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  • Les accords UE et le Maroc ne sont pas applicables au Sahara occidental

    Voici le communiqué de presse de la Cour de Justice de l’Union Européenne, suite à l’arrêta qu’elle a rendu ce 21 décembre 2016 (C-104/16) dans l’affaire Conseil de l’Union européenne (et Commission européenne, France, Allemagne, Portugal, Espagne, Belgique et Syndicat COMADER) contre Front populaire pour la libération de la saguia-el-hamra et du rio de oro (Front Polisario)

    Le Sahara occidental est un territoire du nord-ouest de l’Afrique, bordé par le Maroc au nord, l’Algérie au nord-est, la Mauritanie à l’est et au sud, et l’Atlantique à l’ouest. Actuellement, la plus grande partie du Sahara occidental est contrôlée par le Maroc. Une partie de moindre taille de ce territoire, située à l’est, est contrôlée par le Front Polisario, un mouvement qui vise à obtenir l’indépendance du Sahara occidental et dont la légitimité a été reconnue par l’Organisation des Nations Unies.

    L’Union européenne et le Maroc ont conclu en 2012 un accord prévoyant des mesures de libéralisation réciproques en matière de produits agricoles, de produits agricoles transformés, de poissons et de produits de la pêche (« accord de libéralisation »). Cet accord, dont le champ d’application territorial est le même que celui de l’accord d’association UE-Maroc, a été approuvé par l’Union européenne par le biais d’une décision du Conseil.

    Le Front Polisario a saisi le Tribunal de l’Union européenne pour demander l’annulation de cette décision. Par son arrêt rendu le 10 décembre 2015, le Tribunal a annulé la décision après avoir considéré, tout d’abord, que les accords d’association et de libéralisation étaient applicables « au territoire du Royaume du Maroc » et que cette expression devait être comprise, en l’absence de stipulation contraire, comme englobant le Sahara occidental. Ensuite, le Tribunal a estimé que, compte tenu de l’application de ces accords au Sahara occidental, le Front Polisario était concerné par la décision du Conseil et avait dès lors qualité pour en demander l’annulation. Enfin, le Tribunal a jugé, en substance, que le Conseil avait manqué à son obligation d’examiner, avant la conclusion de l’accord de libéralisation, s’il n’existait pas d’indices d’une exploitation des ressources naturelles du territoire du Sahara occidental sous contrôle marocain susceptible de se faire au détriment de ses habitants et de porter atteinte à leurs droits fondamentaux. Insatisfait de cet arrêt, le Conseil a saisi la Cour de justice pour en demander l’annulation.

    Dans son arrêt de ce jour, la Cour, qui se prononce au terme d’une procédure accélérée à la demande du Conseil, accueille le pourvoi et annule l’arrêt du Tribunal. La Cour constate en effet que, afin de déterminer le champ d’application territorial de l’accord de libéralisation dont les termes ne se réfèrent à aucun moment au Sahara occidental, le Tribunal a omis de tenir compte de l’ensemble des règles de droit international applicables dans les relations entre l’Union et le Maroc, comme l’exige pourtant la convention de Vienne de 1969 sur le droit des traités.

    À cet égard, elle relève tout d’abord que, compte tenu du statut séparé et distinct garanti au territoire du Sahara occidental en vertu de la charte des Nations Unies et du principe d’autodétermination des peuples, il est exclu de considérer que l’expression « territoire du Royaume du Maroc », qui définit le champ territorial des accords d’association et de libéralisation, englobe le Sahara occidental et, partant, que ces accords sont applicables à ce territoire. Le Tribunal n’a ainsi pas tiré les conséquences du statut du Sahara occidental au regard du droit international.

    Ensuite, il ressort de la pratique internationale que, lorsqu’un traité a vocation à s’appliquer non seulement au territoire souverain d’un État mais également au-delà, ce traité doit le prévoir expressément, qu’il s’agisse d’un territoire se trouvant sous la juridiction de cet État ou bien d’un territoire dont l’État en question assure les relations internationales. Cette règle s’oppose donc elle aussi à ce que les accords d’association et de libéralisation soient jugés applicables au Sahara occidental.

