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Le droit et la loi, Victor Hugo

Toute l’éloquence humaine dans toutes les assemblées de tous les peuples et de tous les temps peut se résumer en ceci : la querelle du droit contre la loi.droit,loi,victor hugo

Cette querelle, et c’est là tout le phénomène du progrès, tend de plus en plus à décroître. Le jour où elle cessera, la civilisation touchera à son apogée, la jonction sera faite entre ce qui doit être et ce qui est, la tribune politique se transformera en tribune scientifique ; fin des surprises, fin des calamités et des catastrophes ; on aura doublé le cap des tempêtes ; il n’y aura pour ainsi dire plus d’événements ; la société se développera majestueusement selon la nature ; la quantité d’éternité possible à la terre se mêlera aux faits humains et les apaisera.

Plus de disputes, plus de fictions, plus de parasites ; ce sera le règne paisible de l’incontestable ; on ne fera plus les lois, on les constatera ; les lois seront des axiomes, on ne met pas aux voix deux et deux font quatre, le binôme de Newton ne dépend pas d’une majorité, il y a une géométrie sociale ; on sera gouverné par l’évidence; le code sera honnête, direct, clair ; ce n’est pas pour rien qu’on appelle la vertu la droiture ; cette rigidité fait partie de la liberté ; elle n’exclut en rien l’inspiration, les souffles et les rayons sont rectilignes. L’humanité a deux pôles, le vrai et le beau ; elle sera régie, dans l’un par l’exact, dans l’autre par l’idéal. Grâce à l’instruction substituée à la guerre, le suffrage universel arrivera à ce degré de discernement qu’il saura choisir les esprits; on aura pour parlement le concile permanent des intelligences; l’institut sera le sénat. La Convention, en créant l’institut, avait la vision, confuse, mais profonde, de l’avenir.

Cette société de l’avenir sera superbe et tranquille. Aux batailles succéderont les découvertes; les peuples ne conquerront plus, ils grandiront et s’éclaireront; on ne sera plus des guerriers, on sera des travailleurs; on trouvera, on construira, on inventera; exterminer ne sera plus une gloire. Ce sera le remplacement des tueurs par les créateurs. La civilisation qui était toute d’action sera toute de pensée; la vie publique se composera de l’étude du vrai et de la production du beau; les chefs-d’œuvre seront les incidents; on sera plus ému d’une Iliade que d’un Austerlitz. Les frontières s’effaceront sous la lumière des esprits. La Grèce était très petite, notre presqu’île du Finistère, superposée à la Grèce, la couvrirait; la Grèce était immense pourtant, immense par Homère, par Eschyle, par Phidias et par Socrate. Ces quatre hommes sont quatre mondes. La Grèce les eut; de là sa grandeur. L’envergure d’un peuple se mesure à son rayonnement. La Sibérie, cette géante, est une naine; la colossale Afrique existe à peine. Une ville, Rome, a été l’égale de l’univers; qui lui parlait parlait à toute la terre. Urbi et orbi.

Cette grandeur, la France l’a, et l’aura de plus en plus. La France a cela d’admirable qu’elle est destinée à mourir, mais à mourir comme les dieux, par la transfiguration. La France deviendra Europe. Certains peuples finissent par la sublimation comme Hercule ou par l’ascension comme Jésus-Christ. On pourrait dire qu’à un moment donné un peuple entre en constellation; les autres peuples, astres de deuxième grandeur, se groupent autour de lui, et c’est ainsi qu’Athènes, Rome et Paris sont pléiades. Lois immenses. La Grèce s’est transfigurée, et est devenue le monde païen; Rome s’est transfigurée, et est devenue le monde chrétien; la France se transfigurera et deviendra le monde humain. La révolution de France s’appellera l’évolution des peuples. droit,loi,victor hugo

Pourquoi? Parce que la France le mérite; parce qu’elle manque d’égoïsme, parce qu’elle ne travaille pas pour elle seule, parce qu'elle est créatrice d'espérances universelles, parce qu'elle représente toute la bonne volonté humaine, parce que là où les autres nations sont seulement des sœurs, elle est mère. Cette maternité de la généreuse France éclate dans tous les phénomènes sociaux de ce temps; les autres peuples lui font ses malheurs, elle leur fait leurs idées. Sa révolution n'est pas locale, elle est générale; elle n'est pas limitée, elle est indéfinie et infinie. La France restaure en toute chose la notion primitive, la notion vraie. Dans la philosophie elle rétablit la logique, dans l'art elle rétablit la nature, dans la loi elle rétablit le droit.

