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culture

  • La Russie à l'Académie française

    Très intéressante cérémonie de réception à l’Académie française de Andreï Makine. Evocation de l’enracinement de la littérature dans notre culture commune avec la Russie, rappel de grands événements historiques oubliés et réécrits, et confiance innébralmable dans les forces de la culture. Ci-dessous des extraits du texte de Andreï Makine, et de la réponse de Dominique Fernandez.

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    Le texte de Andreï Makine

    Comme le ciel de l’entente franco-russe semblerait léger à côté de ces lourds nuages ! Serait-ce la raison pour laquelle le français, en Russie, n’a jamais été entaché par le sang de l’histoire ? Pourtant, le sang, hélas, a coulé entre nos deux pays et bien plus abondamment que dans les sables et les montagnes de l’Algérie. Soixante-quinze mille morts en une seule journée dans la bataille de la Moskova, en 1812, un carnage pas si éloigné, dans le temps, de la conquête algérienne. Oui, quarante-cinq mille morts russes, trente mille morts du côté français. Mais aussi la guerre de Crimée, dévastatrice et promotrice de nouvelles armes, et jadis comme naguère, l’Europe prête à s’allier avec un sultan ou – c’est un secret de Polichinelle – à armer un khalifat, au lieu de s’entendre avec la Russie. Et le débarquement d’un corps expéditionnaire français en 1918 au pire moment du désastre révolutionnaire russe. Et la Guerre froide où nos arsenaux nucléaires respectifs visaient Paris et Moscou. Et l’horrible tragédie ukrainienne aujourd’hui. Combien de cimetières, pour reprendre l’expression d’Assia Djebar, les Russes auraient pu associer à la langue française ! Or, il n’en est rien ! En parlant cette langue nous pensons à l’amitié de Flaubert et de Tourgueniev et non pas à Malakoff et Alma, à la visite de Balzac à Kiev et non pas à la guerre fratricide orchestrée, dans cette ville, par les stratèges criminels de l’OTAN et leurs inconscients supplétifs européens […].

    À la longue liste des villes et des victimes, la romancière algérienne aurait sans doute eu le courage d’opposer sa liste à elle en évoquant le demi-million d’enfants irakiens massacrés, la monstrueuse destruction de la Libye, la catastrophe syrienne, le pilonnage barbare du Yémen. Qui aurait, aujourd’hui, l’impudence de contester le martyre de tant de peuples, musulmans ou non, sacrifiés sur l’autel du nouvel ordre mondial globalitaire ?

    Assia Djebar ne pouvait ne pas noter cette résonance soudaine que suscitaient ses œuvres. Ainsi, dans son discours de réception à l’Académie, se référait-elle à... Tertullien qui, d’après elle, n’avait rien à envier, en matière de misogynie, aux fanatiques d’aujourd’hui. Que peut-on répondre à cet argument ? Juste rappeler peut-être que nous vivons au vingt et unième siècle, dans un pays laïc, et que presque deux millénaires nous séparent de Tertullien et de sa bigote misogynie. Est-ce suffisant pour que certains pays réexaminent la place de la femme dans la cité et dans nos cités ? Et que les grandes puissances cessent de jouer avec le feu, en livrant des armes aux intégristes, en les poussant dans la stratégie du chaos, au Moyen-Orient ? […]

    Si l’on me demandait maintenant de définir la vision que les Russes ont de la francité et de la langue française, je ne pourrais que répéter cela : dans la littérature de ce pays, ils ont toujours admiré la fidélité des meilleurs écrivains français à ce but prométhéen. Ils vénéraient ces écrivains et ces penseurs qui, pour défendre leur vérité, affrontaient l’exil, le tribunal, l’ostracisme exercé par les bien-pensants, la censure officielle ou celle, plus sournoise, qui ne dit pas son nom et qui étouffe votre voix en silence.