    Enfin, après avoir rappelé le principe de l’effet relatif des traités en vertu duquel un traité ne doit ni nuire ni profiter à des tiers sans leur consentement, la Cour expose que, compte tenu de l’avis consultatif rendu par la Cour internationale de justice en 1975 au sujet du Sahara occidental à la demande de l’Assemblée générale des Nations Unies5, le peuple de ce territoire doit être regardé comme un tiers susceptible d’être affecté par la mise en œuvre de l’accord de libéralisation. Or, en l’occurrence, il n’apparaît pas que ce peuple ait consenti à ce que l’accord soit appliqué au Sahara occidental. Quant au fait que certaines clauses des accords d’association et de libéralisation ont été appliquées « de facto » dans certains cas aux produits originaires du Sahara occidental, la Cour constate qu’il n’est pas établi qu’une telle pratique soit le fruit d’un accord entre les parties visant à modifier l’interprétation du champ territorial de ces accords. En outre, une prétendue volonté en ce sens de l’Union impliquerait d’admettre que celle-ci a entendu exécuter les accords d’une manière incompatible avec les principes d’autodétermination et de l’effet relatif des traités ainsi que de l’exigence de bonne foi découlant du droit international.

     

    Ayant conclu que l’accord de libéralisation ne s’applique pas au territoire du Sahara occidental, la Cour annule l’arrêt du Tribunal qui était parvenu à la conclusion inverse et décide de statuer elle-même sur le recours introduit par le Front Polisario. À cet égard, elle constate que, dès lors que l’accord de libéralisation ne s’applique pas au Sahara occidental, le Front Polisario n’est pas concerné par la décision par laquelle le Conseil a conclu cet accord. La Cour rejette donc le recours du Front Polisario pour défaut de qualité pour agir.

  • Faillite de nos institutions : Heureusement, un étudiant sauve nos libertés individuelles

    51AK1J4S0XL.jpgLe transfert massif de données individuelles informatiques depuis les pays européens vers les États-Unis (Amérique du Nord, Territoire indien occupé) respecte-t-il le droit alors qu’il n’existe aux États-Unis aucune garantie effective pour la protection de l’intimité de la vie privée ? La réponse est non et c’est la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE) qui nous l’explique dans un arrêt du 6 octobre 2015 (C-362/14).

     

    C’est une question essentielle pour nous tous, utilisateurs des grands opérateurs d’Internet. Il s’agit de savoir dans quelles conditions nos données individuelles filent aux US, chacun sachant que la gratuité du net est compensée par l’exploitations de ce trésor que sont les données personnelles des utilisateurs, spécialement pour ceux ayant un bon pouvoir d’achat, comme les Européens. Si tu ne payes pas le produit, c’est que c’est toi le produit.

     

    - Mais ça filait « comme cela », simplement parce qu’en signant le contrat d’ouverture d’un compte sur Facebook à partir des filiales européennes, tu acceptes le transfert des données aux États-Unis, pour exploitation ?

     

    - Non, ça filait en toute tranquillité parce que la Commission européenne, qui doit donner son autorisation, avait estimé que les États-Unis assuraient une protection adéquate. C’est la décision de la Commission du 26 juillet 2000, dite du safe harbor, prise dans le cadre de la directive 95/46 du 24 octobre 1995 sur le traitement des données personnelles. 

     

    - Tu veux donc dire que c’est la Commission européenne qui s’est pris une raclée devant la CJUE ?

     

    - Oui.

     

    - Magnifique, ça montre que les institutions fonctionnent…

     

    - Pas du tout. Ça montre que la CJUE, une fois de plus, sait imposer les principes du droit aux groupes les plus puissants, mais c’est une faillite des autres institutions européennes et nationales. Il y a dans chaque État un gouvernement et un parlement, et il existe au sein de l’Union européenne, un gouvernement avec le Conseil européen et un Parlement… Il existe aussi maintes ONG, qui passent leur temps à s’exciter sur les Etats faibles et les minorités… Mais personne de tout ce joli monde n’envisage d’attaquer les États-Unis devant la Cour de justice. Nous devons cette remarquable décision de justice à l’initiative d’un étudiant autrichien, Maximillian Schrems, utilisateur de Facebook.

     la-vie-privee-d-henry-viii.jpg

    - Ah bon, un étudiant, comme çà, tout seul ?

     

    - Oui.

     

    - Et si cet étudiant autrichien n’avait rien fait ?

     

    - Les États-Unis continueraient à se gaver de nos données personnelles, fouillant notre vie privée, déterminant nos algorithmes, établissant l’arbre de nos amis, de nos centres d’intérêts, de nos opinions, de tous nos secrets.

