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Une lettre de Nas, qui vient de perdre son papa

Je ne connais pas Nas, et ne sais rien de lui, mais avec ce qu’il écrit, je vois soudain parler les visages de tant d’amies et d’amis. Alors, je le sens très proche, et je suis sûr d’avoir déjà parlé des heures et des heures avec lui. Nas a perdu son papa et il a écrit une lettre à ses proches, une lettre qui a voyagé sur Internet, et que j’ai trouvée hier sur ma boite mail.

Nas, ce que tu écris nous parle tant, et tu décris une relation qui illumine la vie. Ta lettre est une merveille, qui nous ouvre les yeux. Donner à voir, selon les mots de Paul Eluard.

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Salam 'Aleykum les frères et sœurs,

Je tenais à vous remercier pour tous ses mots de sollicitude et d’affection que j’ai pu recevoir pour le décès de mon papa. Je ne vous remercierais jamais assez, bien que les effets de vos messages étaient paradoxaux : ils me réconfortaient, m’impressionnaient notamment par le nombre de messages que je recevais, moi le solitaire un poil misanthrope :) et en même temps ils m’étaient désagréables parce qu’ils me rappelaient que mon papa n’était plus là…

Je ne vous souhaite pas de perdre un de vos parents, vous ne connaîtrez pas une tristesse aussi profonde, aussi dure à supporter mais en même temps, je vous le souhaite parce que si vous êtes croyants, votre foi se révélera à vous-même et s’approfondira dans la gravité, la souffrance et la beauté. J’ai souvenir d’une parole de Tariq Ramadan qui disait que le Coran était révélé dans la tristesse, le prophète (sws) souffrait, transpirait, être le réceptacle de la révélation n’était pas chose facile. S’il avait été une montagne, elle se serait effondrée. J’ai connu la foi dans la souffrance et sa progression a toujours été dans la souffrance. J’ai toujours lié la profonde tristesse avec le bonheur véritable, celle qui te révèle au monde tel qu’il est et t’élève vers Dieu. Et la perte des parents est le sens même de la vie, c’est de perdre ses enfants qui n’est pas normal.

Ma tristesse est d’autant plus vive que je pensais que mon père pouvait encore vivre une quinzaine d’années de plus, peut-être même me survivre. Il faisait un bilan de santé chaque 6 mois, il n’était pas diabétique et n’avait pas un gramme de cholestérol. Il mangeait comme il aimait le dire « 5 fruits et légumes par jour », évitaient la viande de mouton « parce que trop grasse », mangeait ses yaourts sans sucre et m’interdisait de manger la peau du poulet. Il s’attachait à manger ce qui était « pur ». Il était un roc qui a fait sa crise cardiaque en coupant une grosse branche de figuier qui gênait le passage de la maison qu’il retapait dans le village natal. Vous pouvez faire tous les bilans de santé du monde, j’ai aujourd’hui la conviction profondément ancrée que votre libre arbitre n’empêchera pas votre destin. Il a fait sa crise cardiaque en Algérie, puis après une première hospitalisation, sans le savoir, il est venu en France mourir, entouré de ses 5 fils, de sa famille après 15 jours de coma artificiel. Nous nous rendions à son chevet, lui tenions la main, cette main que nous touchions très peu parce qu’appartenant à la dignité du paysan, qu’une grande sensibilité protégeait d’une carapace que même les enfants ne pouvaient transpercer, à notre corps défendant ; cette main épaisse, nervuré, puissante, travaillé par la machine-outil de l’usine SNECMA dans laquelle il a travaillé plus de 40 ans. C’est là que vous vous rendez compte que le destin est beau. Il n’est jamais laid.

Il y a une phrase que j’ai lu peu de temps avant ces événements qui me revient inlassablement. « L’humanité est faite de plus de morts que de vivants ». Si vous la comprenez superficiellement, vous pensez que depuis les débuts de l’humanité, il y a eu plus d’humains enterrés que d’humains vivants. Ce n’est pas ce que ça veut dire ; il faut comprendre que les morts peuvent hantés les vivants de manière plus forte que les vivants. Il y a des morts plus vivants que des vivants et des vivants plus morts que des morts. Nous sommes des vivants morts, littéralement, et nous nous retournons vers le passé, vers les morts parce que vivants. Je comprends mieux le titre de Roger Garaudy « Appel aux vivants ». Aux derniers qui restent.

