18.08.2011
Gbagbo n’a rien à faire devant la CPI
La Côte d’Ivoire de 2011 serait-elle un pays immature au point de ne pouvoir rendre la justice ? La facilité avec laquelle le gouvernement de Ouattara dit vouloir s’en remettre à la Cour Pénale Internationale pour juger Gbagbo est un bien mauvais signe.
Le statut de Gbagbo a évolué. Assigné à résidence par mesure de sûreté, il vient d’être inculpé de crimes économiques et placé en détention. Le Procureur a fait état de poursuites pour « vol aggravé, atteinte à l`économie nationale, détournement de deniers publics, pillage ». Gbagbo devrait ouvrir une page facebook en commun avec Moubarak : le partage de l’expérience est toujours intéressant.
Après, les histoires risquent de diverger, car alors que la jeune Egypte de la Révolution a démarré le procès des dirigeants du pays, le déjà rouillé gouvernement de Côte d’Ivoire souhaite au plus vite refiler l’affaire à la Cour Pénale Internationale.
Transférer le procès à La Haye, c’est une solution de facilité. La procédure y est très respectueuse des droits de la défense. Le procès sera long, et ainsi éloigné du calendrier politique. Et quoi qu’il arrive ce sera l’affaire des juges de la Cour.
Ce transfert signerait l’abandon d’une tâche essentielle. La Côte d’Ivoire est indépendante depuis 1960 et il y a peu d’arguments pour dire que l’Etat n’est pas en mesure de tenir le procès.
La com’ est partie à tout va : c’est pour ne pas être accusé de jouer la justice des vainqueurs. Ouah le tout petit argument… Les règles du procès équitable sont universelles et bien connues, alors un peu d’effort. La Côte d'Ivoire ne manque pas de juristes de talent, et le pays avait connu une campagne électorale nickel. Alors, c'est quoi cette façon d'abandonner la justice?
Ces grands procès sont des défis, et toujours des mauvais moments, mais il faut se colter. Alors que l’Egypte, sortie de la dictature il y a six mois, essaie, la démission annoncée de la Cote d’Ivoire est un très mauvais signe, pour le pays, et pour le gouvernement.

23:19 Publié dans justice | Lien permanent | Commentaires (35) | Envoyer cette note | Tags : cote d'ivoire
12.04.2011
Comment juger Gbagbo ?
Ah que l’image plait : Gbagbo et Madame, à l’Hôtel du Golfe, en vrac, hébétés et apeurés, avec cette mise en scène horrible qui rappelle l’arrestation du couple Ceausescu, et qui renvoie à l’exécution filmée de Saddam Hussein. Quels sont ces minables vainqueurs obligés d’humilier leurs vaincus ? Quel avenir se préparent-ils ?
Le gendarme qui se croit plus fort que le juge... ça ne mène pas loin : toutes les grandes civilisations en témoignent.
Ca se déchaine déjà ! Gbagbo doit être jugé, et par la Cour Pénale Internationale, la seule qui pourrait faire quoi que ce soit vu l’immensité de ses crimes. Avec d’un côté la France, au summum de l’hypocrisie, expliquant qu’elle n’est pour rien dans cette arrestation, et Hillary, la truculente mère fouettard de Washington expliquant « Voilà ce qui arrive quand les pas-gentils s’accrochent au pouvoir ». La même mère fouettard qui applaudit le renvoi de Béchir, Kadhafi et Gbagbo devant la Cour Pénale Internationale, mais refuse de ratifier le Traité instituant cette Cour – pourtant signé son héros de mari – de peur de se voir notifier le lendemain un mandat d’arrêt.
Alors, c’est la partition du jour : il faut juger Gbagbo. Malheur aux vaincus.
Et d’abord, pourquoi la Cour Pénale Internationale ? La Côte d’Ivoire est un Etat souverain. Elle a tout pour juger les crimes commis sur son sol. Il faut donc que les enquêtes soient ouvertes, que des juges soient désignés, que des avocats défendent les droits des personnes mises en cause et que la presse suive tout cela. Si le processus coince, il sera bien temps pour les Ivoiriens d’en analyser les causes et de mesurer quelle forme de coopération peut être trouvée avec la Cour Pénale Internationale, pour finalement peut-être renoncer à la solution nationale et transférer l’affaire à la Cour.
Mais ce serait un immense recul de l’Etat ivoirien que de se montrer incapable de gérer la fonction judiciaire. Ce serait un Etat diminué, et on perçoit la jouissance suave qui nourrit ces appels à la Cour Pénale Internationale. Un Etat limité, renonçant à sa fonction judiciaire, incapable de se saisir de la période la plus chaude de son histoire. La Côte d’Ivoire deviendrait un super bantoustan - justice via la CPI, police via l'ONU et diplomatie via la France - qui mettrait gentiment en œuvre les préconisations de bonne gouvernance du FMI et resterait une place forte française, avec la Bolloré Connection pour chanter des louanges au libéralisme moderne.
