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22/05/2012

Mediator : Le naufrage d’une procédure spectacle

Désolé pour les victimes du Mediator, mais la grosse manip’ de leurs avocats se retournent contre elles.  En cause, la « citation directe », soit la capacité donnée à une personne de faire citer une autre directement devant le tribunal correctionnel. Vieux débat de la place de la victime dans le procès pénal... mais en réalité, tout est simple dès lors qu’on distingue cirque médiatique et procédure pénale.

 

Une très grosse affaire

 

le-medicament-mediator-archives-afp.jpgPartons du plus simple et essayons de rester cartésiens. L’accusation est lourde : en cause la mort de  500 à 2000 patients, pour une commercialisation du Mediator entre 1976 à 2009.

 

Ca n’est pas passé inaperçu,... et bien entendu le Parquet a ouvert une enquête. Les faits étant complexes et graves, le procureur de la République de Paris a saisi deux juges d’instruction, et ces juges sont chargés d’enquêter sur les deux volets de l’affaire : financier et sanitaire. Ils vont chercher tout ce qui tourne autour de l’enrichissement illicite, et toutes les victimes peuvent se faire connaître, et se constituer partie civile.

 

L’affaire avance bien. Plusieurs mises en examen ont été prononcées dont celle de Jacques Servier, 90 ans, le fondateur du labo. Les juges disposent de beaucoup de moyens et on annonce une clôture de l’instruction pour 2013. Dans ce genre d’affaire, avec ces deux volets distincts – finance et santé – et autant de victimes, c’est un tour de force.

 

J’ajoute que l’ONIAM (Office National d’Indemnisation des Accidents Médicaux) a mis en place des équipes pour traiter les dossiers d’indemnisation des victimes qui veulent éviter le procès. Vous pouvez adresser votre dosser en téléchargeant l’imprimé sur le site. Rien de plus simple.  

 

Vous êtes victimes ? Vous pouvez donc très facilement choisir : constitution de partie civile devant le juge d’instruction à Paris, ou saisine de l’ONIAM. Vous pouvez aussi jouer perso et demander la désignation d’un expert judiciaire devant le tribunal de votre ville.

 

Très bien.

 

Alors, question : qu’est-ce que cette procédure à Nanterre ?

 

vitesse-et-precipitation_1170847218.jpgDes avocats nerveux ont choisi de jouer les franc-tireurs, en cherchant à jouer aux plus malins. Ils ont utilisé la procédure dite de la citation directe qui permet à un particulier, qui s’estime victime d’une infraction, de faire citer directement devant le tribunal correctionnel celui qu’il estime le coupable. C’est, toute proportion gardée un peu « procureur privé ». On utilise cette procédure – exceptionnelle car l’accusation pénale est par principe l’affaire du procureur – dans des domaines spécifiques, notamment en matière de diffamation car la victime est la mieux placée pour savoir si son honneur a été atteint.

 

Le Code, toutefois, ne limite pas le domaine de la citation directe. C’est la sagesse des avocats qui fait le tri, car la citation directe a les inconvénients de ses avantages : la victime peut décider seule d’envoyer quelqu’un en correctionnelle,… mais elle supporte seule le poids de l’accusation et doit apporter la preuve par ses propres moyens. La victime a beaucoup moins de billes que si elle suit le circuit vertueux de l’instruction : le juge enquête, puis le procureur accuse, après avoir centralisé toutes les preuves, et la victime est en appui.

 

Dans l’affaire du Mediator, il y a deux aspects très préoccupants : les accusations d’escroquerie à la Sécurité Sociale et les atteintes à la vie (Décès ou lésions corporelles graves). Et puis il y a un aspect annexe, pour lequel les juges d’instruction sont également saisis. Important, mais annexe : la tromperie, à savoir vendre le Médiator, qui est un antidiabétique, comme coupe-faim. Un délit qui relève du droit de la consommation : d’ailleurs une association de consommateurs était partie civile.

