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  • La déchéance de François Le Pen

    86% des Français favorables à la déchéance de nationalité, c’est super : ça laisse 14 % de défavorables, donc environ 9 millions pour aller faire la bringue, avec des fêtes généreuses, aventurières et fondantes. D’ailleurs, Dieu a dit : « Il n’y a pas de mal à se faire du bien ». Et pour les 86% autres – des contaminés de la trouille que, par sens moral et civique, nous devons chercher à ramener dans le droit chemin – voici une petite séance de thérapie, offerte par le dispensaire de santé mentale du blog.

     

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    - Docteur Blog, j’ai peur. Tout ira mieux quand les méchants Français sauront que, s’ils font les méchants, ils perdront leur passeport.

    - Allongez-vous, détendez-vous et respirez profondément. C’est bon ?

    - Oui, Docteur Blog, mais comme j’ai peur, j’ai peur d’avoir peur même quand je n'ai pas peur. Et ça, ça fait peur. 

    - Ces histoires, ce sont des salades. Qui peut imaginer que celui qui est prêt à commettre des actes terroristes graves, à tuer des innocents, avec un risque maximal de se faire sauter ou de se faire ratatiner, va renoncer parce qu’il risque de perdre son passeport français ? Cette mesure est parfaitement inefficace. Au demeurant, comme la déchéance de nationalité est une idée du Front National, il est logique qu’elle soit illusoire… Un pur produit de la SARL Le Pen : « Parler et surtout ne rien faire ».

    - Certes Docteur Blog, mais j’ai peur. Il faut éliminer les méchants, et comme la peine de mort, hélas, n’existe plus, la seule solution est de les dégager…

    - … sauf que c’est là encore une illusion ! Même si la loi est votée, elle ne pourra jamais être appliquée. Cette loi vise à déchoir de la nationalité française des personnes françaises car nées en France, ayant acquis par la suite une seconde nationalité, souvent pour des raisons familiales. Alors, regardons cela de manière pragmatique.

    -  Docteur Blog, le pragmatisme me fait peur.

    - Je sais, mais il faut être courageux : pas facile de vivre décalé du réel. L’histoire, c’est ce type qui commet en France un fait d’une particulière gravité, lié au terrorisme. Il y aura donc dans les médias une diffusion maximale de l’affaire, puis du procès, et la déchéance de nationalité n’interviendra qu’après l’exécution de la peine. C’est un processus qui prend de nombreuses années, et dans la plus grande clarté.

    - Docteur Blog, la clarté me fait peur.

    -  Certes. La clarté surprend au début, mais après, c’est pas si mal, croyez-moi. L’autre pays, celui de la seconde nationalité, sera avisé dès le premier jour qu’un mec à qui il a octroyé cette seconde nationalité – un gus qu’il connait à peine et qui est un criminel de la pire espèce – risque de lui être livré dans 20 ou 30 ans, à la fin de sa peine. Alors, que va faire cet Etat ? Il va retirer cette seconde nationalité, et il le fera sans état d’âme, car c’est le moyen radical pour ne pas avoir à gérer le lascar.

    - Docteur Blog, j’ai peur de comprendre. Il suffira au pays de l’autre nationalité, qui sera avisé bien à l’avance, de retirer la seconde nationalité pour rendre la déchéance de nationalité française impossible ?

    - C’est exactement cela. Un principe universel, repris par le Code civil, dispose que la loi ne peut créer un statut d’apatride. Donc, une personne doit toujours avoir une nationalité. Et si cette personne n’en a qu’une seule, on ne peut pas la lui retirer.

    - Docteur Blog, j’ai peur de comprendre que François Le Pen se fiche de ma figure.

    - Tu as très bien compris, mais il faut encore que j’ajoute un peu de clarté.

    - Docteur Blog, vas-y mollo. J’ai vraiment peur de la clarté. Devenu trouillard, je me suis créé un univers fantasmatique, bercé par les contes enchantés de François Le Pen, El Blanco et tous leurs petits copains, genre les chaînes continues de dézinfos. Aussi, je ne suis plus tellement habitué au monde réel.

