pouvoir judiciaire », on voit trop le pouvoir, et pas assez la justice. "

Bof! Parce que dans les Etats de droit développés il y a trois "pouvoirs". Il n'y a pas de raison qu'il y ait une exception française en la matière. C'est la défiance pour la magistrature depuis bien avant 1958 mais surtout depuis 1958 qu'illustre ce choix terminologique.
En France, les magistrats du Siège sont formellement indépendants. Mais politiquement, matériellement (les sous), médiatiquement dépendants des politiques. Quant au magistrats du Parquet...
Il faut à mon sens que ces derniers soient totalement déconnectés des pressions politiques.

Le Parlement vote les lois (avec l'aide précieuse du gouvernement mais sans être dominé par lui). Le gouvernement les met en oeuvre : les choix des parlementaires en matière de politiques publiques (y compris les politiques pénales) sont exécutés. Les magistrats condamnent le non respect des lois (y compris lorsque ce sont des membres du gouvernement ou des parlementaires qui transgressent ces lois).

http://www.lemonde.fr/societe/article/2011/06/22/affaire-lagarde-tapie-le-parquet-de-paris-ouvre-une-enquete_1539127_3224.html#ens_id=1519051&xtor=RSS-3208


"Quel rôle garde le Gouvernement dans la définition de la politique pénale ?" (Gilles)
J'ai déjà répondu

"Quel renouveau des droits de la défense ? Les avocats ne demandent pas à exercer le pouvoir, mais la Justice suppose que les avocats puissent défendre les droits de leurs clients, à égalité du Parquet. Alors, si le Parquet monte en puissance en s’émancipant du pouvoir politique, il faut dans la même proportion, les droits de la défense soient renforcés." (Gilles)

Pas mieux ! Là aussi il y a quelques progrès à accomplir.

Écrit par : Denis75 | 22.06.2011

Je pense que l'histoire de Jean-Louis et John Locke n'est pas très pertinent à cet article

Écrit par : kamagra | 11.01.2012

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