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  • La vérité sur Lula, par Ricardo Amaral

    Lula condamné (il a fait appel) à neuf ans et demi pour des affaires de corruption, ça me parle, car Lula et le Parti des Travailleurs, c’est de la vraie politique. Alors, condamné, mais par qui, pour quoi, et comment ? Difficile de trouver de l’info, c’est-à-dire de lire le jugement.

    A défaut de l’accès au document, voici un texte intéressant de Ricardo Amaral, publié sir le Blog des invités de Médiapart. Ricardo Amaral n’est pas un auteur neutre : il a été membre du cabinet de Lula. Cela rend son texte d’autant plus intéressant. Il décrit le contexte, analyse les principales articulations du jugement, et il cite plusieurs avis autorisés. C’est une lecture politique, ce qui pour moi n’a rien de péjoratif, à l’heure où notre esprit critique est  menacé par l’invasion des « experts de la société civile », laissez-moi rire.  

    Sur le terrain, Lula et le Parti des Travailleurs poursuivent le travail, et préparent les présidentielles de 2018. Alors, affaire à suivre, et de près.

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    La vérité sur Lula, par Ricardo Amaral

    Les médias internationaux ont répandu l’information que l’ex-président Lula a été condamné à neuf ans et demi de réclusion pour des crimes de corruption et blanchiment d’argent, mais la plupart des reportages ne révèle pas que cette décision, prise par un juge singulièrement et manifestement partial, n’est pas basée sur des preuves, ni sur la loi brésilienne, ni sur la vérité des faits. C’est une condamnation politique et une aberration juridique, selon des juristes indépendants, qui devrait être annulée par les instances supérieures.

    Cette sentence est la conséquence de la longue persécution contre Lula menée par le juge Sergio Moro et par un groupe de procureurs de la-dite opération Lava Jato. Depuis que le Parti des Travailleurs (le PT), a vaincu pour la quatrième fois consécutive les élections présidentielles, en 2014, Moro et ses promoteurs – avec la complicité du réseau Globo de Télévision, le plus grand réseau de média au Brésil – essayent d’associer Lula aux déviations de Petrobras investiguées par l’opération Lava Jato.

    En mars 2016, la police a envahi la maison de l’ex-président et a confisqué des papiers, des agendas, des téléphones portables, des ordinateurs et même les tablets de ses petits-enfants. Ils ont conduit Lula, de force, à témoigner, sans raison légitime et légale. Ils ont violé les comptes bancaires et la comptabilité de Lula et de ses familiers, de son institut, de l’entreprise qui s’occupe de ses conférences et intercepté ses communications téléphoniques.

    On n’a jamais trouvé d’illégalité commise par Lula, ni de comptes secrets ou d’entreprise off-shore ; et encore moins quelque chose qui puisse le lier aux détournements de Petrobras, ou qui prouve qu’il a reçu un pot-de-vin sous la forme d’un appartement comme prétend la thèse de l’accusation. Mais ils ont laissé illégalement diffuser par la presse des enregistrements de ses communications téléphoniques, des messages, des documents et des témoignages choisis de façon à condamner Lula par l’opinion publique au moyen de titres à sensation, comme dans une reprise des erreurs de l’opération italienne Mani Pulite (Mains propres), inspiration de l’opération Lava Jato au Brésil.

    La présentation de la dénonciation contre Lula, en septembre 2016, c’était un spectacle médiatique très gênant pour le monde juridique. Sans avoir de preuves de corruption contre Lula, les promoteurs se sont servis de thèses de probabilité afin de l’accuser d’être le chef d’une organisation criminelle. Pour initier l’action pénale, le juge Moro a dû corriger plusieurs aspects de la fragile dénonciation, jouant le rôle d’un vrai accusateur, ce qui confirme son parti-pris.

    Dans un dernier effort pour fabriquer une preuve dans le procès, le juge Moro a décidé d’écouter une deuxième fois l’industriel et coupable Léo Pinheiro, qui avait déjà déclaré l’innocence de Lula, à exemple des 72 autres témoins du procès. Condamné à 23 ans de prison dans une autre affaire, Pinheiro a changé sa version dans le but d’obtenir la réduction de sa peine. La parole isolée de ce coupable, qui a témoigné sans le souci de dire la vérité, est le seul fondement de la sentence contre Lula.