     

    - Et pourquoi cet étudiant a réagi ?

     

    - Il était utilisateur de Facebook depuis 2008, et avait donc gentiment signé son accord pour le transfert des données individuelles recueillies par son site vers des serveurs situés aux US. Mais en 2013, il y a eu les révélations d’un certain Edward Snowden sur les activités de la National Security Agency (NSA). Oki ?

     

    - Oki.

     

    - Maximillian a fait le constat que le droit et les pratiques US n’offraient aucune garantie pour la protection de l’intimité de la vie privée, et il a saisi la justice pour obtenir la suspension de ces transferts. L’affaire est venue devant la High Court of Ireland, qui a jugé qu’effectivement ces données étaient exploitées sans aucune garantie au US. Dans la mesure où cela remettait en cause la décision de la Commission européenne, il fallait saisir la CJUE, qui seule peut décider si une décision de la Commission est valide ou non.

     

    - Cela veut donc dire qu’aucune institution nationale ou européenne et qu’aucun parlementaire national ou européen n’a réagi, et que cet immense progrès dans les libertés individuelles doit tout à l’initiative d’un étudiant ?


    libertés,fichier,vie privée,cjue,us- Oui et c’est à la fois consternant et rassurant. C’est consternant car cela montre le naufrage des institutions démocratiques. Ces lascars qui vont encore chercher à nous culpabiliser si on ne vote pas pour eux, montrent qu’ils ne servent à rien... C’est également rassurant car, dans l’Etat de droit, chacun peut agir pour défendre les libertés. Gardez bien en mémoire l’image de cet étudiant qui, parce qu’il a un raisonnement juste, dézingue la Commission européenne devant la CJUE, démontre que les États-Unis sont une zone de non-droit, et ridiculise les élus qui ont abandonné le peuple.

     

    - Comment a jugé la CJUE ?

     

    - Ce qui était en cause, c’était la validité de la décision de la Commission du 26 juillet 2000, le safe harbor, autorisant le transfert des données vers les US. Pour donner un tel accord, la Commission était tenue de constater que les États-Unis assuraient effectivement, en raison de leur législation interne ou de leurs engagements internationaux, un niveau de protection des droits fondamentaux substantiellement équivalent à celui garanti au sein de l’Union européenne.

     

    - Et… 

     

    - La protection est aux US totalement bidon. Les entreprises étaient tenues car elles s’engageaient, mais cet engagement était inopposable aux autorités publiques US, qui faisait ce qu’elles voulaient, quand elles voulaient. Il suffisait à ces autorités d’invoquer des exigences relatives à la sécurité nationale, à l’intérêt public ou au respect des lois des États-Unis pour s’attribuer sans contrôle la gestion des données individuelles.

     

    - Brrr…

     - … avec la précision qu’il n’existe aucun recours juridique efficace aux États-Unis, et aucun contrôle international car les États-Unis sont restés au stade du tribalisme judiciaire, refusant tout contrôle extérieur, comme la Corée du Nord.

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  • Gloire et honneur à la Cour de Justice de l’UE qui protège nos libertés contre les gouvernements policiers

    L-Espion-qui-venait-du-froid-affiche-9783.jpgHeureusement que l’Europe et ses juges sont là pour répondre à la vigilance des militants de la liberté, à l’heure où nos gouvernements redoublent d’énergie pour promouvoir le modèle moutonnier et faire de nous des numéros, espionnables à merci.

    Le genre de trucs qui me désespère : nos concitoyens adorent être surveillés, et trouvent logique de voir leur vie privée piétinée par leurs gouvernements, au motif que ce serait le prix à payer contre les méchants terroristes divers et variés… Avec ce cri angélique, pur produit de la culture de la soumission : « Ils peuvent bien me surveiller, moi, je n’ai rien à me reprocher ».

    Alors, un constat rassurant : les juges veillent sur nos libertés.

    Le juge à l’honneur, c’est la Cour de Justice de l’Union Européenne, celle qui siège à Luxembourg. Très sous-estimée dans la chronique ambiante, car c’est la cour du libéralisme débridé et de la déréglementation néo-capitaliste et autres salades. Très drôle… C’est la seule juridiction internationale qui s’est opposée aux décisions illégales du Conseil de sécurité, et a fait plier le Conseil (Arrêt Kadi, 2008),... mais il est tellement jouissif de critiquer sans savoir et en prenant l’air éveillé d’un cadre UMP.  

