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04/02/2013

Ce que nous devons aux combattants russes de Stalingrad

Je ne suis pas accro aux commémorations et aux institutions mémorielles qui, par excès, finissent par produire l’inverse de l’effet recherché, mais il y a des trous dans la doxa mémorielle qui ne cessent de m’interroger, et parmi eux, l’occultation  du rôle de l’armée russe dans la victoire sur le nazisme, et en particulier la bataille qui a marqué le début du recul nazi, la bataille de Stalingrad.

Sans être historien, je m’intéresse à l’histoire, et c’est un devoir. Tout confirme l’importance du 2 février 1943, avec la capitulation des troupes nazies désobéissant aux ordres d’Hitler. Tout progressait jusque-là pour le nazisme, et tout va reculer à partir de cette date. 

Après il y a la politique, le partage du monde, la guerre des idéologies, la force dramatique des évènements historiques. Oui, les débats sont immenses, et je suis bien incapable de le conduire ici.  Mais ce silence face à l’héroïsme et au sacrifice des soldats, et de la population, russes est insupportable, et notre pays devrait être, 70 ans plus tard, en mesure de conduire une autocritique. Je crains que ça ne soit pas pour demain.

Pour aborder ce sujet essentiel, je vous livre ce texte d’Annie Lacroix-Riz, professeur émérite, de l’université Paris 7, écrit pour ce 70° anniversaire de la victoire de Stalingrad.

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Annie Lacroix-Riz, professeur émérite, université Paris 7

La capitulation de l’armée de von Paulus à Stalingrad, le 2 février 1943, marqua, pour l’opinion publique mondiale, un tournant militaire décisif, mais qui ne fut pas le premier.

Cette victoire trouve son origine dans les préparatifs de l’URSS à la guerre allemande jugée inévitable : le dernier attaché militaire français en URSS, Palasse les estima à leur juste valeur. Contre son ministère (de la Guerre), acharné à faire barrage aux alliances franco-soviétique et tripartite (Moscou, Paris, Londres) qui eussent contraint le Reich à une guerre sur deux fronts, cet observateur de l’économie de guerre soviétique, de l’armée rouge et de l’état d’esprit de la population affirma dès 1938 que l’URSS, dotée d’« une confiance inébranlable dans sa force défensive », infligerait une sévère défaite à tout agresseur. Les revers japonais dans les affrontements à la frontière URSS-Chine-Corée en 1938-1939 (où Joukov se fit déjà remarquer) confirmèrent Palasse dans son avis : ils expliquent que Tokyo ait prudemment signé à Moscou le 13 avril 1941 le « pacte de neutralité » qui épargna à l’URSS la guerre sur deux fronts.

1.

Après l’attaque allemande du 22 juin 1941, le premier tournant militaire de la guerre fut la mort immédiate du Blitzkrieg. Le général Paul Doyen, délégué de Vichy à la commission d’armistice, l’annonça ainsi à Pétain le 16 juillet 1941 : « Si le IIIème Reich remporte en Russie des succès stratégiques certains, le tour pris par les opérations ne répond pas néanmoins à l’idée que s’étaient faite ses dirigeants. Ceux-ci n’avaient pas prévu une résistance aussi farouche du soldat russe, un fanatisme aussi passionné de la population, une guérilla aussi épuisante sur les arrières, des pertes aussi sérieuses, un vide aussi complet devant l’envahisseur, des difficultés aussi considérables de ravitaillement et de communications. Sans souci de sa nourriture de demain, le Russe incendie au lance-flamme ses récoltes, fait sauter ses villages, détruit son matériel roulant, sabote ses exploitations ». Ce général vichyste jugea la guerre allemande si gravement compromise qu’il prôna ce jour-là transition de la France du tuteur allemand (jugé encore nécessaire) au tuteur américain, puisque, écrivit-il, « quoi qu’il arrive, le monde devra, dans les prochaines décades, se soumettre à la volonté des États-Unis. » Le Vatican, meilleure agence de renseignement du monde, s’alarma début septembre 1941 des difficultés « des Allemands » et d’une issue « telle que Staline serait appelé à organiser la paix de concert avec Churchill et Roosevelt ».