    Le juge a ignoré les témoignages favorables à Lula et écarté la preuve d’innocence produite par la défense. Les documents démontrent que l’appartement a toujours été enregistré au nom de l’entreprise OAS Empreendimentos. Les droits économiques de ce bien immeuble ont même été placés par l’OAS dans un fonds de financement d’une grande banque, la caisse Caixa Econômica Federal. Lula est resté seulement pendant deux heures dans l’appartement, pour évaluer s’il allait l’acheter avec ses propres ressources. 

    Le juge Moro, avec la complicité du Réseau Globo, qui censure toute critique à ses contradicteurs, veut convaincre que Lula aurait attendu jusqu’à 2014 pour recevoir un bien immeuble évalué à US$ 300 mil, comme une soi-disant avance pour des contrats millionnaires de 2008 et 2009, dans lesquels il n’a eu aucune participation. Ensuite, le juge prolonge la peine sous prétexte qu’il y a eu crime de blanchiment d’argent dans une affaire où il n’y a pas eu de transaction financière.

    En 2016, les grossières violations de Lava Jato contre Lula ont été portés dans un communiqué individuel au Comité des Droits de l’Homme de l’O.N.U. Les procès contre Lula a toutes les caractéristiques d’un lawfare, c’est à dire la manipulation d’un procès judiciaire afin d’incriminer l’ennemi, en l’occurrence le leader politique le plus populaire de l’histoire brésilienne.

    Quoiqu’indigné par l’injustice dont il a été victime, l’ex-président Lula affirme que Sergio Moro et l’opération Lava Jato étaient « condamnés à le condamner », parce qu’ils ont mené toute une campagne de mensonges dans les moyens de communications. « Après avoir menti tant de temps, à tout le pays, ils ne pouvaient pas revenir en arrière, même s’ils n’avaient trouvé aucun acte illégal de ma part, car la mascarade serait devenue évidente », affirme Lula.

    L’objectif de la sentence est très évident : empêcher Lula de participer aux élections présidentielles. Cela ne peut se faire que si la sentence de Moro parvient à être confirmée par les instances supérieures, qui commencent déjà à recevoir des pressions pour le faire avant les élections. « Ils ont fait un coup d’état parlementaire pour écarter le PT du gouvernement, mais le coup ne sera pas définitif si j’ai la possibilité de redevenir président par le vote. Et ils ne peuvent pas l’admettre. » 

    Une sentence et 7 aberrations 

    Les aberrations de la sentence sont nombreuses, à commencer par le fait que le juge a adopté des thèses différentes de celles indiquées par l’accusation :

    1 - Les promoteurs ont dit que la société OAS aurait fait le transfert de l’appartement de Lula en octobre 2009, en tant qu'avance pour une soi-disant faveur prêtée sur 3 contrats signés avec Petrobras. Le juge a dû reconnaître qu’il n’y a pas de preuves du transfert de l’appartement, ni de la participation de Lula aux détournements de Petrobras, mais il l’a quand même condamné par acte inexistant de corruption passive. 

    2 - Moro dit que l’appartement a été « attribué » à Lula, en lui passant la « propriété de fait », chose qui n’existe pas dans le Droit. Moro affirme que la preuve documentaire de la propriété de l’appartement « n’a pas d’importance » pour le procès pénal. Il se sert d’une expression abstraite pour affirmer sa conviction arbitraire. 

    3 - Face à la preuve de la défense, Moro a reconnu que la construction de l’immeuble a été financée par un fonds de la Caixa Econômica Federal, qu’il a appelé lors d’une « opération normale du marché immobilier ». De façon contradictoire, dans un autre point de la sentence, il affirme que les travaux ont été payés avec les ressources d’un pot-de-vin, et se sert de cette thèse pour condamner Lula.

    4 - L’accusation n’a pas présenté les actes d’office de Lula, relativement aux contrats entre OAS et Petrobras pour expliquer sa thèse comme cela est exigé par la loi brésilienne. Il n’est même pas parvenu à montrer des détournements dans les contrats. La défense de Lula a sollicité des expertises techniques afin d’éclaicir cet aspect, mais le juge a nié la production de cette preuve.

    5 - En dépit de la loi, le juge Moro a décidé que l’existence des actes d’office ne serait pas important pour caractériser la corruption de l’agent public : « pour cette configuration il suffit que les paiements soient effectués en raison du poste quoiqu’en échange d’actes d’office indeterminés, à être pratiqués dès que l’occasion se présente », a-t-il décidé. 