    Cette directive? 

    Le texte en cause est la directive 2006/24/CE du Parlement européen et du Conseil du 15 mars 2006 sur la conservation de données générées ou traitées dans le cadre de la fourniture de services de communications électroniques accessibles au public ou de réseaux publics de communications. Conserver vos données personnelles, quel bonheur…

    Le but est de fournir un cadre aux mesures nationales sur la conservation du trafic internet des particuliers. Eh oui, il y a tant de vilains bandits qu’il faut rendre ces données disponibles à « des fins de prévention, de recherche, de détection et de poursuite des infractions graves, comme notamment les infractions liées à la criminalité organisée et au terrorisme. » Voilà, le mot magique est lâché : terrorisme. C’est le sésame bien connu pour faire n’importe quoi.

    En pratique, les fournisseurs d’accès se trouvent obligés de conserver les données relatives au trafic, à localisation ainsi que celles nécessaires à l’identification de l’abonné ou l’utilisateur. En revanche, ils ne peuvent conserver le contenu de la communication et des informations consultées. Génial, on va enfin pouvoir lutter contre les méchants terroristes en surveillant vos amis, vos contacts et l’autre moitié de votre cœur.  18910852.jpg-r_640_600-b_1_D6D6D6-f_jpg-q_x-xxyxx.jpg

    La Haute Cour d’Irlande et la Cour Constitutionnelle d’Autriche avaient été saisies par de fiers citoyens, et ces deux juridictions ont demandé à la Cour de Justice de l'UE d’examiner la validité de la directive.

    Qu’autorise la directive ?

    Elle permet de savoir avec quelle personne et par quel moyen un abonné a communiqué, de déterminer le temps de la communication ainsi que l’endroit à partir duquel celle-ci a eu lieu et de connaître la fréquence de ces communications. Donc, un ensemble d'indications très précises sur la vie privée des personnes : habitudes de la vie quotidienne, lieux de séjour permanents ou temporaires, déplacements journaliers ou autres, activités exercées, les relations sociales et les milieux sociaux fréquentés.

    Pour la Cour, « imposant la conservation de ces données et en en permettant l’accès aux autorités nationales, la directive s’immisce de manière particulièrement grave dans les droits fondamentaux au respect de la vie privée et à la protection des données à caractère personnel ».

    De plus, tout se fait en douce, de telle sorte que la personne espionnée ne peut se défendre : « Le fait que la conservation et l’utilisation ultérieure des données sont effectuées sans que l’abonné ou l’utilisateur inscrit en soit informé est susceptible de générer dans l’esprit des personnes concernées le sentiment que leur vie privée fait l’objet d’une surveillance constante ».

    La directive ne permet pas de prendre connaissance du contenu des communications électroniques en tant que tel. Donc, ça c’est bon. Pour le flicage illicite, voir les méthodes de l’ami Obama, ce grand dépendeur d’andouilles.

    Tout se joue dans l’absence de proportion.

    Si la conservation prévues des données peut être considérée comme apte à réaliser l’objectif poursuivi de lutte contre les vilains bandits, « l’ingérence vaste et particulièrement grave de cette directive dans les droits fondamentaux en cause n’est pas suffisamment encadrée afin de garantir que cette ingérence soit effectivement limitée au strict nécessaire ». Oki ? Des méthodes de vilains bandits pour surveiller les vilains bandits ?

    Premier point. La directive couvre de manière généralisée l’ensemble des individus, des moyens de communication électronique et des données relatives au trafic sans qu’aucune différenciation, limitation ou exception soit opérée en fonction de l’objectif de lutte contre les infractions graves.

    en14950.jpgDeuxième point. La directive ne prévoit aucun critère objectif qui permettrait de garantir que les autorités nationales compétentes n’aient accès aux données et ne puissent les utiliser qu’aux seules fins de prévenir, détecter ou poursuivre pénalement des infractions susceptibles d’être considérées, au regard de l’ampleur et de la gravité de l’ingérence dans les droits fondamentaux en question, comme suffisamment graves pour justifier une telle ingérence. De plus, La directive ne prévoit pas les conditions matérielles et procédurales dans lesquelles les autorités nationales compétentes peuvent avoir accès à ces données et les utiliser. Et la Cour souligne : « L’accès aux données n’est notamment pas subordonné au contrôle préalable d’une juridiction ou d’une entité administrative indépendante ».