    - Le monde réel… Imagine la crise diplomatique qui résulterait de telles mesures, si l’autre Etat n’a pas réagi en retirant la seconde nationalité.

    Je reprends : il s’agit d’un mec né en France, qui a ensuite acquis une seconde nationalité – celle d’un pays qu’il connaît à peine – et qui s’est complètement déréglé au point de commettre des actes terroristes graves dans la société française … Et lorsque le type sort de la prison française, laminé par 20 ou 30 ans passé à la rate, on le colle dans un avion pour le réexpédier dans un État où le mec est un quasi-inconnu, et qui va devoir gérer la sécurité et le social de ce desperado, le contrôler, surveiller ses relations, ce sans pouvoir l’entauler… car le mec a déjà été jugé et a purgé sa peine… Merci du cadeau ! La France exporte ses enfants terroristes et les refile à des pays tiers… La meilleure solution pour l’État d’accueil serait alors, par application du principe de l’emmerdement minimum, d’exfiltrer discrètement le type, pour qu’il rejoigne les réseaux internationaux du terrorisme. Vraiment, si c’est pour lutter contre le terrorisme, c'est une réussite...

    - Docteur Blog, j’ai peur que vous soyez un doux rêveur. Car l’Etat de la seconde nationalité peut aussi vouloir récupérer le lascar pour lui filer la raclée qu’il mérite, ce que nous ne pouvons faire, hélas, du fait de nos lois tristement humanistes.

    - Sauf que c’est impossible, car le droit fondamental prohibe d’expulser une personne vers un État où elle risque de faire l’objet de traitements inhumains ou dégradants, au sens de l’article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de l’homme.

    - Docteur Blog, j’ai peur de comprendre que cette mesure de déchéance de nationalité préconisée par François Le Pen ne sert à rien ?

    - Détrompez-vous, cette mesure est très utile. Bien sûr, il n’y a aucune efficacité contre le terrorisme,... mais chacun sait il ne s’agit pas de lutter contre le terrorisme. Le deal est de l’utiliser à des fins politiques, comme l’a si bien théorisé le maître à penser du Parti socialiste, Georges W. Bush. François Le Pen a d’abord besoin de masquer ses échecs sur le chômage et l’endettement. Ce sont les causes fondamentales du « mal français », dont il est responsable. Par ailleurs, comme il devait faire risette aux investisseurs saoudiens, émiratis et qataris, il s’est engagé dans des problématiques infernales en Syrie, et a réussi à importer le terrorisme en France. Enfin, il a choisi une politique économiquement libérale et sociologiquement bobo, et s’est coupé de pans entiers de la classe populaire, qui maintenant votent pour la SARL Le Pen. Aussi, son projet n’est pas de combattre le chômage, l’endettement ou le terrorisme, mais de se trouver, en mai 2017, au second tour de la présidentielle contre Marine Le Pen. C’est pour cela qu’il ne cesse de la mettre en valeur, notamment en reprenant sa proposition de déchéance de nationalité. Dans ce plan, le pilier est de stigmatiser la communauté musulmane, et de fait - ne racontons pas d'histoires - c'est bien le message essentiel. C'est un appel qui donne des raisons à la haine, à la volonté d'exclusion, au mythe de la France Blanche. Ça n'a rien à voir avec la lutte contre le terrorisme. François Le Pen fait comprendre qu'il est d'accord avec l'ahuri de base, qu' « il y en a trop», et que « c'est le problème...».

    - Docteur Blog, j’ai peur que François Le Pen me prenne pour un con.

    - Ce n’est pas une peur, mais une réalité.

    - C’est vrai Docteur Blog ?

    - Bien sûr, mon cher ami. Pour aujourd’hui, je ne vous délivre pas de prescription, mais voici l’adresse de l’électricien du coin, et vous y trouverez à bon prix un interrupteur pour re-brancher votre cerveau.