    6 - Dans des décisions précédentes, Moro avait acquitté deux coupables parce que le lien entre leurs biens déclarés illicites et les détournements de Petrobras n’avait pas été prouvé. Mais dans le cas de Lula, il a décidé que la loi n’importait pas, car du fait de sa condition de Président de la république, Lula serait le responsable de tous les détournements supposés, et non seulement de ceux de Petrobras.

    7 - Le juge Sergio Moro a aussi condamné Lula pour un soi-disant blanchiment d’argent. Il a décidé que le fait de maintenir l’immatriculation de l’appartement au nom d’OAS avait été le moyen d’oculter la « propriété de fait » et le mouvement des valeurs entre les parties. C’est une sentence kafkaïenne : un crime inexistant de blanchiment d’argent expliquerait la condamnation de l’accusé d’actes de corruption qu’il n’a pas pratiqués.

    Cette sentence est une honte pour la Justice brésilienne

    La sentence illégale, non-juridique et arbitraire du juge Moro a provoqué la réaction de nombreux juristes et acteurs du droit au Brésil et à l’étranger. Les critiques adressées au juge sont censurées sur le Réseau Globo de communication et dans la plupart des médias. Nous présentons ici quelques unes de ces manifestations, qui ne visent pas exclusivement à soutenir l’innocence de Lula, mais aussi à défendre l’Etat de droit et le procès légal, menacés par l’arbitraire de l’opération Lava Jato.

    « Jugement ou farce ? Là où finit le jugement de l’accusé, commence le jugement du jugement et du juge lui-même. (...) En fin de comptes, quand un juge rend au malin son âme de magistrat, il n’enregistre pas ce fait chez le notaire, simplement il rend sa toge, laissant voir la partialité, l’ambition, l’opportunisme et la recherche de la célébrité. Et ils savent bien ce qu’ils échangent. Ils n’ont pas besoin de papiers. Il suffit une mutuelle conviction. » Álvaro Augusto Ribeiro Costa, ex-avocat général de l’Union, sous-procureur de la République, retraité.

    « Surréel : Lula a été condamné pour avoir reçu ce qu’il n’a pas reçu et pour avoir blanchi l’argent qui ne lui a pas été donné... C’est dire que son patrimoine n’a pas crû même d’un seul centime !!! Il n’a reçu aucun bénéfice patrimonial, et pour cela même il n’avait rien à « blanchir »... On peut affirmer, sans crainte d’erreur, que l’ex-président Lula n’a pas un procès pénal juste, et il a été condamné de façon absolument injuste. On l’avait d’abord déclaré criminel, maintenant, aprés coup, ils déclarent avoir trouvé ses crimes. Le tribunal de seconde instance doit absoudre le meilleur président de la République de toute l’histoire de ce pays, mais l’histoire n’absoudra pas ses accusateurs... » Afranio Silva Jardim, maître en Droit Processuel à l’Université de l’État de Rio de Janeiro.

    « Cette décision est une absurdité. C’est un procès pénal d’exception, contenant des vices évidents, et qui caractérisent son objectif politique et non l’application de l’ordre juridique. Les droits fondamentaux et la démocratie sont en train d’être renversés. » Pedro Estevam Serrano, professeur de Droit Institutionnel à la Pontifícia Universidade Católica de São Paulo.

    « Nous sommes devant une phase générale de crises dans nos démocraties, qui se manifeste des manières les plus diverses. Mais celle-ci est une crise singulière, qui devrait susciter la clameur, à commencer par les libéraux. On est aussi devant des formes plus qu’intolérables d’exibitionisme du protagonisme judiciaire, qui comptent sur le consensus public pour légitimer ses actions. Il y a une forme horrible de populisme, qui n’est pas le populisme politique, mais le populisme judiciaire. Et celui-ci (celui de Lava Jato) peut représenter un danger à la culture juridique, qui doit être attentive de manière alarmante afin de protéger sa propre juridiction et la crédibilité même du droit. » Luigi Ferrajoli, en conférence au Parlement italien.