Et puis juger Gbagbo ? Parler ainsi, c’est déjà donner ordre à la justice le condamner, et basta, tournons la page, comme s’il n’y avait qu’un seul coupable et avec tous les torts. Mais, ce n’est pas la justice, ça, c’est à peine le sheriff du Texas.
Si on appelle la Justice au secours, il faut la respecter, et avant de juger l’affreux Gbagbo pour ses crimes, il faut instruire sur les faits. Le procès à la Ceausescu, c’est « quels sont les crimes que ce salaud a commis ? » La Justice, c’est « des crimes ayant été commis, enquêtons sur les faits et recherchons les coupables, tous, pour les juger, tous ».
Ce qui suppose aussi de s'intéresser aux conditions de l’arrestation de Gbagbo et au rôle décisif des troupes françaises, alors qu’elles ne pouvaient agir que dans le cadre du mandat de l’ONU, que le mandat ne leur permettait d’intervenir que contre l’usage des armes lourdes, et qu'il n’autorisait en rien de participer à l’arrestation de Gbagbo.
Trop lourd pour le jeune pouvoir de Ouattara ? Pile l’inverse. Ouattara est entrain de se faire asphyxier par ses adorateurs de la « communauté internationale ». Il n’a pas eu la partie facile, d’accord. Mais il faut lui souhaiter d’être en mesure de reprendre en main toutes les cartes et très vite, car toute autre solution serait un confort facile qui lui bloquerait l’avenir.
Dès demain, on nous passera en boucle les images de l’alimentation qui revient à Abidjan et de la vie qui reprend son cours. Mais il ne faut pas oublier l'essentiel, et ce serait une grande faute de transformer en utilité cette Justice, qui est un pouvoir régalien.

Corrado Giaquinto, Allégorie de la Paix et de la Justice
1753-54 Indianapolis, Museum of Art
00:58 Publié dans Politique dans les pays étrangers | Lien permanent | Commentaires (55) | Envoyer cette note | Tags : cote d'ivoire, justice, cpi
30.03.2011
Côte d’Ivoire : Les armes, jusqu’où ?
Les plaidoiries de Vergès et Dumas n’y ont rien fait : Gbagbo a perdu ; après quatre mois d’atermoiements, il est désormais attaqué par la force armée.
« Toutes les voies pacifiques pour amener Laurent Gbagbo à reconnaître sa défaite sont épuisées ». Le texte a été signé ce mardi 29 par Alassane Ouattara et Henri Konan Bédié, du Rassemblement des houphouétistes pour la démocratie et la paix (RHDP). La veille, Ouattara avait envoyé paître le huitième émissaire de l’Union Africaine, qui proposait… des pourparlers.
Les troupes de la rébellion des Forces Nouvelles (FN), l’armée du Nord, fidèles soutiens de Ouattara, rebaptisées en Forces Républicaines de Code d’Ivoire, ont pris l’offensive lundi. Une progression rapide. Dès hier soir, les troupes avaient pris une série de villes importantes sur toute la largeur du pays : Bondoukou (est), près du Ghana, Abengourou (sud-est) à seulement 220 km d’Abidjan, Daloa (centre-ouest) et Duékoué (ouest), à 300 km de Pedro, l’important port (sud).
Laurent Gbagbo a demandé un « cessez-le-feu immédiat et l'ouverture du dialogue sous la médiation du haut représentant de l'Union Africaine». Dans le même temps, il appelle ses partisans aux armes, affirmant qu’Abidjan ne tombera jamais. Manifestement, Gbagbo mise tout encore sur la partition du pays.
Le bilan de ces quatre mois de crise est lourd : selon l’ONU, on compte 460 morts et un million de personnes déplacées.
Les questions s’accumulent, car Ouattara veut déloger Gbagbo du palais présidentiel mais il doit aussi gérer une situation politiquement, économiquement et socialement pourrie par dix ans de crise institutionnelle.
Quels sont les forces et les appuis de Ouattara et de Gbagbo dans le sud du pays ? Cette avancée militaire va-t-elle se confirmer ? Tournera-telle à la guerre civile quand les soldats de Ouattara s’approcheront d’Abidjan ? Y-a-t-il une possible sortie honorable pour Gbagbo ? Une telle guerre urbaine, et dans cette ville d’Abidjan, est-elle possible ? L’unité de la Cote d’Ivoire est-elle vraiment en jeu ? Les armes circulent… Le pays peut-il plonger dans une longue guerre civile ? Qui pourra pacifier un jour la Côte d’Ivoire ?
L’ONU est massivement présente en Côte d’Ivoire, et spécialement à Abidjan. Les casques bleus vont-ils être attaqués ? Que feront-ils si la violence armée s’installe dans Abidjan, sous leurs yeux ? La France est là, aussi. Jusqu’à quelque stade de violence pourra-t-elle rester sur la réserve ? Le Conseil de Sécurité est saisi de la question ivoirienne. Doit-il considérer que l’affaire est interne à la Côte d’Ivoire, qui après un processus électoral très correct, définit son destin avec le recours aux armes ?