L'œuvre est-elle achevée? Non, certes. On ne fait encore qu'entrevoir la plage lumineuse et lointaine, l'arrivée, l'avenir.

En attendant on lutte.

Lutte laborieuse.

D'un côté l'idéal, de l'autre l'incomplet.

Avant d'aller plus loin, plaçons ici un mot, qui éclaire tout ce que nous allons dire, et qui va même au delà.

La vie et le droit sont le même phénomène. Leur superposition est étroite.

Qu'on jette les yeux sur les êtres créés, la quantité de droit est adéquate à la quantité de vie.

De là, la grandeur de toutes les questions qui se rattachent à cette notion, le Droit.

*   *   *

Le droit et la loi, telles sont les deux forces; de leur accord naît l'ordre, de leur antagonisme naissent les catastrophes. Le droit parle et commande du sommet des vérités, la loi réplique du fond des réalités; le droit se meut dans le juste, la loi se meut dans le possible; le droit est divin, la loi est terrestre. Ainsi, la liberté, c'est le droit; la société, c'est la loi. De là deux tribunes; l'une où sont les hommes del'idée, l'autre où sont les hommes du fait; l'une qui est l'absolu, l'autre qui est le relatif. De ces deux tribunes, la première est nécessaire, la seconde est utile. De l'une à l'autre il y a la fluctuation des consciences. L'harmonie n'est pas faite encore entre ces deux puissances, l'une immuable, l'autre variable, l'une sereine, l'autre passionnée. La loi découle du droit, mais comme le fleuve découle de la source, acceptant toutes les torsions et toutes les impuretés des rives. Souvent lapratique contredit la règle, souvent le corollaire trahit le principe, souvent l'effet désobéit à la cause; telle est la fatale condition humaine. Le droit et la loi contestent sans cesse; et de leur débat, fréquemment orageux, sortent, tantôt les ténèbres, tantôt la lumière. Dans le langage parlementaire moderne, on pourrait dire: le droit, chambre haute; la loi, chambre basse.droit,loi,victor hugo

L'inviolabilité de la vie humaine, la liberté, la paix, rien d'indissoluble, rien d'irrévocable, rien d'irréparable; tel est le droit.

L'échafaud, le glaive et le sceptre, la guerre, toutes les variétés de joug, depuis le mariage sans le divorce dans la famille jusqu'à l'état de siège dans la cité; telle est la loi.

Le droit: aller et venir, acheter, vendre, échanger.

La loi: douane, octroi, frontière.

Le droit: l'instruction gratuite et obligatoire, sans empiétement sur la conscience de l'homme, embryonnaire dans l'enfant, c'est-à-dire l'instruction laïque.

La loi: les ignorantins.

Le droit: la croyance libre.

La loi: les religions d'état.

Le suffrage universel, le jury universel, c'est le droit; le suffrage restreint, le jury trié, c'est la loi.

La chose jugée, c'est la loi; la justice, c'est le droit.

Mesurez l'intervalle.

La loi a la crue, la mobilité, l'envahissement et l'anarchie de l'eau, souvent trouble; mais le droit est insubmersible.

Pour que tout soit sauvé, il suffit que le droit surnage dans une conscience.

On n’engloutit pas Dieu.

La persistance du droit contre l’obstination de la loi; toute l’agitation sociale vient de là.

 

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Commentaires

  • Actes et paroles, Avant l'exil

  • Des dicours (pas du genre... suivez mon regard...)

    http://crdp.ac-lille.fr/sceren/hugo/

  • Ecrits politiques

    http://www.amazon.fr/Ecrits-politiques-Victor-Hugo/dp/2253905879

  • Un article très sympathique ,sur le fond bien evidemment mais aussi la forme!