Aujourd’hui, mon papa ne quitte pas mon esprit, il y est plus présent que jamais et forcément votre vie s’en retrouve changée. Ce n’est pas comme-ci vous pensiez à Tolstoï ou Rousseau auprès de qui, par l’imagination, vous vous êtes formés. Il y a quelque chose de plus prégnant. Ceux qui vous ont éduqués, lavés, aimés et qui font partie de vous en chair et en esprit, viennent de partir, avec une partie de vous qui ne se perd pas, cette partie de vous qui est vos parents vous raccroche à l’au-delà : mon attachement à l’au-delà qui était imaginaire, métaphysique devient un attachement charnel. L’imaginaire et la métaphysique s’en retrouvent renforcés. La terre sèche de l’Ouest algérien dans laquelle j’ai enterré mon père devient mienne. Chaque moment auquel j’ai assisté jusqu’à son enterrement était exceptionnel. Ce qui peut paraître anodin et sans intérêt devient dans la gravité et la profonde tristesse de précieuses sagesses. De la cuillère de couscous que vous mettez dans votre bouche à la rivière dans laquelle, accompagnés de mes oncles et frères, j’ai trempé mes pieds, pour enlever la poussière de la terre de la mise en terre de mon père. Une rivière dans laquelle mon père allait jouer lorsqu’il était enfant. C’était comme si je voyais le destin qui me précédait de quelques pas.

Mon rapport à mes racines n’est plus le même. Je m’étais construit un édifice théorique plein de complexité pour me donner l’illusion de la solidité qui, en un instant, s’effondre comme un vieux bâtiment d’architecture constructiviste, parce que votre père est mort en rénovant une maison dont la propriété partageait un mur avec la mosquée qu’il a financée, dans son village natale, pour ses enfants, avec amour… Quand on lui demandait pourquoi il le faisait alors qu’il pourrait se reposer, lui le travailleur infatigable, il répondait comme une évidence « c’est pour mes enfants ». Je pense qu’il avait peur que nous oublions d’où nous venions et pour vous dire la vérité, il avait raison. Faites les choses par amour, c’est la sincérité, ça vaut tous les discours du monde, aussi sophistiqués soient-ils. C’est là que vous comprenez que les arbres peuvent pousser à l’horizontale : ils plongent profondément leurs racines dans les terres traditionnelles et pluriséculaires du pays de vos pères, la patrie, et donnent leurs fruits en Europe sur des territoires en demandent d’amour. Le figuier que nous sommes ne choisit pas la terre dans laquelle il poussera, ce sont vos parents, par leurs naissances et par leurs morts.  C’est ensuite à vous de choisir dans quel direction il s’orientera : vers le ciel majestueux pour recouvrir l’Europe de son ombre et de ses fruits. Nous n’avons pas de problème d’identité si vous faites l’effort de remonter l’histoire de votre nom et de votre famille. Vous ne les réglerez pas avec des discours citoyens.

Dieu a répondu à une de mes invocations. Je ne pouvais plus supporter le discours médiatique saturé de références qui salissaient ma religion. Au mois d’août, je suis parti une quinzaine de jours avec ma femme et mon fils à Grenade et Cordoue, j’ai rompu avec l’atmosphère nauséabonde de mon pays. A mon retour en France, juste avant de passer la frontière je me voyais déjà assailli par cette ambiance morbide que j’avais laissé derrière moi… Je me demandais comment est-ce que je pourrais supporter encore cette situation qui me rendait malade, parce que nous sommes malades… Paradoxalement le départ de mon papa m’a « soigné » de ce mal. Aujourd’hui, tout ceci, tout ce bavardage vide de sens, me semble sans intérêt… Vous ne pensez plus qu’à une chose, c’est faire le bien au nom de votre père, lire le coran au nom de votre père, aimer la vérité au nom de votre père… Dire la vérité au nom de votre père. Pour Dieu.

Comme vous le savez, quand quelqu’un part, il laisse trois choses. Je veux partager avec vous ce que j’appelle 3 savoirs utiles : 

- La première est d’ordre écologique. Une fois en Algérie, mon père m’expliqua que lorsqu’il prenait sa douche, il mettait un grand plat à coucous métallisé à ses pieds pour récupérer l’eau et ensuite le verser dans le réservoir de la cuvette de WC pour économiser une chasse d’eau. Un jour que je faisais la vaisselle chez lui, je me suis vu repris vertement par mon père parce qu’il ne supportait pas que je puisse faire couler le robinet aussi fort ; je le resserre une première fois, il n’est pas satisfait, je continu jusqu’à l’infime filet d’eau, c’est à ce moment-là qu’il a quitté la cuisine.