 

Quel intérêt ? Les caméras…

 

a_fond_la_caisse_web-0a843.pngNe racontons pas d’histoire : c’est un truc d’avocat pour passer à la télé. L’instruction pénale, même quand elle va très vite, prend un temps minimum. Avec une citation directe, no problem… car il n’y a pas d’instruction ! Mais la citation directe n’est en rien adaptée à cette affaire. C’est d’un autre monde.

 

Madame Isabelle Prévost-Desprez qui préside la 15° chambre correctionnelle du TGI de Nanterre, en ordonnant le report de l’affaire, ne s’est pas privée de dire ce qu’elle en pensait. C’est cinglant : « Il n'appartient à aucune partie d'imposer son calendrier en bafouant la procédure pénale. Il ne saurait être imposé à aucun juge un dossier tronqué au motif que la justice doit passer vite. Il n'appartient pas aux parties de dicter leur décision aux juges en instrumentalisant l'opinion publique.»

 

En instrumentalisant l'opinion publique...

 

Le tribunal a ajouté que les droits et libertés de la défense pourraient être mis en cause puisque les prévenus cités par voie de citation directe et mis en examen pour les mêmes faits à Paris « ne pourraient par exemple produire des pièces couvertes par le secret de l'instruction ou placées sous scellés ». Dans ces conditions le tribunal de Nanterre « ne serait pas en mesure  de juger dans le respect des droits des parties ni de garantir un procès équitable ».

 

Le tribunal avait plusieurs solutions pour échapper à ce traquenard judiciaire. Il a choisi de retenir une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) relative à la dualité de juridictions saisies, dès lors que les juges d’instruction du TGI de Paris des sont déclarés compétents par une ordonnance du 30 janvier 2012 non frappée d'appel. La question de la régularité légale de cette dualité de procédure a été transmise pour examen à la Cour de cassation, et le tribunal a renvoyé l’affaire a son audience du 14 décembre. On verra alors ce qu’il reste de cette malheureuse citation…

 

Le refus d’un procès tronqué

 

gameover.jpgL’évidence, c’est le procès tronqué. On coupe artificiellement une part du dossier, avec quelques victimes consentantes, et ont fait un petit procès en espérant avoir une première condamnation avant les autres… C’est tout. Comme s’il était trop anonyme de se constituer partie civile chez les juges d’instruction et de prendre place dans le grand procès, conduit non par des victimes en ordre dispersé, mais par le procureur.

 

L’affaire du Mediator inclut certes une accusation de tromperie sur la qualité. Mais ce sont surtout les questions des profits faits au détriment de la Sécurité sociale et de la santé des victimes. Questions exclues de la citation directe… car trop compliquées à gérer…

 

Le procès est encore tronqué car on focalise sur Jacques Servier alors qu’il y a bien d’autres intervenants, et que se pose de plus en plus la question de l’Agence Française de Sécurité Sanitaire des Produits de Santé (AFSSAPS). 

 

Problème ensuite pour les droits de la défense. Je suis jugé à Nanterre sur la citation de quelques victimes alors que je suis mis en examen pour les mêmes faits à Paris…

 

Problème aussi (et redoutable)… pour les victimes, embarquées dans cette aventureuse affaire. Car si la citation directe est médiatiquement belle, elle est juridiquement fragile. Le procès est fait sur des bases plus faibles, qui ne bénéficient de tout ce que peut apporter une instruction. La preuve principale est un sévère rapport de l’IGAS. Certes, un bon document, mais qui est loin de remplacer un vrai travail d’enquête judiciaire, avec les moyens du Code de procédure pénale. Aussi, les victimes prennent un risque insensé en se privant du dossier d'instruction, et elles s'exposent à perdre le procès sans avoir fait valoir tous leurs arguements.

 

Les victimes qui maudissaient hier la 15° chambre du TGI de Nanterre devraient la remercier de leur avoir donné tort.

care.jpg

Commentaires

C'est un procédé d'une imbécilité rare, quand même 600 personnes se sont laissées entraîner par des avocats peu scrupuleux.