    Troisièmement.  La directive impose une durée d’au moins six mois sans opérer une quelconque distinction par rapport à l’objectif poursuivi, et cette durée se situe entre 6 mois au minimum et 24 mois au maximum, sans définir de critères objectifs pouvant le justifier.

    C’est donc l’arbitraire du flicage généralisé, mais ça ne suffit pas.

    L'absence de garantie de destruction 

    La directive ne prévoit pas de garanties permettant d’assurer une protection efficace contre les risques d’abus ainsi que contre l’utilisation illicites de ces données. Pour pas se fâcher avec les businessmen, la directive autorise les fournisseurs de services à « tenir compte de considérations économiques lors de la détermination du niveau de sécurité qu’ils appliquent ». Donc je prends un panier percé car c’est moins cher… Surtout, elle ne garantit pas la destruction des données au terme de leur durée de conservation… et vu les budgets à prévoir, les données seront donc gardées de manière illimitées…  

    La directive ne garantit pas non plus le contrôle par une autorité indépendante, alors qu’un tel contrôle « effectué sur la base du droit de l’Union, constitue un élément essentiel du respect de la protection des personnes à l’égard du traitement des données à caractère personnel ».

    La partie est donc gagnée pour nos amis irlandais et allemands. Il va falloir maintenant regarder de près ce vaut notre législation nationale, avec ces Sinistres de l’Intérieur qui frétillent tant devant Internet... L’arrêt de la Cour Européenne est un vrai encouragement à se battre pour nos libertés, contre les vilains maquereaux de l’espionnite aigüe.   

     

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  • Semences d’OGM : Please, prouvez le risque !

    Si je découvre la présence d’OGM dans un aliment, je n’achète pas. Pourquoi ? Parce que ça ne me plait pas ce truc, c’est comme ça. Mais pour que le gouvernement interdise ces semences en France, il faut qu’il prouve scientifiquement le péril. Je croyais le débat plus avancé, mais l’arrêt rendu ce 1° août par le Conseil d’Etat (n° 358103, 358615 et 359078) laisse une grosse impression de malaise, avec un vide entre le discours et les preuves. 

     

    Il était une fois une semence de maïs génétiquement modifié

     

    9782021004038.jpgEst en cause le maïs MON 810, une variété de maïs génétiquement modifiée en vue de lui donner une plus grande résistance aux insectes ravageurs de cette plante.

     

    Pour accéder au marché européen, il faut un feu vert de la Commission européenne, donné pour ce maïs le 22 avril 1998 par la Commission européenne… Ah la vilaine Commission, la source de tous nos maux… Pas du tout : la Commission applique une décision de l’organe politique, la directive 90/220/CEE du Conseil du 23 avril 1990 relative à la dissémination volontaire d’organismes génétiquement modifiés dans l’environnement, complétée par le règlement (CE) n° 1829/2003. Depuis, a été adoptée la  directive 2001/18/CE, un peu plus sévère, mais qui n’a pas remis en cause les autorisations obtenues.

     

    Ces règles ont déjà été appliquées. Le feuilleton a commencé avec deux arrêtés du  ministre de l’agriculture des 5 décembre 2007 et 13 février 2008, suspendant puis interdisant la mise en culture de ce maïs. Le Conseil d’Etat a été saisi, et face à cette affaire très européenne, il a interrogé la Cour de Justice de l’Union Européenne (CJUE) d'une question préjudicielle. La Cour avait donné les règles d’interprétation par un arrêt du 8 septembre 2011 (Monsanto SAS et autres, aff. C-58/10 à C-68/10), et le Conseil d’État en avait tiré les conséquences en annulant les arrêtés de 2007 et 2008 par un arrêt du 28 novembre 2011 (n° 313605 et 312921).

     

    Réplique du ministère de l’agriculture pendant la campagne des présidentielles : un nouvel arrêté, du 16 mars 2012, reprenant l’essentiel de ceux qui venaient d’être annulés. Hier, le Conseil d’Etat a annulé cet arrêté, ce qui était tout de même assez attendu...