2.

Le second tournant militaire de la guerre fut l’arrêt de la Wehrmacht devant Moscou, en novembre-décembre 1941, qui consacra la capacité politique et militaire de l’URSS, symbolisée par Staline et Joukov. Les États-Unis n’étaient pas encore officiellement entrés en guerre. Le Reich mena contre l’URSS une guerre d’extermination, inexpiable jusqu’à sa retraite générale à l’Est, mais l’armée rouge se montra capable de faire échouer les offensives de la Wehrmacht, en particulier celle de l’été 1942 qui prétendait gagner le pétrole (caucasien). Les historiens militaires sérieux, anglo-américains notamment, jamais traduits et donc ignorés en France, travaillent plus que jamais aujourd’hui sur ce qui a conduit à la victoire soviétique, au terme de l’affrontement commencé en juillet 1942, entre « deux armées de plus d’un million d’hommes ». Contre la Wehrmacht, l’Armée rouge gagna cette « bataille acharnée », suivie au jour le jour par les peuples de l’Europe occupée et du monde, qui « dépassa en violence toutes celles de la Première Guerre mondiale, pour chaque maison, chaque château d’eau, chaque cave, chaque morceau de ruine ». Cette victoire qui, a écrit l’historien britannique John Erickson, « mit l’URSS sur la voie de la puissance mondiale », comme celle « de Poltava en 1709 [contre la Suède] avait transformé la Russie en puissance européenne ».

3.

La victoire soviétique de Stalingrad, troisième tournant militaire soviétique, fut comprise par les populations comme le tournant de la guerre, si flagrant que la propagande nazie ne parvint plus à le dissimuler. L’événement posa surtout directement la question de l’après-guerre, préparé par les États-Unis enrichis par le conflit, contre l’URSS dont les pertes furent considérables jusqu’au 8 mai 1945. La statistique générale des morts de la Deuxième Guerre mondiale témoigne de sa contribution à l’effort militaire général et de la part qu’elle représenta dans les souffrances de cette guerre d’attrition : de 26 à 28 millions de morts soviétiques (les chiffres ne cessent d’être réévalués) sur environ 50, dont plus de la moitié de civils. Il y eut moins de 300 000 morts américains, tous militaires, sur les fronts japonais et européen. Ce n’est pas faire injure à l’histoire que de noter que les États-Unis, riches et puissants, maîtres des lendemains de guerre, ne purent vaincre l’Allemagne et gagner la paix que parce que l’URSS avait infligé une défaite écrasante à la Wehrmacht. Ce n’est pas « le général Hiver » qui l’avait vaincue, lui qui n’avait pas empêché la Reichswehr de rester en 1917-1918 victorieuse à l’Est.

4.

La France a confirmé la russophobie, obsessionnelle depuis 1917, qui lui a valu, entre autres, la Débâcle de mai-juin 1940, en omettant d’honorer la Russie lors du 60e anniversaire du débarquement en Normandie du 6 juin 1944. Le thème du sauvetage américain de « l’Europe » s’est imposé au fil des années de célébration dudit débarquement. Les plus vieux d’entre nous savent, même quand ils ne sont pas historiens, que Stalingrad a donné aux peuples l’espoir de sortir de la barbarie hitlérienne. À compter de cette victoire, « l’espoir changea de camp, le combat changea d’âme. » Ce n’est qu’en raison d’un matraquage idéologique obsédant que les jeunes générations l’ignorent.

___________________________

Bibliographie :

John Erickson, 2 vol., The Road to Stalingrad: Stalin’s War with Germany; The Road to Berlin: Stalin’ War with Germany, 1e édition 1983, Londres; réédition, New Haven & London, Yale University Press, 1999

Geoffrey Roberts, Stalin’s Wars: From World War to Cold War, 1939-1953. New Haven & London,Yale University Press, 2006; Stalin’s general: the life of Georgy Zhukov, London, Icon Books, 2012

David Glantz et Jonathan M. House, Armageddon in Stalingrad: September-November1942 (The Stalingrad Trilogy, vol. 2, Modern War Studies, Lawrence, Kansas, University Press of Kansas, 2009.