    - Docteur Blog, l’idée d’avoir à réfléchir me fait peur. Vous me renvoyez à mon sort d’être humain, alors que je préfère tellement être un numéro.

    - Pas de problème. C'est à vous de choisir... Voici le numéro de votre case, et soyez heureux.  

  • Concerto pour piano n°1 de Chopin, par Seong-Jin Cho

    Voici 40 minutes d’un autre monde,… un autre monde qui est aussi le nôtre, quand on sait l’écouter, quand on accepte de se laisser émerveiller. Alors oui, passez la porte, et bienvenue dans l’émerveillement, avec cette interprétation du concerto n° 1 de Chopin par le pianiste Seong-Jin Cho, enregistré à Varsovie ce 20 octobre 2015, lors de la finale du 17e Concours international de piano Frédéric Chopin, qui lui a valu de remporter le premier prix. Un concours qui se tient tous les cinq ans, le plus prestigieux pour les pianistes.

    Seong-Jin Cho, 21 ans, a acquis toutes ses bases en Corée-du-Sud, avant de rejoindre Paris, pour étudier au Conservatoire national supérieur de musique et de danse. Il était déjà reconnu comme grand pianiste, spécialiste de Chopin, et ce premier prix est une consécration. Pas de doute,… c’est la beauté qui sauvera le monde.

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  • Tony Vega, un Pape de la divine salsa colombiana

    C’est l’un des grands mystères de la musique : pourquoi la divine salsa colombiana a-t-elle si peu de succès dans nos contrées ? Bien dommage que ces orchestres ne soient pas invités dans nos festivals,... mais on trouve d’excellentes vidéos, comme ce concert du grand Tony Vega.

    Tony est un musicien né au Porto-Rico, avec de premiers pas en orchestre à 10 ans, puis un voyage avec la famille qui émigre à New-York, la capitale du jazz, et là, Tony part vers les sommets… jusqu’en 1986, où il rentre à Porto-Rico et rencontre Eddie Palmieri. Nouvelle base pour conquérir l’Amérique… du Sud.

    Avec son orchestre qui pulse si bien, puissant et léger, inventif et porteur, avec ces mélodies sublimes, Tony Vega renverserait le public de Vienne ou de Marciac… et tant d’autres. Bientôt ? Disons qu’on s’en approche…

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  • La pourriture raciste et islamophobe est à Ajaccio, la tête pourrie est à Paris

    D’habitude, les islamophobes se planquent, derrière tout ce qui bouge et notamment les discours d’exclusion, mais hier et aujourd’hui à Ajaccio, ces hors-la-loi étaient tranquilles comme Emile devant les flics et la presse à scander « Arabes dehors », « On est chez nous » et « On va les tuer ». En langue corse de la Corse, comme l’expliquerait le distrayant Talamoni, ça donne « Arabi fora ». Culturellement, c’est nettement plus classe, en effet.

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    Ces bâtards du Ku Klux Klan ont attaqué et dévasté un lieu de prière, où ils ont mis le feu à des exemplaires du Coran. Le lendemain, ils étaient de nouveau à manifester pour le bonheur de violer la loi, tout sourire pour braver quelques dizaines de flics épars avec le slogan « On est toujours là ». Donc la loi, tu te la colles où je me pense. Parole raciste radicalisée... Ces crapules ont envahi plusieurs cités, cassant tout dans des halls d’immeuble.

    Attaque raciste contre un lieu de culte et menaces de mort contre des compatriotes ? Toute la France de la laïcité, de la République des valeurs, du délicieux « vivre ensemble » s’est mise au garde-à-vous. Breaking news et défilé d’experts sur les chaines infos, réception en urgence des représentants du culte musulman à l’Elysée, parachutage en direct live de Cazeneuve ministre de l’Intérieur et des cultes, arrivée sur place toutes affaires cessantes de Hollande et El Blanco, avec défilé des élus locaux prenant la mine constipée, genre « les valeurs de la République, l’amour de ma vie ». Et, état d’urgence oblige, on attend les assignations à résidence de ces personnes radicalisées et parfaitement identifiées, appelant au meurtre de leurs compatriotes. Les militants pacifistes de Notre Dame des Landes assignés à résidence et pas les racistes violents d’Ajaccio ?...