Écrit par : Mathaf Hacker | 22/05/2012

Toujours très instructifs, vos décryptages, merci.

Avez-vous l'intention de nous faire un billet sur les récentes nominations aux ministères de l'Intérieur et de la Justice?

Écrit par : Gabbrielle | 22/05/2012

Ces avocats "franc-tireurs" se seraient donc lancés dans une stratégie perdue d'avance, pour la seule satisfaction (outre l'appât du gain) de passer deux soirs de suite au jité de Pujadas ? Hum. Il y a anguille sous roche, car les titres des médias ce matin ne sont pas flatteurs pour les dits avocats : "Victoire procédurale pour Servier", "Servier gagne le report du procès du Mediator". Au Pays d'Obama où la thèse de la conspiration se développe aussi promptement que les fast-foods, il serait immédiatement dit que ces avocats ont été manipulés, voire se sont laissés manipuler...Les franc-tireurs font toujours partie d'une armée, certes irrégulière, mais d'une armée quand même.

Écrit par : FAESCH | 22/05/2012

Merci pour ce décryptage intéressant ! Une question toutefois, qui a soulevé la QPC ? J'imagine que c'est le défendeur au procès de Nanterre. Ils n'ont donc pas intérêt à laisser une accusation tronquée aller au bout ? Les mêmes faits pourraient être jugés deux fois, une fois à Paris, une fois à Nanterre ?

Cordialement

Écrit par : Bob | 22/05/2012

merci pour le cours en droit pénal

Un juriste qui en avait besoin §§

Écrit par : tata | 22/05/2012

En arrière fond il y a la relation malsaine labos-sécu, la palanquée de médicaments inutiles et néanmoins prescrits, les toubibs qui savaient et continuaient à prescrire, toutes celles et ceux qui veulent maigrir à tort ou à raison, mais à n'importe quel prix, le fait que si l'on indemnise vraiment les victimes bien réelles, Servier fera un chantage à l'emploi,

Bref un sacré pataquès.
Vivement le vrai procès.

Écrit par : yesroll | 22/05/2012

Comme pour l'affaire "Erika" avec Total, il y a effectivement eu un effet d'arrongance et de précipitation et fatalement, quelques brêches par lesquelles.... On peut compter sur les excellents confrères de Mtre Gilles pour s'engouffrer joyeusement...
Consultez via Google sur:
"L’Etat de Droit selon TOTAL par "Souvenirs de Mer"

Ici, écrire un lien, C un vrai cauchemar...

Écrit par : Thierry bressol R/O | 24/05/2012

Dans le cas d’Irène Frachon, on se rend compte rapidement que l’héroïne n’existe qu’en opposition à la figure de Jacques Servier. Elle est donc une figure de négation : elle ne se construit qu’en refusant à l’autre sa présomption d’innocence, ce qui crée deux problèmes démocratiques : le premier, son opposant ne peut pas se défendre. Le second, elle n’apporte jamais la preuve de ses dires, et aucun article n’est bâti sur cette démarche pourtant basique en matière de justice.

Jacques Servier, lui, n’est pas décrit en réponse à l’existence d’un autre personnage : avant même de le connaître, il existe préalablement dans l’imaginaire, et est le réceptacle de tous les fantasmes de peur de l’inconnu: « le connaissez-vous-vraiment ? » (sous-entendu il y a quelque chose de louche), « l’empire », «le délinquant », « responsable »…Une qualification posant d’autant plus problème qu’aucun procès n’a encore eu lieu. Le média substitute alors la recherche de la preuve à l’évocation de la psychologie de ses personnages, en dramatisant les faits (au sens littéral du terme). Dans l’histoire telle qu’elle devrait se passer, le bien triomphe toujours : Jacques Servier doit être condamné, jugé, traîné dans la boue, justice doit passer. Dans le monde réel justice n’a même pas encore été prononcée, et Jacques Servier ne s’est même pas encore défendu.