    « Il s’agit d’éliminer de toute dispute électorale, par la voie judiciaire, tout et n’importe quel leader ou dirigeant populaire capable de gagner une élection concurrant contre les candidats des corporations ou autre genre semblable de traitres de la nation engagés à nous endetter à une vitesse singulière, jamais vue auparavant. Pour autant, il suffit de quelques juges, dont les motivations sont passibles d’être manipulées par les services d’intelligence et les gérants des corporations, spécialement celles des médias ; motivations qui peuvent être, par exemple, la peur, le servilisme, des avantages, des promesses ou espoirs de promotions, comodités, aspirations politiques ou le simple désir de célébrité. » Eugenio Raúl Zaffaroni.

    « Cette sentence était plus que prévisible, parce que celui qui s’est positionné à plusieurs reprises comme l’opposant de l’accusé, n’aurait pas pu décider différemment ; ce qui est triste, car on peut voir qu’on a envoyé en l’air la garantie constitutionnelle de l’impartialité de celui qui juge dans le système judiciaire brésilien. » Bruno Galindo, professeur de Droit Constitutionnel.

    « Ce que l’on note dans cette décision, en plusieurs passages, c’est la prévalence d’une vision inadéquate à un juge équilibré et impartial, surtout sur le point où il fait des critiques à la défense, en affirmant qu’elle « a adopté des tactiques assez questionnables, comme celles, dit-il, d’intimidation... », ce qui montre le protagonisme du magistrat, au détriment de l’équidistance qui doit être respectée entre les parties dans les demandes de nature pénale ou de n’importe quel autre branche du droit. Personne n’est au-dessus de la loi, ni l’accusé, ni l’accusateur, et encore moins le magistrat. » Nélio Machado, avocat, membre de l’Institut Brésilien de Sciences Criminelles.

     

  • Grève générale au Brésil

    Les grands marlous de la droite brésilienne sont manifestement plus doués pour organiser un coup d’Etat institutionnel, virant sans motif Dilma en mai 2016, que pour gouverner le pays. 

    Un an après, le bilan de Michel Temer est éloquent : la récession s’est accrue, les contraintes sociales des entreprises sont allégées, les grands entreprises stratégiques ont été ouvertes aux capitaux étrangers, l’austérité s’est généralisée, et le chômage a explosé à 13,7% en mars, soit plus de 14 millions personnes. Toujours pas d’enquête contre Dilma, alors que près du tiers des ministres du gouvernement de Temer sont visés par des enquêtes judiciaires pour corruption. Tout va bien.

    Dans ce contexte, le Congrès, qui vient d’assouplir le régime de la sous-traitance, a été saisi dans la foulée pour déréglementer le droit du travail avec notamment un allongement de la durée des cotisations retraites. Air bien connu : la flexibilité du droit du travail et l’allégement des charges sociales va relancer l’économie.

    Cette politique a braqué la société. Les mouvements sociaux se sont multipliés, et les grandes centrales avaient appelé à une grève générale ce vendredi, la première depuis plus de 20 ans. Le mouvement a reçu l’appui de l’Eglise catholique.

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    Sao Paulo, Rio de Janeiro et toutes les grandes villes ont été touchées, avec des grèves fortes dans les transports en commun, des barrages, des actions des blocages, souvent marquées par des affrontements avec les forces de l’ordre. Le ministre de la Justice a finement expliqué « Nous ne vivons pas une grève, mais plutôt plusieurs émeutes », annonçant ainsi une nouvelle étape dans la répression syndicale.

    Selon la Centrale unique des travailleurs (CUT), environ 40 millions de Brésiliens ont fait grève, soit plus du tiers de la population active. Pour Paulo Pereira da Silva, le président du syndicat Forca Sindical, « c’est la plus grande grève de l'histoire du Brésil ».

    Dilma a salué le mouvement : « La mobilisation en défense des droits des travailleurs et du système des retraites montre la force de la résistance ».

    Lula a qualifié la mobilisation de « succès total ». Lula, favori des instituts de sondages pour les élections de 2018, plaide pour des élections anticipées, Temer n’étant plus en état de gouverner.

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  • Des nouvelles de Dilma, ma petite chérie : Objectif 2018

    Une pause dans le feuilleton de nos héros politiques locaux s'agitant dans leur bac à sable institutionnel : retour au sérieux, voici de la vraie politique avec une interview de Dilma, ma petite chérie, à l’excellent Le Temps. Dilma casse les tabous, et appelle à regarder la réalité telle qu’elle est : «  Je ne pense pas que la corruption au Brésil soit plus élevée qu’ailleurs. Ce sont les institutions qui sont plus fragiles. L’impunité produit la corruption ». Offert par Dilma à un éventuel candidat à la présidentielle qui serait mis en examen – indices graves ou concordants – pour détournement de fonds publics, complicité et recel de détournement de fonds publics, complicité et recel d'abus de biens sociaux, manquements aux obligations de déclarations à la haute autorité de la vie publique, escroquerie aggravée, faux et usage de faux.