Chaque jour qui passe montre que le mandat donné par la résolution 1973 sur la Libye a été dépassée. L’interventionnisme international a affirmé son but, un appui aux rebelles pour un changement de régime, loin de « la responsabilité de protéger » la population civile. Ces choix ont-ils carbonisé cette notion si récente du droit international ? Pourra-t-elle à nouveau être évoquée comme motif d’une intervention armée internationale en Côte d’Ivoire, où les drames pour la population civile sont déjà une réalité ? Mais quelle action internationale si les combats s’installent dans les quartiers d’Abidjan ?

01:32 Publié dans Politique dans les pays étrangers | Lien permanent | Commentaires (38) | Envoyer cette note | Tags : cote d'ivoire, onu
03.12.2010
Périls sur la Côte d’Ivoire
Inquiétude au top pour mes amis ivoiriens. Un grand pays comme la Côte d’Ivoire, pataugeant dans le marasme, et risquant de basculer…
Le résultat est dans les urnes, et personne ne connait les chiffres exacts. Oki. Mais ce jeudi soir, il n’est pas obligatoire d’être idiot, et nous devons dire que nous assistons en direct à la destruction d’un résultat électoral. Un coup d’Etat institutionnel est en cours : jusqu'où ira-t-il ?
C’est peu dire que Laurent Gbagbo était mal élu. Il a tout fait pour repousser l’échéance. Des années à discuter de la liste électorale, des conditions de sécurité, des milices, de la nationalité de tel ou tel candidat, le but étant de gagner du temps. Mais il n’a pas su profiter de ce temps pour redynamiser la Côte d’Ivoire. Le pays a descendu les marches les unes après les autres : ce pays qui avait tout, porté si haut par Félix Houphouët-Boigny, glissait inexorablement. Un petit tour à Abidjan de temps à autre montrait le recul, palbable.
La campagne a été sincère et libre, et le résultat du premier tour a dit qu’elle était la situation politique : les deux grands opposants de Laurent Gbagbo réunissaient les deux tiers des voix, alors que toute la campagne de Gbagbo misait sur une victoire au premier tour. Dès le lendemain, Henri Bédié a appelé à voter pour Alassane Ouattara, 68 ans, ancien premier ministre d’Houphouët-Boigny. Un homme compétent, diplômé de grandes universités, et avec une expérience reconnue comme gouverneur de la Banque centrale des États de l'Afrique de l'Ouest (BCEAO), puis directeur général adjoint du Fonds monétaire international (FMI). Mais c’est aussi un sage, issu du Nord, et qui n’avait jamais fait le moindre geste pour légitimer l’action des rebelles armés qaund le Nord s'était embrassé.
La campagne s’est poursuivie, libre, entre les deux tours, avec un vrai débat télévisé, et les chiffres donnés hier après midi par la commission électorale indépendante (CEI) étaient logiques : l’appel de Bédié à voter Ouattara, avec franchise, en a fait un vainqueur, même si une part de l’électorat a rejoint Gbagbo.
Puis, tout a commencé à basculer.
Les travaux de la commission électorale se sont éternisés alors qu’avec près de 10 points d’écart la messe était dite. Mais, pour l'équipe au pouvoir, il fallait tenir trois jours, ce qui dessaisissait la commission électorale indépendante, au profit du Conseil constitutionnel, une succursale de la maison Gbagbo.
S’est alors enclenché la belle mécanique.
Le président du Conseil constitutionnel est intervenu à la télé pour dire que la commission n’avait plus compétence pour annoncer les résultats et il a expliqué qu’il allait examiner les recours. Tout est clair : les recours seront admis, et Gbagbo va être déclaré élu.
Dans les heures qui ont suivi, on a appris que l’armée avait reçu ordre de bloquer toutes les frontières, et que les télés et radios étrangères étaient interdites. C’est déjà le couvre feu de 19 heures à 6 heures.
Un pays ne peut vivre isolé, et il faudrait beaucoup d'arguments pour faire accepter à la communauté internationale ce désaveu du peuple ivoirien. L'ONU est déjà présente dans le pays. De ce point de vue aussi, l'obstination de Gbagbo est une impasse, coûteuse.
Le peuple se laissera-t-il voler sa victoire électorale ? En Côte d’Ivoire, c’est l’heure des périls et les heures qui viennent vont être décisives. Pour ce coup, je serais vraiment heureux de dire que je me suis trompé.
Voici quelques sites internet encore disponibles ce jeudi soir.
http://www.africatime.com/ci/pays.asp?no_categorie=PRESSE#0
http://www.connectionivoirienne.net/

00:44 Publié dans Politique dans les pays étrangers | Lien permanent | Commentaires (44) | Envoyer cette note | Tags : cote d'ivoire, élections, conseil constitutionnel