Pourquoi présenter une affaire comme un combat entre le parangon de la justice des opprimés, et l'épouvantable vieillard conspirateur? Pourquoi ne pas faire les choses correctement, admettre le droit de présomption d'innocence de Jacques Servier, le droit de douter d'Irène Frachon (autant que d'aller dans son sens). Pourquoi les médias se permettent-ils ça? Sont-ils pilotés par un quelconque intérêt?
A qui profite le crime?

Écrit par : Yves | 02/06/2012

@Yves:
Le Dr Patrick Peloux, l'urgentiste médiatique, disait à propos de sa collègue Irène Frachon:
On a essayé de la fusiller! En France, tous les "donneurs d'alertes" prennent des risques professionnels incroyables. Yves!!! parler de démocratie dans ce genre d'histoire, n'a aucun sens! Quand tu te seras fait "plomber" par des médicaments douteux comme C arrivé à bcp de monde, à cause de la négligence et des "précautions de langage pour protéger leur carrière" d'un certain nombre de médecin, tu penseras autrement.

D'autre part, rappel! Il est inadmissible que des médecins français osent prescrire un médicament retiré de la vente dans les pays où le contrôle est plus rigoureux (c le moins qu'on puisse dire!) qu'au "pays.fr", où le bidonnage est plus que fréquent!
Quand on sait qu'en plus, la faculté de pharmacie à Montpellier tenta de baptiser une promotion de 1ère année "Jacques Servier", on peut se demander ce qui risque de nous arriver, quand on a besoin de se soigner.... ;-))

En Bref, je rappelle aussi que "la présomption d'innocence" est trop souvent invoquée par des gens qui "collectionnent les sales histoires", et qui quand on enquête, se révèlent le plus souvent coupables et surtout, grands cyniques en chef!

Écrit par : Thierry Bressol R/O | 03/06/2012

Bien sûr Thierry, et as tu des preuves de ce que tu avances? Visiblement tu n'es pas très renseigné. Je te propose d'aller sur agoravox et de chercher l'article "pas si blanche la colombe" concernant madame Frachon. Il est documenté et chaque affirmation qu'il donne est argumentée et citée. Renseigne-toi également sur les rôles de monsieur Bapt, monsieur Aquillino Morelle, et leurs liens pour le moins surprenant avec Irène Frachon et les labos GSK.
Sans vouloir alimenter une quelleconque théorie du complot, force est de constater que les coïncidences sont trop nombreuses dans cette affaire, et que tout converge comme par hasard sur Servier. Comme si les autres acteurs du milieu n'était pas aussi mouillé dans des pratiques douteuses, comme si tout le crime reposait sur Servier. Etrange et un peu facile.
Quand au fait d'absorber ou non un médicament, c est de l'émotionnel. LE rôle de la justice n est pas de faire dans l'émotion elle est de trancher avec impartialité.

Si demain je vais voir le figaro, libé, 20 minutes, le monde en disant "Thierry Bressol est vraiment un type louche, qui a des pratiques scandaleuses. C est un délinquant responsable de ça et de ci", et que je n'apporte AUCUNE preuve à mes dires, cela te paraitra t'il être quelque chose de juste? Est ce du donnage d'alerte? Cet article souligne très bien la différence entre alerter d'un problème, et faire du spectacle pour faire son auto-promotion. Réfléchissons ensemble à comment rendre justice aux victimes et établir les liens, punir les coupables mais vraiment je pense qu'il faut stopper ces espèces de mise en image absurdes par les médias, avec un gentil un méchant et un ring. La société française mérite mieux !

Écrit par : Yves | 04/06/2012

(quand je dis preuve c est quand tu dis "on a essayé de la fusiller" c est juste les dire d'une personne! c est facile de procéder ainsi!)

Écrit par : Yves | 04/06/2012

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