    Parfait, sauf qu’en fait on a juste eu droit à un tweet d’El Blanco, et au silence radio de François Le Pen (ici, le site de L’Elysée, à deux jours des évènements, pas un mot).

    Chères amies, chers amis, le pays va mal, par application du proverbe chinois : « Le poisson pourrit par la tête ».

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  • De l’Etat de droit à l’Etat de sécurité, un texte remarquable de Giorgio Agamben

    « L’état d’urgence met en péril les libertés ? Je n’ai pas vu de changement dans ma vie,… ni un peu plus loin », me piquait l’autre jour un ami, et j’avais promis de lui répondre. Je me dérobe pas,… et nous aurons tout le temps d’y revenir car, hélas, la « politique de la peur » va être le jeu dominant pendant de longs mois… au moins jusqu’à mai 2017. Mais aujourd’hui, je n’ai rien de mieux à faire que de renvoyer à l’excellent texte du philosophe Giorgio Agamben, publié dans Le Monde, De l’Etat de droit à l’Etat de sécurité.

    La grande chance est que ce texte n’a pas été écrit par un juriste. L’esprit libre s’imprègne des principes du droit,… mais il laisse à la cave la boîte à malices de la jurisprudence de juges qui ne sont pas toujours des sages, avec ses pseudos-certitudes et ses pseudos-interrogations, ses syllogismes fumeux, et ses revirements d’inconstant.

    Comme juristes, nous savons qu’il n'a jamais été question d’obéir à la loi, comme le soutiennent pourtant des crétins fatigués et fatiguants, mais de construire un raisonnement libre à partir de la connaissance du droit. Mais, la faiblesse est dans la force, et je vois que souvent nous manquons de souffle, car la connaissance juridique nous cortique un chouïa de trop.

    Aussi, venons-en aux choses sérieuses, avec des philosophes qui ont les pieds sur terre. Mesdames et messieurs, merci d’applaudir l'arrivée sur la piste du blog notre ami Giorgio l’équilibriste, pour un numéro qui va vous couper le souffle.

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    De l’Etat de droit à l’Etat de sécurité, par Giorgio Agamben

    On ne comprend pas l’enjeu véritable de la prolongation de l’état d’urgence [jusqu’à la fin février] en France, si on ne le situe pas dans le contexte d’une transformation radicale du modèle étatique qui nous est familier. Il faut avant tout démentir le propos des femmes et hommes politiques irresponsables, selon lesquels l’état d’urgence serait un bouclier pour la démocratie.

    Les historiens savent parfaitement que c’est le contraire qui est vrai. L’état d’urgence est justement le dispositif par lequel les pouvoirs totalitaires se sont installés en Europe. Ainsi, dans les années qui ont précédé la prise du pouvoir par Hitler, les gouvernements sociaux-démocrates de Weimar avaient eu si souvent recours à l’état d’urgence (état d’exception, comme on le nomme en allemand), qu’on a pu dire que l’Allemagne avait déjà cessé, avant 1933, d’être une démocratie parlementaire.

    Or le premier acte d’Hitler, après sa nomination, a été de proclamer un état d’urgence, qui n’a jamais été révoqué. Lorsqu’on s’étonne des crimes qui ont pu être commis impunément en Allemagne par les nazis, on oublie que ces actes étaient parfaitement légaux, car le pays était soumis à l’état d’exception et que les libertés individuelles étaient suspendues.

    On ne voit pas pourquoi un pareil scénario ne pourrait pas se répéter en France  : on imagine sans difficulté un gouvernement d’extrême droite se servir à ses fins d’un état d’urgence auquel les gouvernements socialistes ont désormais habitué les citoyens. Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé, et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques.