    Cette haute conception de la parole littéraire est toujours vivante sur la terre de France. Malgré l’abrutissement programmé des populations, malgré la pléthore des divertissements virtuels, malgré l’arrivée des gouvernants qui revendiquent, avec une arrogance éhontée, leur inculture. « Je ne lis pas de romans », se félicitait l’un d’eux, en oubliant que le bibliothécaire de Napoléon déposait chaque jour sur le bureau de l’Empereur une demi-douzaine de nouveautés littéraires que celui-ci trouvait le loisir de parcourir. […]

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    La réponse de Dominique Fernandez

    Gardons-nous de vous confondre avec ce qu’une certaine presse occidentale écrivait à la même époque. Les journaux de droite exultaient : le marxisme, le stalinisme n’avaient été que de sanglantes supercheries. On vous l’avait bien dit, que le communisme n’était qu’une mascarade, et ses partisans que des bourreaux cyniques ou des dupes idiotes. Dans votre livre, tout autre est le ton. Vous démythifiez le régime, mais la rage et le désespoir au cœur. Aucun accent de triomphe, aucune bonne conscience bourgeoise, aucune satisfaction d’être passé du bon côté. Ce n’est pas parce que le collectivisme a fait faillite, que le capitalisme est la panacée. La Russie est votre patrie, demeure votre patrie, et l’on sait à quel point, pour un Russe, la terre, la terre russe, prime sur toutes les autres valeurs. Vous souffrez par la Russie, vous souffrez en elle. De même que Dostoïevski mettait en scène des assassins sans les clouer au pilori, vous restez solidaire de ceux que vous condamnez. On sent entre vos lignes une intense compassion pour ceux qui ont trahi l’idéal révolutionnaire. Je reconnais là l’exception russe. Pouchkine donnait ce conseil à un juge : « Examine qui a raison, qui a tort, et puis punis-les tous les deux. » Et Gogol : « La première sentence doit être rendue selon la justice des hommes. Justifiez-y l’innocent et condamnez le coupable. Quant à la seconde sentence, qu’elle soit rendue selon la justice de Dieu. Et cette fois condamnez et l’innocent et le coupable. »[…]

    Ces vingt-six millions de morts vous hantent, et l’ingratitude de l’Occident pour leur sacrifice vous indigne à juste titre. Je partage votre tristesse. L’an dernier, pour le soixante-dixième anniversaire de la Victoire, Paris a-t-il invité un seul officiel russe aux fêtes commémoratives ? L’opinion générale, chez nous, pense que l’écrasement du IIIe Reich et la libération de l’Europe n’ont été possibles que grâce au débarquement en Normandie. Bien sûr, il n’est pas question de minimiser la contribution des alliés anglo-saxons, mais enfin, il faut rappeler que celle de l’U.R.S.S. a été beaucoup plus importante. Le front en Normandie mobilisait 76 divisions allemandes, tandis que 165 étaient engagées sur celui de l’Est. L’abnégation héroïque des assiégés de Leningrad, qui auraient très bien pu se rendre sans manquer à l’honneur, mais ont préféré mourir de froid et de faim – un million de morts en trois ans –, la bataille de Stalingrad, le combat de chars à Koursk, la bouillie des cadavres après chaque assaut, toutes les réminiscences de cette lutte titanesque passent dans le martyrologe que vous dressez, et qui est aussi un réquisitoire implicite contre l’amnésie de l’Occident. Vous vous en prenez, en particulier, à ceux qui accusent les soldats russes d’avoir « retardé » la libération d’Auschwitz. Ces soldats, comme l’oublient leurs frivoles détracteurs, devaient monter à l’attaque sans tirer, les Allemands se protégeant derrière leurs prisonniers. Mais les clichés ont la vie dure, la perte de mémoire et le déni de réalité encore plus. Comme vous vous plaisez à le dire, les Français admirent les Américains, qui les méprisent, et ils méconnaissent les Russes, qui les admirent.[…]

  • Festival d’Avignon : Fuir devant le FN ?

    MovieCovers-73774-73774-BLANCHE NEIGE ET LE CHATEAU HANTE.jpgLes bobos ont vraiment des convictions en fromage blanc. Le FN gagnerait à Avignon ? Le Festival s'apprête à fuir…. Quelle faiblesse de caractère, quelle vie en cocon, et quel mépris des électeurs.