     

    I – Premier volet : l’article 34 du règlement (CE) n° 1829/2003

     

    L'article 34 du règlement (CE) n° 1829/2003 permet de prendre des mesures de sauvegarde dans deux cas : un avis critique de l’Autorité Européenne de Sécurité des Aliments (AESA), ou les preuves scientifiques d’un péril manifeste.

     

    1/ L’avis de l’ASEA

     

    4699_fr_preuve_de_vie_1310561037912.jpgL’AESA s’est prononcée le 8 décembre 2001. Que dit-elle ?  

     

    Elle reconnait deux risques, mais dit qu’ils sont maitrisables.

     

    D’abord, une pratique suffisamment intensive de la culture de maïs génétiquement modifié est susceptible de donner lieu au développement d’une résistance chez les insectes cibles. Mais l’utilisation de zones-refuges de maïs non génétiquement modifié permet de retarder ce risque.

     

    Ensuite, l’exposition, pendant plusieurs années consécutives, d’hypothétiques espèces de lépidoptères extrêmement sensibles à des niveaux élevés de pollen de maïs génétiquement modifié est susceptible de réduire les populations de ces espèces dans les régions où la culture de ce maïs est pratiquée de façon suffisamment intense. Mais un tel risque peut être réduit à un niveau d’absence de préoccupation par l’adoption de mesures de gestion dans les régions où les populations de lépidoptères concernées pourraient être présentes et sujettes à une exposition suffisante.

     

    Conclusion de l’AESA : « Lorsque des mesures de gestion du risque appropriées sont mises en place, le maïs génétiquement modifié MON 810 n’est pas susceptible de soulever davantage de préoccupations pour l’environnement que le maïs conventionnel ».

     

    Donc, c’est circulez, il n’y a rien à voir.

     

    Le ministre a commis « une erreur manifeste d’appréciation ».

     

    2/ Les autres sources scientifiques

     

    Dans son arrêt du 8 septembre 2011, la CJUE a retenu que, si l’ASEA s’est laissée endormir, les autorités publiques peuvent agir si elles prouvent un péril manifeste pour la santé humaine, la santé animale ou l’environnement, sur la base d’éléments nouveaux reposant sur des données scientifiques fiables. Elle est très bien, cette CJUE.

     

    Or, la pêche est maigre. Les plaideurs ont remis au Conseil d’Etat un avis de décembre 2009 du comité scientifique du Haut conseil des biotechnologies, qui ne conteste pas vraiment les conclusions de l’ASEA et une étude publiée le 15 février 2012 par des chercheurs de l’institut fédéral suisse de technologie de Zurich qui ne conclut pas à l’existence d’un risque mais uniquement à la nécessité de mener des études complémentaires…

     

    Donc, circulez, il n’y a rien à voir.

     

    C’est la deuxième « erreur manifeste d’appréciation ».

     

    II – Deuxième volet : le principe de précaution

     

    On commence par une question de droit intéressante. Il s’agit de savoir si les textes instituant en droit européen le principe de précaution (article 191 du Traité sur le fonctionnement de l’Union européenne et article 5 de la Charte de l’environnement), textes adoptés après le règlement (CE) n°1829/2003, conduisent à remettre en cause l’article 34.

     

    1/ Alors, ce principe de précaution ?

     

    la_preuve_agota_kristof.jpgLe principe est ainsi défini par le 2 de l’article 191 du traité sur le fonctionnement de l’Union européenne :

     

    « La politique de l’Union dans le domaine de l’environnement vise un niveau de protection élevé, en tenant compte de la diversité des situations dans les différentes régions de l’Union. Elle est fondée sur les principes de précaution et d’action préventive, sur le principe de la correction, par priorité à la source, des atteintes à l’environnement et sur le principe du pollueur-payeur.  

     

    « Dans ce contexte, les mesures d’harmonisation répondant aux exigences en matière de protection de l’environnement comportent, dans les cas appropriés, une clause de sauvegarde autorisant les États membres à prendre, pour des motifs environnementaux non économiques, des mesures provisoires soumises à une procédure de contrôle de l’Union. » 

     

    Vous lisez comme moi : il y a l’expression « principe de précaution », mais pour savoir ce qu’est ce principe, c’est ballepeau. Et quand le texte ne dit rien, qui fait le job ? La jurisprudence.