    Entretenir la peur

    Cela est d’autant plus vrai que l’état d’urgence s’inscrit, aujourd’hui, dans le processus qui est en train de faire évoluer les démocraties occidentales vers quelque chose qu’il faut, d’ores et déjà, appeler Etat de sécurité (« Security State », comme disent les politologues américains). Le mot « sécurité » est tellement entré dans le discours politique que l’on peut dire, sans crainte de se tromper, que les « raisons de sécurité » ont pris la place de ce qu’on appelait, autrefois, la « raison d’Etat ». Une analyse de cette nouvelle forme de gouvernement fait, cependant, défaut. Comme l’Etat de sécurité ne relève ni de l’Etat de droit ni de ce que Michel Foucault appelait les « sociétés de discipline », il convient de poser ici quelques jalons en vue d’une possible définition.

    Dans le modèle du Britannique Thomas Hobbes, qui a si profondément influencé notre philosophie politique, le contrat qui transfère les pouvoirs au souverain présuppose la peur réciproque et la guerre de tous contre tous : l’Etat est ce qui vient justement mettre fin à la peur. Dans l’Etat de sécurité, ce schéma se renverse : l’Etat se fonde durablement sur la peur et doit, à tout prix, l’entretenir, car il tire d’elle sa fonction essentielle et sa légitimité.

    Foucault avait déjà montré que, lorsque le mot « sécurité » apparaît pour la première fois en France dans le discours politique avec les gouvernements physiocrates avant la Révolution, il ne s’agissait pas de prévenir les catastrophes et les famines, mais de les laisser advenir pour pouvoir ensuite les gouverner et les orienter dans une direction qu’on estimait profitable.

    Aucun sens juridique

    De même, la sécurité dont il est question aujourd’hui ne vise pas à prévenir les actes de terrorisme (ce qui est d’ailleurs extrêmement difficile, sinon impossible, puisque les mesures de sécurité ne sont efficaces qu’après coup, et que le terrorisme est, par définition, une série des premiers coups), mais à établir une nouvelle relation avec les hommes, qui est celle d’un contrôle généralisé et sans limites – d’où l’insistance particulière sur les dispositifs qui permettent le contrôle total des données informatiques et communicationnelles des citoyens, y compris le prélèvement intégral du contenu des ordinateurs.

    Le risque, le premier que nous relevons, est la dérive vers la création d’une relation systémique entre terrorisme et Etat de sécurité : si l’Etat a besoin de la peur pour se légitimer, il faut alors, à la limite, produire la terreur ou, au moins, ne pas empêcher qu’elle se produise. On voit ainsi les pays poursuivre une politique étrangère qui alimente le terrorisme qu’on doit combattre à l’intérieur et entretenir des relations cordiales et même vendre des armes à des Etats dont on sait qu’ils financent les organisations terroristes.

    Dans un pays qui vit dans un état d’urgence prolongé, et dans lequel les opérations de police se substituent progressivement au pouvoir judiciaire, il faut s’attendre à une dégradation rapide et irréversible des institutions publiques

    Un deuxième point, qu’il est important de saisir, est le changement du statut politique des citoyens et du peuple, qui était censé être le titulaire de la souveraineté. Dans l’Etat de sécurité, on voit se produire une tendance irrépressible vers ce qu’il faut bien appeler une dépolitisation progressive des citoyens, dont la participation à la vie politique se réduit aux sondages électoraux. Cette tendance est d’autant plus inquiétante qu’elle avait été théorisée par les juristes nazis, qui définissent le peuple comme un élément essentiellement impolitique, dont l’Etat doit assurer la protection et la croissance.