    - Là, tu parles de moi ?

    - Oui.

    Le soi-disant mouvement social au Brésil en 2016 a été d’abord et avant tout une manip’ géante de la droite revancharde et pourrie. Ça n’aurait pas marché sans les échecs du Parti des Travailleurs  et ses méthodes, certes, mais ce n’était qu’une entourloupe, avec les US qui tiraient les ficelles. Lisez ce qu’en dit Dilma.

    Désormais, sont en ligne de mire les élections de 2018, avec la volonté du Parti des Travailleurs de renverser la mécanique, et Lula reprend du service. Un Lula qui a fait des choses, et qui a des choses à dire. En un an, le bilan de la droite est tel que le Parti des Travailleurs a repris des couleurs, mais il faudra changer beaucoup de choses dans le Parti pour créer le mouvement dégageant une majorité parlementaire enfin stable, ce qui est la grande faiblesse institutionnelle du Brésil : cette proportionnelle qui a conduit à un multipartisme exacerbé, et au marécage des coalitions. Il faudra aussi éviter un excès de zèle des juges, alors qu’il y a des précédents qui inquiètent.

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    «Il est fondamental que Lula se porte candidat en 2018»

    Dilma Rousseff, Entretien avec Frédéric Koller, journal Le Temps

    – Votre Parti des travailleurs (PT) s’est battu pour les droits économiques et sociaux des plus pauvres. Sont-ils aujourd’hui remis en question ?

    – En 2014, le Brésil a quitté la carte de la faim dressée par l’ONU. Il l’a fait en définissant une politique de lutte contre la pauvreté extrême. Nous étions le dernier pays à avoir mis fin à l’esclavage, en 1888, il a pourtant subsisté dans les faits, c’était la logique du privilège. Voilà pourquoi la pauvreté a persisté. Comment l’éliminer? Nous avons combiné un ensemble de politiques. D’abord, en augmentant le travail formel de 20 % qui permet une meilleure protection des travailleurs et d’élargir les cotisations à la protection sociale.

    Ensuite, nous nous sommes concentrés sur l’agriculture familiale. La population rurale pauvre ne disposait pas de l’électricité quand Lula est arrivé au pouvoir en 2003. Nous avons universalisé l’accès à l’électricité. Puis nous avons réalisé un programme d’achat des récoltes destiné notamment à l’alimentation en milieu scolaires: 43 millions d’enfants en bénéficient. Enfin, il y a eu les allocations familiales (bolsa familia) destinées aux jeunes familles qui a mis en avant le rôle des femmes. Les enfants sont désormais enregistrés, doivent aller à l’école, être vaccinés, les femmes enceintes bénéficient de trois examens prénataux. 33 millions de Brésiliens sont ainsi sortis de la pauvreté. Lorsque mon gouvernement a été écarté, nous étions sortis de la misère. Je suis ici pour en témoigner. Mais je viens aussi dire ici que tout cela est menacé.

    – La semaine dernière, le Brésil faisait son retour comme membre du Conseil des droits de l’homme avec ce message: la démocratie fonctionne, les institutions fonctionnent. Qu’en pensez-vous ?

    – Je ne suis pas d’accord. Nous avons un régime présidentiel. Pour pouvoir écarter un président, il faut qu’il ait commis un «crime de responsabilité»: trahison, corruption ou empêcher l’alimentation du pays, bref un crime grave qui déclenchent un processus de destitution. Dans mon cas, comme il n’y avait pas de tel crime, on m’a accusé de crime budgétaire. C’est ridicule. Les trois décrets qu’on me reproche d’avoir passé représentent 0,01 % du budget. On m’accuse d’un plan de financement de l’agriculture qui existe depuis 1994. Comme les taux d’intérêt au Brésil sont très élevés, le gouvernement a créé un taux bonifié et payait la différence entre ces deux taux. Depuis le début du XXe siècle, c’était la Banque du Brésil, une banque publique, qui s’occupait du crédit agricole. A partir de 1994, tout cela a été réglementé. En 2015, on m’a reproché un décalage dans les paiements, mais cela toujours été le cas. Cette fois-ci on m’a dit que j’en étais responsable. Au nom de quoi? Parce que j’étais présidente de la République. Mais le président n’intervient pas dans ce mécanisme. 