Alexander Werth, La Russie en guerre, Paris, Stock, 1964

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Commentaires

C'est clair que le tournant de la guerre a été 1942, et que sans l'armée rouge les allemands auraient pu rejeter les américains à la mer. Etonnant manque de reconnaissance historique.
Toutefois De Gaulle avait intégré ces faits dans sa doctrine de non-alignement avec les US.

Écrit par : Mathaf Hacker | 04/02/2013

Il faut lire le livre d'Anthony Beevor également, près de 600 pages à la précision chirurgicale. Cette bataille a été une porte ouverte sur l'enfer.

Écrit par : Gatsby | 04/02/2013

Dans le coté négatif, le pacte germano soviétique et l'invasion de la Finlande ainsi que l'accord secret du partage des Pays Baltes entre l'Allemagne et la Russie..Il y a aussi les exactions des troupes soviétiques sur le sol Européen...Bref,les russes ont fait leur guerre selon leurs intérêts et ils se trouvent que cela nous a permit de nous aider effectivement et efficacement

Écrit par : antimythe | 04/02/2013

Merci à eux. Et quelques photos :
http://fr.rian.ru/photolents/20130202/197406174.html

Écrit par : yesroll | 04/02/2013

Il est toujours tentant de refaire l'histoire...
Je ne peux m'empêcher de penser à l'aveuglement des américains qui auraient du saisir cette chance exceptionnelle de s'allier momentanément aux Allemands (pour un an ou deux comme l'URSS et le IIIème Reich) pour percer à Stalingrad, remonter soutenir l'attaque de Moscou et l'emporter sur Staline provoquant la chute du régime.
Combien de temps et de vies aurait-on gagné plutôt que d'attendre le 16 novembre 1989, cinquante ans de guerre froide, des conflits régionaux innombrables en Amérique du Sud, en Asie et de dictatures en Europe Centrale ?

Écrit par : inlibroveritas | 04/02/2013

Une source bien documentée et à lire d'un œil critique étant donné le positionnement de l'auteur :
http://www.marianne.net/France-Russie-amies-ou-ennemies_a223892.html

Écrit par : yesroll | 04/02/2013

Admiration et reconnaissance éternelle.
D'autre part, voir le reportage de Arte diffusé samedi peu après 19h00, consacré à ce sujet douloureux et héroïque.

Écrit par : Thierry BRESSOL R/O | 04/02/2013

Si je comprend bien, ces paroles de Sardou :
"Un gars venu de Géorgie
Qui se foutait pas mal de toi", c'est un hommage discret à Staline ?
:)

Écrit par : Sidro | 04/02/2013

Si je comprend bien, ces paroles de Sardou :
"Un gars venu de Géorgie
Qui se foutait pas mal de toi", c'est un hommage discret à Staline ?
:)

Écrit par : Sidro | 04/02/2013

Gilles, de tout coeur je vous remercie pour l'hommage rendu aux soldats soviétiques qui ont secoué le joug nazi. Oui, leur sacrifice était immense malgré la tradition en France ignorer cet exploit. Antimythe en est l'exemple. C'était atroce, insoutenable, or les soldats russes se battaient pour chaque maison, chaque rue, comme d'ailleurs les soldats allemands. Mais seulement, les soldats russes étaient portés par l'amour de la Patrie, notion étrangère aux Français ce qui m'étonne toujours car j'aime profondément la France et je tiens à ce qu'elle reste un pays des Lumières et non de l'obscurité religieuse.
Antimythe, on ne parle pas de la politique politicienne, on parle du courage et abnégation des soldats russes, une notion qui t'est apparemment tout aussi étrangère.
Cette page héroique et bouleversante de la 2e guerre mondiale doit rester dans toutes les mémoires.
Il faut aller à Stalingrad et voir le monument qui est consacré à cette bataille. Des milliers et milliers de noms qui sont inscrits sur les murs. Grâce à leur mort, nous sommes vivants.

