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De retour du front des crèches

N’écoutant que leur courage, nos reporters sont partis en mission – mais pas en position de missionnaire – sur le front des crèches, pour rejoindre les vaillants défenseurs de la laïcité mal placée. Eh bien, c’est chaud, chaud chaud… car ce sont quinze ans de délire anti-religion qui sont en train d’exploser en plein vol. Rien de moins ? Oui, et vous savez que je n’exagère jamais.

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A Montpellier,  le juge a débouté les (presque) libres penseurs de Béziers, qui en sont dégoûtés, alors qu’à Melun l’affaire parait bien partie pour une éradication de la crèche, comme l’avait fait le tribunal administratif de Nantes pour celle du conseil général de Vendée. Le camarade Christophe Borgel (PS), député dépité, s’est lâché « Au mieux c'est débile, au pire c'est criminel ! » Diable…

En fait, les analyses du juge de Montpelier et du rapporteur public de Melun ne sont sans doute pas si distinctes que cela.

Le tribunal administratif de Montpellier a été saisi par les (presque) libres penseurs, en référé, c’est-à-dire dans le cadre d’une procédure d’urgence. Comme il existe plusieurs procédures de référé, je ne m’aventure pas, mais disons qu’il existe toujours un critère d’urgence. Or, la juge des référés a estimé qu’il n'y avait pas d'urgence à statuer à propos de la crèche de Noël installée à l'hôtel de ville de Béziers, la mairie ne semblant pas menacée par un risque d’insurrection populaire. D’ailleurs, les (presque) libres penseurs, qui ont gentiment offert ce cadeau de Noël à Menard, n’ont pas indiqué faire appel.

A Melun, la situation peut paraitre trompeuse car le tribunal doit rendre sa décision lundi. Mais de ce que je crois comprendre, il s’agit d’une procédure « au fond », donc engagée de longue date, et le tribunal a fait l’effort de fixer la date d’audience dans un calendrier qui parle.

Aux yeux de mon excellente conteneur Me Mazas, avocate des (presque) libres penseurs de Bézier, une crèche de la Nativité est bien « une atteinte à la laïcité » car elle « symbolise » la naissance du Christ, un événement « au cœur de la religion chrétienne », ajoutant : « L'installation d'une crèche viole la liberté de conscience des administrés et des requérants qui n'ont pas à voir s'imposer la religion du maire ou la religion censée avoir été dominante à Béziers ».

La ville de Béziers, par mon excellente consœur Raphaële Hiault Spitzer, a plaidé en dessous de la ceinture laïque. Pour la ville, cette crèche n’est pas cultuelle mais culturelle : « La crèche n'est pas prescrite par le Droit canon. Elle n'est pas installée par une volonté de prosélytisme. Elle est là parce qu'elle fait partie de la tradition ». Ce qui veut dire que l’ami Menard se garde bien de parler de défense de la liberté de religion. Je le note.

A Melun, le rapporteur public, un magistrat du tribunal administratif, indépendant de la juridiction, qui rend un avis avant le jugement, a balayé ces arguments pour dire, comme le tribunal administratif de Nantes, qu’une crèche de la Nativité a bien une connotation religieuse : « Il s'agit bien, à notre sens, d'un emblème religieux, où la symbolique est affirmée, de plus, par le bâton porté par l'un des rois mages en forme de crosse, attribut des évêques dans la religion catholique ». Que la crèche de Noël, avec le petit Jésus soit une donnée religieuse, vous en doutiez-vous ?

Alors, quel est le drame ?

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Le drame, c’est la conception psychorigide de la laïcité. Depuis le début des années 2000, on assiste à un recroquevillement de la laïcité, qui prend un air de vieille pomme fripée. Ce n’est pas une anti-religion, mais un système qui veut rejeter la religion de l’espace public, pour le réserver à la sphère privée. Evidemment, ce mouvement est une réaction pour contrer l’Islam. Pourquoi ? Comme çà.

Le problème est double.

D’abord, ce recroquevillement est contraire au droit.

L’article 1 de la loi de 1905 est on ne peut plus clair : « La République assure la liberté de conscience. Elle garantit le libre exercice des cultes sous les seules restrictions édictées ci-après dans l'intérêt de l'ordre public ». « Assure », « garantit »… Tu piges ?

L’article 9 de la convention européenne des droits de l’homme va exactement dans le même sens :

« 1/ Toute personne a droit à la liberté de pensée, de conscience et de religion ; ce droit implique la liberté de changer de religion ou de conviction, ainsi que la liberté de manifester sa religion ou sa conviction individuellement ou collectivement, en public ou en privé, par le culte, l'enseignement, les pratiques et l'accomplissement des rites.