    Tout est organisé par la loi. Le Parquet a finalement déclaré que soit tous les présidents depuis 1994 ont commis un crime, soit la présidente de la République n’en a pas commis. Que s’est-il passé de spécial en 2015? Rien, sauf une chose: nous avions gagné la quatrième élection de suite. Pour l’opposition il était clair que nos programmes continueraient. Certaines personnes attribuent cette destitution aux manœuvres du PMDB. Sur l’enregistrement de la conversation de l’un des sénateurs, responsable du coup d’État, avec un collègue du PMDB, on peut l’entendre dire: «il faut virer la présidente du gouvernement parce qu’elle ne va pas s’opposer aux enquêtes sur la corruption du «lava jato» (ndlr, une vaste affaire de corruption en faveur de personnalités politiques impliquant l’entreprise pétrolière d’État Petrobras). Le saignement va continuer et cela va arriver jusqu’à nous.» Mais la vraie raison, c’est qu’en 2003 nous avons interrompu le processus de privatisation néolibéral pour réduire le rôle de l’État et le peu de protection sociale qui existait à l’époque. Notre projet de redistribution des revenus était gênant. Le renforcement de la position géopolitique du Brésil, appuyant les organisations régionales et l’indépendance du pays, était aussi devenu gênant.

    – Ce lundi devrait être publiée une liste de 77 noms liée au scandale de financement des partis par le groupe de construction Odebrecht. Si le nom de Michel Temer devait apparaître dans ce système de corruption, comme l’indique la presse, est-ce que vous appelleriez à sa démission ?

    – Les documents dont on parle représentent un dossier de deux terabytes qu’un juge de la cour suprême a remis à la presse. De quoi s’agit-il? Du contenu de dénonciations échangées contre des diminutions de peine. De qui parle-t-on? Je crois qu’il s’agit seulement de dénonciateurs de l’entreprise Odebrecht. Les autres entreprises, qui ont aussi signé de tels accords, ne sont pas incluses dans ce dossier. Le trésorier de ma campagne électorale de 2014, Edhino Silva, a pour sa part été dénoncé par Otavio Azevedo, le CEO d’une grande entreprise de BTP du nom d’Andrade Gutierres, pour avoir exercé des pressions afin d’obtenir des contributions légales, et d’autres contributions illégales, selon des fuites lors de l’instruction. Lorsque le dossier est arrivé devant la justice, elle a convoqué Otavio Azevedo qui a tout confirmé. Mais lorsque l’avocat de mon trésorier a voulu vérifier, on n’a rien trouvé.

    A la date évoquée par Otavio Azevedo, on sait par contre qu’un chèque a été déposé pour la campagne du PMDB au nom de Michel Temer. Le dénonciateur a du coup été une nouvelle fois convoqué par le juge. C’est un crime de mentir devant le juge. Otavio Azevedo a alors expliqué que c’était «une erreur», qu’il s’était «trompé», qu’il ne s’agissait pas d’un dessous de table. Vous comprenez ? Quand on nous incrimine nous, c’est un dessous de table. Quand c’est le PMDB, ce n’est plus un crime. C’est pourquoi il faut regarder de très près ces dénonciations, les examiner. Je vous le dis très calmement: mon pays n’a jamais enquêté sur la corruption. Disons-le clairement: jamais une personne riche n’est allée en prison. Avant l’arrivée au pouvoir du Parti des travailleurs, le procureur général de la République avait la réputation de mettre tous ses dossiers dans des tiroirs. Nous avons fait voter plusieurs lois pour lutter contre la corruption, la dernière, en 2013, inclus des réductions de peines en échange d’informations. C’est moi qui ait envoyé ce projet de loi au parlement. Il ne devrait pas être possible de faire un usage politique de la lutte contre la corruption. C’est pourtant ce qui s’est produit.