     

    On retrouve donc notre amie la Cour de Justice de l’Union Européenne, notamment ses arrêts National Farmers’ Union du 5 mai 1998 (C-157/96), Royaume-Uni c. Commission du 5 mai 1998 (C-180/96) et Commission c. France du 28 janvier 2010 (C-333/08).

     

    Alors, cette belle jurisprudence ?

     

    « Lorsque des incertitudes subsistent quant à l’existence ou à la portée de risques, des mesures de protection peuvent être prises sans avoir à attendre que la réalité et la gravité de ces risques soient pleinement démontrées.


    « Une application correcte de ce principe présuppose l’identification des conséquences potentiellement négatives d’un produit et une évaluation complète du risque fondée sur les données scientifiques les plus fiables et les résultats les plus récents de la recherche internationale.


    « Lorsqu’il s’avère impossible de déterminer avec certitude l’existence ou la portée du risque allégué en raison de la nature insuffisante, non concluante ou imprécise des résultats des études menées, mais que la probabilité d’un dommage réel persiste dans l’hypothèse où le risque se réaliserait, le principe de précaution justifie l’adoption de mesures restrictives ».

     

    Eh ben ma tante, voilà du joli droit prétorien… Le texte ne dit rien, et la jurisprudence dit tout.

     

    2/ L’article 34 respecte-t-il le principe de précaution ?

     

    Pour le Conseil d’Etat, l’article 34, tel qu’interprété par la CJUE, n’impose pas aux autorités compétentes d’apporter la preuve scientifique de la certitude du risque, mais de se fonder sur une évaluation des risques aussi complète que possible compte tenu des circonstances particulières du cas d’espèce. Démarche de gestion du risque qui n’a rien à voir, ajoute le Conseil d’Etat, avec une « approche purement hypothétique du risque, fondée sur de simples suppositions scientifiquement non encore vérifiées ».

     

    Aussi, l’article 34 n’est pas contraire au principe de précaution.

     

    Alors, circulez, il n’y a rien à voir.

     

    III – Alors, chef, on fait comment ?

     

    dissimulation-de-preuve-leon.jpgHier soir, c’était le concours national de l’indignation, et je dois dire que l’actrice Corinne Lepage, avec une très belle émotion dans la voix, une peu blessée, un peu gaillarde, était très bien. Aussi, le jury du blog lui donne la médaille en or du foutage de gueule.

     

    Avant de chercher des solutions, il faut prendre le temps de lire l’arrêt du Conseil d’Etat, qui est un KO technique, et fait suite aux arrêts de la CJUE du 8 septembre 2011 et du Conseil d’Etat du 28 novembre 2011. Autant dire que c’est blindé.

     

    Première solution. Est publiée une étude internationale incontestable sur les périls. Ca regèlerait tout, mais j’observe que toutes les associations qui participaient au procès n’ont rien produit de tel, l’élément le plus citrique étant l’étude Zurich de 2012 qui recommandait de poursuivre les études avant de se prononcer...  Gros gros gros malaise…

     

    Deuxième solution. Le gouvernement attend la période des semailles, et pond un nouvel arrêté redisant la même chose, maquillé avec un petit zeste de nouveauté. L’arrêté sera nul, mais le temps qu’il soit annulé, on aura gagné un an. Sauf que le droit est désormais très clair, et que les industriels pourraient tenter un référé aux fins de suspension. Pas fameux,… mais ce sera sans doute la solution retenue.

     

    Troisième solution. On engueule la Commission de Bruxelles, les gros méchants technocrates… Sauf que ce serait totalement à côté de la plaque. Est en cause l’application de textes, une directive et d’un règlement, et pour vraiment changer les choses, il faudrait une décision politique, donc du Conseil européen. Ne pas confondre.  

     

    Quatrième solution. On change les textes européens… Mais ce serait un coup d’épée dans l’eau, car l’article 34 du règlement respecte le principe de précaution. Alors, il dirait quoi de plus le nouveau texte ?

     

    Cinquième solution. Les organes politiques européens décident une interdiction de principe, sans preuve scientifique du péril, au motif que l’opinion publique ne veut pas des OGM. Les sociétés concernées formeraient des recours et gagneraient… car une décision limitant une activité économique doit reposer sur des données factuelles objectives.


    En fait, tout se joue sur la première question : apporter les preuves scientifiques du risque. Le Conseil d’Etat, comme la CJUE, se feraient un plaisir (juridique) de confirmer la validité d’arrêtés d’interdiction.  

     

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