    Monsieur Chouchou-de-l’Etat Olivier Py est un homme de théâtre, apprécié et respecté dans son univers. Il a été nommé directeur du festival d’Avignon, et personne n’a pu dire que cette nomination était usurpée. Ce festival est l’un des plus grands rendez-vous mondiaux du théâtre, avec plus de 1 000 compagnies et 1 200 spectacles. C’est aussi un gros business, qui ne tient que par l’engagement de l’argent public. Ça ne me choque pas, car on ne peut exiger la rentabilité économique du théâtre, mais il faut donner les chiffres. Pour 2014, le budget de 12 millions d'euros 2014, soit 42 %de recettes et 58 % de subventions publiques : 52 % de l'État, 28 % de la ville d'Avignon et de la Communauté d'agglomérations du Grand Avignon à parts égales, 9 % du département du Vaucluse, 8 % de la région Provence-Alpes-Côte d'Azur, et 3 % de l'Union européenne.

    Oui, mais voilà, la ville d’Avignon, c’est une Droite divisée et un Gauche déboussolée. Résultat des courses : en tête, le FN Philippe Lottiaux à 29,63%, suivi du PS Cécile Helle, à 29,54% et de l’UMP Bernard Chaussegros à 20,91%. Pas trop de réserve pour le PS, à part les abstentionnistes, et l’UMP est décroché. Alors, dimanche prochain ? On verra…

    Mais cette victoire – possible – chiffonne gravement Monsieur Chouchou-de-l’Etat Olivier Py, expliquant que si le FN gagne, « il n'aurait aucune autre solution » que de partir d'Avignon : « Je ne me vois pas travaillant avec une mairie Front National. Cela me semble tout à fait inimaginable. Donc je pense qu'il faudrait partir. Il n'y aurait aucune autre solution ».

    Ah bien, je ne suis pas du tout d’accord.

    D’abord, le festival ne lui appartient pas.

    Ensuite, que ça lui plaise ou non, les électeurs ont voté, et un vote ça se respecte. Quel que soit le second tour, la vérité est que les électeurs ont placé le FN en tête. Alors, je suis en désaccord total avec ces électeurs, et j’espère que FN perdra, mais cette manière de traiter certains de nos concitoyens comme des pestiférés – dans ce domaine comme dans d’autres – est insupportable.

    Enfin, quand on a des convictions, on ne se casse pas, on mène le combat des idées. Le théâtre, ce spectacle vivant qui se nourrit de la rencontre avec le public, a beaucoup à faire,... mais on dirait que ça défrise Monsieur Chouchou-de-l’Etat Olivier Py… Se colter le réel, parler aux gens de la vraie vie… Ouhala, il va falloir convaincre, argumenter, affronter, subir des échecs… Fatiguant, Chouchou préfère allez faire le beau devant un public qui le flattera. 

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  • Pizzas en France : L’Italie doit porter plainte

    13310748-paille-de-ble-et-farine-de-ble.jpgNos amis Italiens sont très sympathiques,... parfois un peu trop. Avec une science ajustée et une pratique ancestrale, venues droit des cuisines des mamas de Naples, ils ont inventé une référence culinaire absolue : la pizza.

    Tous les jours, ils renouvellent l’exploit, et comme des artistes, ils peuvent signer chacune de leurs œuvres. Les mêmes excellents produits, la même méthode, le même œil pour surveiller le moment où… Mais chaque pizza est unique, comme un œuvre éphémère et éternelle. La beauté commence quand la pizza sort du four, mais la consécration est lors de l'arrivée dans l’assiette : un grand moment de vie, où l’on est persuadé que le bonheur peut exister sur terre. D’ailleurs, on sent que le serveur veut s’assoir à table et partager. C’est flagrant.

    Le printemps va à l’Italie comme le soleil à la mer. Alors, chères amies et chers amis, foncez en Italie, et depuis l’aéroport demandez au taxi de vous conduire direct à une pizzeria. L’hôtel est secondaire.

    VERTIGINEUSE-SOURCE-D-EAU-VIVE.gifA Florence, à Rome, à Sienne ou à Naples, la pizza n’est pas la même. Allez dans les villages, ou faites-vous inviter chez des amis : ce sera toujours le même enchantement, toujours le joyeux renouveau, toujours le grand rendez-vous. Mais chaque fois différent.

    La pizza nous dit tout, car elle ne répond qu’aux meilleurs produits du ciel : d’un côté, la farine, l’eau, le levain et le sel ; de l’autre, le bienfaiteur coulis de tomates, la mozzarella, l’huile, les herbes et quelques produits de la mer.