- La deuxième science utile est d’ordre éducatif. J’ai voulu après l’enterrement au village, avant de revenir en France prendre quelques souvenirs. Deux djellabas, son tapis de prière personnel, sa montre, des photos, un vieux portefeuille et une petite sacoche. Dans cette sacoche, il y avait des cahiers. Lorsque les mains tremblantes, je les ai ouverts, je me suis mis à pleurer. Comme certains doivent le savoir, nos papas sont pour certains analphabètes, peu scolarisés, et le mien, né en 1947 de parents cultivateurs, dont le père est littéralement « mort de peur » lorsqu’il vit une colonne de blindés français au loin s’approchait de la maison familiale, n’a connu que l’école française et traînait comme un échec personnel le fait d’être entré à l’école à l’âge de 11 ans. Il lisait très très difficilement l’arabe. Il prenait depuis 2013, à l’âge de 65 ans, des cours d’arabe pour pouvoir lire le Coran. L’écriture des premières pages était celle d’un enfant avec des lettres ventrues, hésitantes. Il était même noté sur 10 !… Mon père que j’ai vu très fier, vous savez ce fameux « nif » algérien, a su le mettre de côté par amour de Dieu. Il faudrait faire des photocopies et les afficher dans tous les instituts pour nous donner des leçons d’abnégation. Un arabe, de 65 ans, qui a toujours refusé de prendre la nationalité française, prenait des cours d’arabe pour retrouver la source culturelle et spirituelle de ce que nous sommes.

- La troisième et dernière science utile que je souhaiterais partager avec vous est d’ordre humanitaire. A l’hôpital, le premier jour de son hospitalisation, alors qu'il était plongé dans un coma artificiel, j’étais dans la salle d’attente et je regardais à l’intérieur de sa petite valise dans laquelle il mettait tous ses papiers importants. Je prends un chéquier dont il ne restait que les talons, et en les regardant les uns après les autres je tombe sur un talon en particulier. C’est à ce moment-là, comme Omar (rad) avec Aboubakr (rad) que j’ai compris la grandeur, l’honorabilité et la profondeur de sa foi… Avec les yeux mouillés, je lisais et relisais ce talon de chèque, je n’en croyais pas mes yeux, je l’ai pris en photo de nombreuses fois. Il y était écrit :

« -100 euros 

   - Date : 06.08.16

   - Objet : Victimes attentat de Nice »

Il y a un peu plus de deux ans, j’avais compris après une longue traversée du désert spirituel que le problème ce n’était pas l’islam, mais l’époque dans laquelle nous vivions, et honteux, j’avais reconnu à quel point la foi simple de mon père, qui pratiquait sa religion et vivait sa vie par des actes et moins par des paroles, était mon véritable maître. A partir de là, que ce soit de mémoire ou au jour le jour, je scrutais le moindre de ses actes pour en faire des enseignements. J’avais pendant plus d’une dizaine d’années la foi du moderne qui pensait que mon père pratiquait un islam traditionnel fait de walis hérétiques, de lectures coraniques collectives cadencées d’un autre âge et de pratiques religieuses discrètes « d’humiliés ». C’était moi l’humilié, le « faqir » (l’appauvri) et lui le maître, le « murchid ». Nous sommes modernes et nous devons retrouver l’esprit perdu de la tradition. Ce talon de chèque m’a montré que j’étais sur la bonne voie. 

Pour terminer, sachez une chose : faire pour Dieu c’est très simple, comme l’écrivit Isabelle Eberhardt, il s’agit  « de toujours faire ce qui est beau, donc bien et vrai » car « en toute chose, il faut s’attacher à trouver d’abord ce qui est divin ». Prenez vos parents dans vos bras et dites leur que vous les aimez ; et plus vous les aimerez et les chérirez, plus dure sera leur perte et plus proche vous serez de Dieu. J’en garde une douleur qui ne quitte pas la poitrine, bien qu’elle s’estompe avec le temps.

Que Dieu nous garde, tous.

Wasalama

Nas

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