« 2/ La liberté de manifester sa religion ou ses convictions ne peut faire l'objet d'autres restrictions que celles qui, prévues par la loi, constituent des mesures nécessaires, dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l'ordre, de la santé ou de la morale publiques, ou à la protection des droits et libertés d'autrui ».

« La liberté de manifester sa religion en public... » Tu piges ?

Ensuite, dans les faits, ce  recroquevillement est injouable.

L’ami Borgel estime que c’est criminel de virer les crèches des mairies, mais il trouve très bien de virer les jeunes filles qui porte un foulard des écoles. C’est tout le problème.

Le Conseil d’Etat va se trouver saisi de la bataille des crèches, et il devra choisir. S’il en reste à la laïcité recroquevillée, qui est son œuvre depuis 2000, car elle pose l’interdit dans le public comme un absolu, il devra interdire les crèches. S’il tolère les crèches, c’est qu’il renonce à la logique de l’interdit, pour se rapprocher de l’article 9 et de « la liberté de manifester sa religion en public... ».

- Mais alors, ça jouera aussi pour les autres religions ?

- Bien sûr.

Vous avez ainsi le sens de la prochaine jurisprudence du Conseil d’Etat, qui hélas s’obstine à ignorer les décisions du Comité des Droits de l’Homme de l’ONU. Un cocardisme juridique assez pathétique.

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Commentaires

  • Je ne vous comprends pas. La laïcité impose la neutralité *des institutions*, non ? Ce n'est pas la même chose qu'un simple citoyen qui se baladerait avec un voile ou une croix (ou une crèche sous le bras :-)), fût-ce à l'intérieur d'une mairie. Donc on peut être contre l'interdiction du voile des étudiantes et lycéennes, et pour l'interdiction des crèches officielles (ce qui est, ironiquement, l'exact contraire du député PS que vous citez : mais que le PS soit une boussole qui indique le sud n'est pas nouveau).

    Quant à prétendre que la crèche n'est que culturelle, chacun son truc. Mais l'argument du droit canon est vaseux. Ce n'est pas parce qu'une pratique n'est pas codifiée officiellement dans la doctrine de l'Eglise qu'elle ne constitue pas du prosélytisme (d'autant qu'il y a évidemment des dissidences, des schismes, des sectes...).

    Par ailleurs je ne vois pas le rapport entre l'ONU, les droits de l'homme et la laïcité. Si l'ONU considère qu'une mairie est un espace privé où le maire doit pouvoir exprimer sa préférence religieuse comme il l'entend (!), je ne vois pas de problème à ce que la république française soit en désaccord avec l'ONU.

  • "Que la crèche de Noël, avec le petit Jésus soit une donnée religieuse, vous en doutiez-vous ?"

    Ben écoutez, ça ne paraît pas aussi clair que vous le dites. On serait assez enclin, me semble-t-il, à considérer qu'un sapin de Noël dans une école ou une mairie est un symbole culturel plus que cultuel, même s'il est associé à une fête chrétienne. Bien sûr, dans une crèche, il y a un petit Jésus... mais la différence entre un sapin (culturel !) et une crèche (cultuelle !) est, au mieux, une différence de degré, pas de nature. La frontière est difficile à tracer - surtout que le caractère plus ou mois cultuel, plus ou moins culturel, d'une pratique donnée, peut varier beaucoup selon les individus, les âges, les régions... En Catalogne (espagnole), la crèche est une institution plus répandue qu'en France, et je pense que même pas mal d'athées se sentent concernés par les célébrations qui entourent le "jour des rois" (28 décembre). Il doit être possible de trouver des régions de France où c'est le cas aussi...

  • Au secours, ils sont devenus fous !

    Le maire de Mions qui invite à une messe du souvenir pour la commémoration du 11 novembre en citant l’exemple du préfet de Bourgogne qui fait la même chose, quand le préfet de l’Hérault ordonne l’enlèvement d’une crèche dans une mairie.
    Accuser, comme le fait ce maire, « l’opposition municipale de confondre laïcité et anticléricalisme » et en appeler à la liberté de conscience au moment même où il l’a bafoue ; dénoncer – comme le fait ce maire – « l’instrumentalisation de la religion » pour recourir à l’instrumentalisation de la laïcité au profit d’un office religieux désigné est une imposture : Soit cet élu prétend n’ inviter à la messe que les croyants chrétiens : comment le peut-il sans faire preuve d’un déni méprisant pour les citoyens qui ne le sont pas ? Soit il prétend inviter tout le monde : comment peut-il le faire dans un lieu de culte qui, par définition, ne concerne pas tout le monde ?