    Depuis un mois et demi, alors que l’enquête commence à atteindre une partie importante du gouvernement illégitime en place, on entend tout à coup parler de fuites illégales. C’est vrai, mais voilà deux ans que cela dure. Quand je me battais contre la violation du secret de l’instruction, on m’accusait de vouloir en finir avec l’enquête. Aujourd’hui, je ne me permettrai donc pas de commenter une procédure judiciaire en cours, même si la personne mise en cause est celle qui a opéré un coup d’État contre moi. On ne peut pas condamner quelqu’un sans un droit de défense. Pas moi. Je ne peux pas me permettre d’agir comme la reine d’Alice au pays des merveilles et dire «coupez-lui la tête !». C’est au tribunal de juger.

    – Deux de vos conseillers, Antonio Palloci, votre ancien ministre des finances, et Joao Santana, sont emprisonnés sous l’accusation de corruption en lien avec l’entreprise Petrobras. Des comptes en Suisse ont été bloqués par la justice. Comment expliquez-vous que votre parti ait été associé à une telle corruption ?

    – Antonio Palloci a été député fédéral du PT, et a été membre de mon gouvernement durant six mois. Joao Santana est un spécialiste du marketing politique qui a fait des campagnes dans toute l’Amérique latine. J’ai payé légalement M. Santana pour ses services (ndlr, lors de la campagne de 2014), au Brésil. S’il a reçu de l’argent hors du Brésil, c’est à lui de l’expliquer. Qu’a-t-il fait de son argent? Je n’en sait rien.

    – Mais on parle de rétrocession, à savoir de l’argent de Petrobras, une entreprise publique, qui verse de l’argent pour financer des partis politiques.

    – Je ne suis pas en mesure de vous dire si cela a été le cas, même la police n’en sait rien.

    - Vous étiez pourtant présidente de l’État et présidente du conseil d’administration de Petrobras.

    – Et alors, on peut être le président Bush ou Obama et ne pas savoir ce qui se passait dans ses banques. Pourquoi ne demandez-vous pas à vos gouvernements comment s’est produite la crise financière de 2008-2009, alors qu’il y avait de la corruption partout ? Comment voudriez-vous que je sache? La corruption se caractérise par le fait qu’elle est cachée. Oui, j’étais présidente du Conseil de Petrobras. Mais les banques centrales étaient-elles au courant de ce qui se passait dans les banques privées, les agences de régulations? Croyez-vous que le conseil d’administration soit au courant de tout ce que fait la direction d’une entreprise? N’est-il pas notoire qu’il y a une asymétrie d’information?

    – Préparez-vous le retour au pouvoir de M. Lula ?

    – C’est le Parti des travailleurs qui est responsable. Mais Lula est beaucoup plus grand que le PT. Il est fondamental qu’il se porte candidat en 2018 pour éviter une répétition de ce qui se passe aujourd’hui.

    La première mesure prise par ce gouvernement illégitime a été d’approuver un amendement constitutionnel qui gèle pour vingt ans toutes les dépenses de l’éducation, de la santé, de l’assistance sociale, des sciences et technologie, tout en libérant les dépenses financières, notamment le paiement de l’intérêt sur la dette. Nous avons un programme «ma maison, ma vie» de logement populaire pour l’accès des plus pauvres à l’habitat. Le programme du gouvernement illégitime de Michel Temer c’est «mon château, ma vie»: il ne prête qu’aux plus riches. Tous nos programmes avaient un point commun: commencer par les plus fragiles.

    – Comment lutter contre la corruption généralisée de la politique au Brésil ?

    – Je ne pense pas que la corruption au Brésil soit plus élevée qu’ailleurs. Ce sont les institutions qui sont plus fragiles. L’impunité produit la corruption. Je ne suis pas pour un Etat policier, mais je veux des institutions fortes, qui ne puissent pas être l'instrument du politique. C’est par contre une vision réductrice de dire que les partis politiques sont responsables de la corruption. Si vous dites cela, vous verrez émerger des sauveurs de la patrie, des fascistes.

  • Roberto Menescal et Wanda Sá, Belo Horizonte, 2005

    Splendeur de la bossa-nova, par deux très grands musiciens brésiliens Roberto Menescal et Wanda Sá, depuis Belo Horizonte, des profondeurs du très grand Brésil. Puissante, si subtile, enveloppante... Laissez tout tomber, il reste juste à admirer.  

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  • Tom Jobim, Montréal 1986

    La vie est compliquée ? Mais non : voici Tom Jobim au festival de Jazz de Montreal. Admirons le créateur de la bossa-nova et ses so nice choristes… Un concert de plénitude.

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