    La pâte… Elle doit être fine, un peu aérée et craquante. C’est de la pâte à pain, bien sûr, ce pain qui est le trait d’union des peuples de la Méditerranée. Mais laissons le pain aux boulangers. Ici, il faut tout revoir, car la pâte doit être un régal en elle-même, et un berceau d’accueil pour les plus goûteuses des tomates. C’est là le défi ! Avec la cuisson, le coulis de tomate va rendre de l’eau,… alors qu’il faut garder le fond de la pâte craquante… Le dosage réussi est l’œuvre des maîtres, et tout se joue avec le four qui doit être chaud, puissant, aéré et non-violent. En un mot, généreux.  

    diagonale-sel-guerande-824366.jpgEh oui, la pizza... Par sa beauté, sa classe et son ancrage dans la culture, c’est une grande sœur des plafonds de la Chapelle Sixtine.

    Or, en France, cette sublime pizza est massacrée. Certes, il existe de bonnes adresses. Nos Italiens d’ici se sont adaptés au goût français, et en cherchant un peu, on retrouve de bonnes bases. A Lyon, brillent de fières maisons : Nicolo et Vito, 45 rue Franklin ; Balmoral, 14 rue Lanterne ; Carlino, 15 rue de l’Arbre-Sec ; Chez Carlo, 22 rue Palais Grillet. Et je veux bien croire qu’il en existe d’autres, très honorables. Sur le port de Bastia, il y a peu, un ami m’a fait découvrir Claudius.

    N’hésitez pas à donner les bonnes adresses de vos villes : c’est de salubrité publique.

    tomate.jpgMais trop d’ahuris de la cuisson s’aventurent, comme des brutes incultes, sur ces terres si sensibles.

    Ils usurpent le nom de pizzeria. Une horreur ? Non, un défilé d’horreurs ! Des pâtes lourdes, tristes, mal cuites, gommeuses, boursouflées, bulbeuses, parfois grassouillettes, blanches comme si elles avaient été faites avec du lait… Sans âme ni consistance, elles se délitent devant la première tomate venue… De mes propres yeux, j’ai même vu certaines "pizzas" servies avec du gruyère râpé ! Non, je n’invente pas : du gruyère râpé. J’en souffre encore.

    Aussi, je me pose cette question si simple : qu’attend l’Italie pour porter plainte ?

    Les noms de substitution ne manquent pas : cartonneria, chewing-gumeria, chamallowmeria, approximativateria, malcuiteria, mollassoneria, bouillipourléchateria, danoneria, n’importequoiteria…

    Huile-d-olive_zoom.jpgS’il y a des clients, que ces pharmacies déliquescentes fassent fortune... Ce n'est pas un problème. 

    Mais, j’en appelle à Giorgio Napolitano, le tout jeune président de la République d’Italie. A 87 ans, et malgré son énergie, il n’est pas sûr qu’il arrive à sortir l’Italie de la crise politique. Mais il pourrait  engager une action percutante pour la préservation de l’appellation de pizza.

    En fait, nous demandons une chose simple : nous voulons, en entrant dans une pizzeria, qu’on nous serve une pizza. Pas plus compliqué !

    Merci d’avance, Giorgio, d’engager cette procédure en contrefaçon, et on se retrouve quand tu veux à Rome devant une bonne pizza. 

    italie,culture,beauté

    Tout se joue avec le four

  • Vente d’objets sacrés hopis : Le respect des croyances à géométrie variable

    Vendredi, s’est tenue à Drouot une vente aux enchères d’objets religieux revendiqués par la communauté Hopi, pour plus de 900 000 euros. Une procédure de référé, peu convaincante, a été engagée en vain, et reste le sentiment d’un irrespect pour les croyances de cette communauté amérindienne.

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    Les Hopis sont des Indiens d’Amérique du Nord, une communauté de 18 000 personnes, regroupées dans douze villages sur les hauts plateaux de l'Arizona. 18 000 personnes, alors qu’on parle d’une tribu… Un temps brassés par des visiteurs, ils se sont réorganisés pour vivre préservés.  

    Fin février, ils ont été alertés car une collection de masques religieux de leur communauté allaient être vendue aux enchères à Drouot, par l’étude Neret-Minet Tessier & Sarrou.

    70 masques « Katsinam » provenant d'une collection privée, qui sont de très belles pièces, en bois et en cuir, souvent très colorés, parfois sertis de plumes, certains représentant des animaux. Ils incarnent l’esprit des ancêtres pour les Hopis.