    Le président de conseil général de Vendée qui dénonce à juste titre le deux poids deux mesures parce que la mairie de Paris peut revendiquer l'organisation du repas officiel d'ouverture du Ramadan alors qu’il doit renoncer à l’installation d’une crèche dans le hall de l’hôtel du Département, mais qui revendique à son tour l’installation de cette crèche en implorant : « Oui au principe de laïcité, non au principe d’absurdité ».
    Comme pour le maire de Mions, la contradiction est insurmontable pour cet élu. D’une part il en appelle au « ciment de notre maison commune, la France » c’est à dire à ses yeux à la tradition chrétienne : dans ce cas il y a immixtion du pouvoir politique dans une religion ; d’autre part il appelle à la rescousse le principe de laïcité qui interdit toute ingérence des cultes dans la sphère publique, et qui devrait donc le conduire à renoncer à cette crèche, sauf à pouvoir démontrer qu’elle n’a aucun rapport avec la religion, ce qui consiste, paradoxalement, à débaptiser ce symbole cultuel pour en faire un évènement culturel afin de pouvoir lui faire une place dans les services publics.

    Des élus qui commettent la faute politique de confondre leurs convictions personnelles avec ce qui leur est permis de dire publiquement dans l’exercice de leurs fonctions : Nicolas Sarkozy, Président de la République déclarant à Latran en 2007 : « Un homme qui croit, c’est un homme qui espère. Et l’intérêt de la république, c’est qu’il y ait beaucoup d’hommes et de femmes qui espèrent ».

    Un ancien ministre de l’Intérieur qui commet cette année la même faute : Manuel Valls en faisant cette désastreuse déclaration lors d’un rassemblement organisé par le CRIF en mémoire des victimes de Mohamed Merah : « les juifs de France sont plus que jamais à l’avant-garde de la République et de nos valeurs », car en désignant ainsi des français à l’avant-garde, il en désigne d’autres à l’arrière-garde alors qu’il devrait traiter tous les citoyens à égalité, sans discrimination ni privilège.

    L’actuelle ministre de l’Éducation Nationale qui pense pouvoir donner à sa position sur l’accompagnement des sorties scolaires par des collaborateurs occasionnels de service public une autorité objective en appelant à la rescousse l’avis du conseil d’État quand le même avis lui permettait de prendre une position contraire. La ministre ne s’interroge pas pour savoir si ces accompagnatrices, qu’elle essentialise en les désignant benoîtement de mamans voilées, sont soumises ou non à la neutralité religieuse, comme si la question ne se posait même pas, alors qu’il s’agit, en amont, du préalable indispensable d’où découle la décision d’admettre ou non comme règle leur présence aux sorties scolaires.
    Ce faisant elle participe à la démission du débat politique par un de ces « reculs ou compromis successifs » qu’elle dénonce pourtant elle-même au début de son audition par l’Observatoire de la Laïcité en octobre dernier, en les qualifiant de « petits » pour mieux s’exonérer, paradoxalement, de son renoncement politique qui l’amène à reconduire la même erreur de méthode que celle commise par Lionel Jospin en 1989.

    L’universalisme laïc accorde indistinctement à tous les citoyens l’impartialité dans le fait de croire, de ne pas croire ou de douter et les protège ainsi contre tous les communautarismes. La laïcité est confrontée à son propre principe de neutralité : ne reconnaître aucune religion, les connaître toutes. Les religions qui étaient très minoritaires et qui se développent en France doivent pouvoir trouver leur place dans notre société, toute leur place mais rien que leur place. Il en est de même pour la religion prédominante.

    C’est à la puissance publique d’y veiller, fermement, et de mettre fin aux circonvolutions ministérielles et à la confusion juridique qui l’a fragilise.

    Où est-elle ?

  • Bien dit François !!!

  • Mériterait d'être pape ce François....

  • Gatsby,


    Pape ? grand dieu...! , je crains que maître Devers qui me tient sans doute pour un de ces
    "psychorigides de la laïcité" n'y perde son latin...

  • A la nuance près,Thierry, et elle est de taille, que c'est un vrai problème

    "La laïcité ne s'use que si on ne la défend pas " , article de E Conan, Marianne du 12 au 18 décembre 2014

  • Rien à craindre François

    Je titille les laicards, mais bon... ça ne picote juste un peu

  • Le front des crèche ça peut se contrepeter en " le cron de Freches " en hommage à Georges
    Plus très Freches, d'ailleurs

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