Écrit par : Naguima | 13/02/2013

Inlibroveritas, tu réfléchis à ce que tu dis ?! S'allier aux Allemands ?! Comme Staline ?! Un dictateur qui s'allie à un dictateur fou et assassin ?! Il faut dire quand même que tous les deux, ils aimaient à leur façon leur pays respectifs.
Mais s'allier aux criminels ? Tu vois, les gens de l'époque étaient plus loyaux, plus fidèles à leurs convictions et leurs engagements politiques.
Il fallait choisir entre deux maux : combattre l'URSS ou exterminer la vermine nazie.
Les Russes ont bouté les Allemands hors de leurs frontières et sont rentrés en Europe en 1944. C'est là que les Américains ont bougé car Staline voulait faire comme Genghis Khan : aller jusqu'à l'Océan Atlantique. D'ailleurs, il y a eu des escarmouches entre les Américains et Russes sur l'Elbe.
Et tu penses que tu combatterais facilement les Russes animés d'un sentiment-ciment : libérer la Patrie ? Et l'invention Kalachnikov sans parles d'"orgues de Staline" est toujours d'actualité, une arme par excellence qui ne s'enraye pas.
Bon, les Russes actuels sont pourris par l'argent. Je ne donnerais quand même pas ma main à couper en disant qu'ils ne se soucient plus de la Mère Russie. C'est un peuple à part. Il est ouvert au monde et il est attaché à ses racines, ses intellectuels ne veulent pas vraiment mondialiser leur culture et la rendre aussi insipide que celle occidentale actuelle.

Écrit par : naguima | 13/02/2013

Les GI's ne savaient pas qu'ils risquaient leur peau pour des gros spéculateurs anglo-usaméricains dont certains étaient actionnaires d'usines de guerres allemandes qui exploitaient les prisonniers.

Les soldats de toute l'Union soviétique savient-ils qu'ils risquaient leur peau finalement au bénéfice des privilégiés du Politburo et autres cadres supérieurs de l'URSS ou des futurs partis frères ?

Écrit par : Edouard | 13/02/2013

Naguima,
j'espère tant que nous mettions enfin à considérer tout ce que nous pouvons faire avec nos amis Russes

Écrit par : gilles | 13/02/2013

Et à ce que nous devons aux combattants de Stalingrad, ajoutons ce que que nous devons aux pompiers et autres liquidateurs sacrifiés de Tchernobyl, une partie de leur travail vient de s'effondrer. Et le nouveau sarcophage est loin d'être prêt.

Écrit par : yesroll | 14/02/2013

Je vous remercie, Gilles, de votre réponse. Et je suis d'accord avec vous, les liens de la France et de la Russie sont historiques, il faudrait que cela continue.
Edouard, ne mesure pas le sacrifice des soldats soviétiques à l'aune du jugement occidental si répandu. Ce qui les animait c'est la libération de leur terre natale. Et c'est pour cette raison qu'ils ont laissé des millions de vies sur les champs de bataille. Certains le savaient, Edouard, d'autres pas ou le devinaient mais ce n'était pas la priorité. Lis un peu sur l'épisode de la défense de la forteresse de Brest par les soldats soviétiques à la frontière russe dans le sud-ouest de l'URSS. Les Allemands étaient déjà bien avancés en territoire russe que cette poche de résistance continuait ; elle a duré des mois, les officiers et les soldats qui étaient restés, préféraient de se tuer en tuant les Allemands que de se rendre et de préserver ainsi leurs vies. Pas seulement par crainte du goulag mais par sacrifice pour la Russie. Difficile de l'admette aux Occidentaux qu'on peut mourir pour son pays. Et oui, le peuple russe peut en donner l'exemple.

Écrit par : naguima | 14/02/2013

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