    Or, selon ces juristes, il y a une seule façon de rendre politique cet élément impolitique : par l’égalité de souche et de race, qui va le distinguer de l’étranger et de l’ennemi. Il ne s’agit pas ici de confondre l’Etat nazi et l’Etat de sécurité contemporain : ce qu’il faut comprendre, c’est que, si on dépolitise les citoyens, ils ne peuvent sortir de leur passivité que si on les mobilise par la peur contre un ennemi étranger qui ne leur soit pas seulement extérieur (c’étaient les juifs en Allemagne, ce sont les musulmans en France aujourd’hui).

    Incertitude et terreur

    C’est dans ce cadre qu’il faut considérer le sinistre projet de déchéance de la nationalité pour les citoyens binationaux, qui rappelle la loi fasciste de 1926 sur la dénationalisation des « citoyens indignes de la citoyenneté italienne » et les lois nazies sur la dénationalisation des juifs.

    Un troisième point, dont il ne faut pas sous-évaluer l’importance, est la transformation radicale des critères qui établissent la vérité et la certitude dans la sphère publique. Ce qui frappe avant tout un observateur attentif dans les comptes rendus des crimes terroristes, c’est le renoncement intégral à l’établissement de la certitude judiciaire.

    Alors qu’il est entendu dans un Etat de droit qu’un crime ne peut être certifié que par une enquête judiciaire, sous le paradigme sécuritaire, on doit se contenter de ce qu’en disent la police et les médias qui en dépendent – c’est-à-dire deux instances qui ont toujours été considérées comme peu fiables. D’où le vague incroyable et les contradictions patentes dans les reconstructions hâtives des événements, qui éludent sciemment toute possibilité de vérification et de falsification et qui ressemblent davantage à des commérages qu’à des enquêtes. Cela signifie que l’Etat de sécurité a intérêt à ce que les citoyens – dont il doit assurer la protection – restent dans l’incertitude sur ce qui les menace, car l’incertitude et la terreur vont de pair.

    C’est la même incertitude que l’on retrouve dans le texte de la loi du 20 novembre sur l’état d’urgence, qui se réfère à « toute personne à l’égard de laquelle il existe de sérieuses raisons de penser que son comportement constitue une menace pour l’ordre public et la sécurité ». Il est tout à fait évident que la formule « sérieuses raisons de penser » n’a aucun sens juridique et, en tant qu’elle renvoie à l’arbitraire de celui qui « pense », peut s’appliquer à tout moment à n’importe qui. Or, dans l’Etat de sécurité, ces formules indéterminées, qui ont toujours été considérées par les juristes comme contraires au principe de la certitude du droit, deviennent la norme.

    Dépolitisation des citoyens

    La même imprécision et les mêmes équivoques reviennent dans les déclarations des femmes et hommes politiques, selon lesquelles la France serait en guerre contre le terrorisme. Une guerre contre le terrorisme est une contradiction dans les termes, car l’état de guerre se définit précisément par la possibilité d’identifier de façon certaine l’ennemi qu’on doit combattre. Dans la perspective sécuritaire, l’ennemi doit – au contraire – rester dans le vague, pour que n’importe qui – à l’intérieur, mais aussi à l’extérieur – puisse être identifié en tant que tel.

    Maintien d’un état de peur généralisé, dépolitisation des citoyens, renoncement à toute certitude du droit : voilà trois caractères de l’Etat de sécurité, qui ont de quoi troubler les esprits. Car cela signifie, d’une part, que l’Etat de sécurité dans lequel nous sommes en train de glisser fait le contraire de ce qu’il promet, puisque – si sécurité veut dire absence de souci (sine cura) – il entretient, en revanche, la peur et la terreur. L’Etat de sécurité est, d’autre part, un Etat policier, car, par l’éclipse du pouvoir judiciaire, il généralise la marge discrétionnaire de la police qui, dans un état d’urgence devenu normal, agit de plus en plus en souverain.

    Par la dépolitisation progressive du citoyen, devenu en quelque sorte un terroriste en puissance, l’Etat de sécurité sort enfin du domaine connu de la politique, pour se diriger vers une zone incertaine, où le public et le privé se confondent, et dont on a du mal à définir les frontières.

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