    Le chef de la tribu amérindienne, LeRoy Shingoitewa, a dénoncé cette vente, avec des arguments simples : ces masques, qui ont un caractère religieux, sont une propriété collective de son peuple et cette vente est une « profanation de notre religion ».

    Leigh Kuwanwisiwma, le directeur du bureau de la préservation de la culture hopi, explique: « Les Kachinas sont des objets sacrés qui font partie de notre système de croyances et qui sont toujours utilisés aujourd'hui. Ce ne sont pas des objets d'art et ils ne l'ont jamais été. Aucune valeur monétaire ne peut leur être attachée ». Survival International, une organisation qui œuvre pour la préservation des conditions de vie des peuples premiers, a apporté son soutien.

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    Interdire la vente n’était pas simple, car la protection la plus efficace est réservée aux Etats, par la Convention de l'Unesco régissant la circulation des biens culturels. Le Pérou et le Mexique ont su s’en servir de manière très efficace.

    Or, les Etats-Unis n’ont offert qu’une résistance molle comme une chique, l'ambassadeur des Etats-Unis, Charles H. Rivkin se contentant d’une tweet faisant part de « sa tristesse ».  

    Les vendeurs indiquaient être sûrs de la provenance, car il s’agissait de la collection d’un amateur, constituée entre 1970 et 2000, par achat auprès d’intermédiaires et de galeristes. Certes. Mais cela laisse entière la question de savoir si l’acquisition d’origine avait été licite, et s’il n’y avait lieu de réparer une injustice, voire un affront à cette population.

    Gilles Néret-Minet, pleurait déjà devant une remise en cause de la vente et évoquait la menace d'une restitution généralisée des biens culturels provenant des épisodes coloniaux « qui font la base des grands musées du monde qui les ont préservés ». A ceci près qu’ici il y avait une revendication du fait du caractère sacré des masques.

    Ce qu’on comprend moins hélas, c’est la réplique qui a été donnée, car la seule procédure engagée a été un référé, jugé en urgence le matin même de la vente. Dans ce cadre, le juge a des pouvoirs limités. Alors que l’alerte était donnée depuis février, il aurait été possible d’obtenir un jugement sur le fond, dans le cadre de la procédure dite à jour fixe, avec des auditions d’experts.  

    Le juge des référés, selon les extraits donnés par l’AFP, a retenu que si ces biens ont pour les Hopis « une valeur sacrée, une nature religieuse ou s’ils incarnent l’esprit des ancêtres de ces personnes, il reste qu’il est manifeste qu’ils ne peuvent être assimilés à des corps humains ou des éléments du corps de personnes existant ou ayant existé...». Et l’ordonnance ajoute : « Le seul fait que ces objets puissent être qualifiés d’objets de culte (....) ne saurait leur conférer un caractère de biens incessibles de sorte que leur vente caractériserait un trouble manifestement illicite ou un dommage imminent».

    Le juge pouvait-il faire davantage dans le cadre de ce référé ? Quelles preuves ont été données sur la portée religieuse ? Sur le droit local interdisant la vente ?

    Reste une question de droit : comment le juge peut-il mesurer la portée du caractère sacré ? A partir du moment où les masques sont qualifiés d’objets de culte, c'est-à-dire qu’ils n’ont pas été désaffectés, ils doivent bénéficier de la protection due au titre la liberté de religion. Le juge devait appliquer l’article 1 de la loi de 1905, selon lequel « La République assure la liberté de conscience » et « garantit le libre exercice des cultes ». Le juge s’est-il prononcé sur cette loi, ce que ne dit pas l’AFP ? Il serait bien intéressant de connaitre la version complète de l’ordonnance de référé.  

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  • Inculture des avocats : L’état d’alerte

    Un confrère lyonnais, Alexis Dubruel, que je ne connais pas, vient de s'illustrer par un grand n’importe quoi, soutenant qu’existe un risque de partialité si un Juif juge un Juif. Aussitôt, le système s’emballe, tapant sur ce confrère, sans se poser la question de la responsabilité collective. Comme si cet avocat était de la culture hors-sol…

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    Les faits sont relatifs à une procédure très commune, le non-respect du droit de visite concernant un enfant. L’enfant n’est pas disponible quand le père vient exercer le droit de visite, et le père dépose une plainte pénale contre la mère pour non-représentation d’enfant, qui est un délit correctionnel.