  • La loi dans tous ses états :
    http://francois.gannaz.free.fr/Littre/xmlittre.php?requete=l1662

    A mes yeux axiomes et théorèmes m'ont toujours paru relever d'un niveau de réalité supérieur.
    Ce qui n'enlève rien à l’intérêt du texte de Hugo.

  • Le lyrisme littéraire hugolien est puissant et rassembleur. Bravo !
    Mais il ne faut pas oublié aussi que l'individu pouvait aussi être mesquin, un trait que l’éloge panégyrique de la 'République' a mis aux oubliettes pour statufier HUGO en ne le drapant que de vertus.
    Par exemple, j'ai appris que sa vindicte contre Napoléon III avait été nourrie par sa déception de ne pas avoir été nommé par lui, ministre de l'éducation ... Il n’est pas certain qu’il eût condamné ensuite aussi vigoureusement et habilement, pour des raisons morales, le coup d'État s’il avait participé à son premier gouvernement. Avec des si, on ne refait pas l’histoire, avec des Mais, on la relit différemment ...

  • Mélanger la biographie d'un auteur avec son oeuvre, je ne crois pas que ce soit une bonne une bonne chose...
    Villon était un malfaiteur professionnel, il reste pourtant l'un de nos plus grand poète.
    Nous pourrions multiplier les exemples...

  • ...pour les fautes...désolée.

  • Victor Hugo était d'abord un rêveur, au-delà de sa profession "d'homme de lettres". Mais il avait les pieds sur terre aussi, surtout dans sa vie privée d'ailleurs... ;-))
    Pour moi, Hugo au-delà de sa littérature, il évoque d'abord l'Europe et ses petits soucis d'hier, d'aujourd'hui et de demain! C'est moins connu:
    Il voyait loin car il imaginait la nécessité absolue dans l'avenir pour Tous les Européens, de constituer les Etats-Unis d'Europe avec une formule renouvelée et adaptée, bien qu'inspirée des jeunes Etat-Unis d'Amérique du Nord de son époque.
    Faut-il rappeler que Schumann et Jean Monnet étaient aussi des "hommes d'affaires"? Ou que ce fait n'est pas innocent dans ce que l'UE est devenue, le 1er et hideux support d'un ultra-libéralisme très dangereux?
    Parfois, les "leaders" de l'Union Européenne d'aujourd'hui, appellent encore Victor Hugo au secours, pour tenter de justifier ce qu'ils ont fait.
    C'est oublier que Victor Hugo (relire les Misérables, ou l'ouvre du cousin Dickens) était lucide sur la nature humaine et les dangers du laisser faire économique.
    C'est aussi oublier que Hugo était très en avance sur son temps, mais aussi sur le nôtre.
    La véritable Union Européenne fonctionnant dans l'intérêt collectif de toutes et tous, dans laquelle chaque Nation participante restera maîtresse chez elle comme chacun des 50 Etats de l'Oncle Sam, ce n'est pas pour demain, même si ça vient. La question du jour c'est:
    Faut-il "nettoyer" totalement l'UE?
    Ou faut-il tout démonter et jeter le vieux bazar poir Re-Concevoir et re-orienter l'ensemble?
    (comme le fit Costa il y a 20 ans avec succès, en faisant transformer deux porte-conteneurs achetés d'occasion en deux beaux paquebots, Marina et Allegra, qui ont "eu la cote" pendant longtemps chez la clientèle. Personne ou presque sauf les "pro" et au chantier naval qui l'a fait en étant salué par la profession)
    Si dans 20 ans on ne reconnaissait plus en l'UE ce qu'elle est aujourd'hui, Victor Hugo sera satisfait de voir son idée avancer.

  • Je n'aime pas cet écrivain, je le déteste.
    La preuve , le sixième paragraphe a l'air d'avoir été recuté par Gueant.

    Je préfère Zola lundi,
    Maupassant mardi,
    Flaubert mercredi,
    Balzac jeudi,
    Stendhal vendredi.
    Samedi D'Aurevilly
    Dimanche, Dumas
    Tout les jours de ma vie.

Les commentaires sont fermés.

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