    Le père qui porte plainte a pour prénom Moïse, et l’avocat de la mère s’aperçoit que le magistrat qui doit juger l’affaire a pour nom Levy. Et ça monte au « cerceau » de notre ami : il y a un risque de partialité ! Et notre avocat forme gaillardement une demande de récusation devant le président de la cour d’appel de Lyon, avec comme références les articles de Wikipedia sur le mot « Moïse » et le mot « Levy ». On rêve…

    Bien sûr, le président de la cour d’appel a rejeté cette demande, ajoutant l’amende civile maximale prévue, de 750 €.   

    Le procureur général, partie à la procédure, a annoncé dans la foulée qu’il allait saisir le Bâtonnier d'une procédure disciplinaire à l'encontre de l’avocat. Le Bâtonnier de l’Ordre, a fait savoir qu’il avait décidé d’engager une procédure disciplinaire.

    Oki. Essayons de regarder ça avec calme.

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    L’avocat ne met pas en cause le juge en lui imputant des griefs au motif qu’il est juif. Il manie deux arguments de gros bourrin : en un, une personne qui s’appelle Levy est juive, et en deux, un juif ne peut pas juger impartialement un juif, comme un noir ne pourrait le faire pour un noir,  ou un homo pour un homo. Il explique s’en tenir aux éléments « objectifs »… Mais, il ne se pose pas la question pour un juge ayant un nom gaulois-chrétien, qui pourrait juger un prévenu gaulois-chrétien. Le raisonnement repose donc sur un fond discriminatoire.

    L’immunité pénale des écrits judiciaires

    La garde des Sceaux Christiane Taubira a exprimé dans un communiqué « sa plus vive réprobation à l'égard de toute mise en cause de l'impartialité d'un magistrat dans l'exercice de ses fonctions du fait de ses origines, de son patronyme, ou de son appartenance ou sa non appartenance, vraie ou supposée, à une ethnie, une nation, ou une religion déterminée », rappelant « les dispositions de l'article 225-1 du code pénal définissant la discrimination ».

    Très beau, excellente Christiane,… mais tout faux.

    Les écrits d’avocats sont protégés par une immunité pénale, et de plus, cette requête n’était pas publique. Le délit d’audience n’existe plus, alors évoquer la réponse pénale comme une évidence fait un gros plouf. De plus, une sanction a déjà été prononcée, avec cette amende civile de 750 €.

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    Le droit disciplinaire est autonome comme l'a rappelé le Conseil constitutionnel en sa décision Q.P.C. n° 2011-178 : « la détermination des règles de déontologie, de la procédure et des sanctions disciplinaires applicables à une profession ne relèvent, ni du droit pénal, ni de la procédure pénale au sens de l'article 34 de la Constitution » et « s'agissant de la loi du 31 décembre 1971, elle organise la profession d'avocat et fixe la compétence des barreaux pour administrer et veiller au respect par leurs membres des règles déontologiques »  

    A ce titre, les écrits de l’avocat, s’ils contreviennent aux principes de dignité, de délicatesse, d'honneur, ne bénéficient pas de la protection accordée aux écrits judiciaires par la loi et les conventions internationales (Cour d’appel de Paris, C1, 10 mai 2012, n° 11/066627).

    Le conseil de l’Ordre, statuant comme conseil de discipline, est donc compétent. A lui d’instruire et de juger.

    Responsabilité collective

    Maintenant, il serait facile d’en rester à la responsabilité individuelle de cet avocat, car la question est aussi celle de la responsabilité collective : qu’en est-il de la formation universitaire, puis professionnelle, pour ne pas avoir su filtrer des raisonnements aussi aberrants ? Qu’en est-il de la qualité des examens infligés au cours de ces longues années d’études ?

    Les études de droit sont cannibalisées par le culte de l’ordre et l’enferment dans la technicité.

    Il est urgent de débaptiser les facultés de droit pour en faire des « facultés de la culture et des libertés ».

    Une doctrine juridique à la ramasse40thenglish_PPPA.jpg

    Il faut sans tarder déboulonner la statue de Jean Carbonnier, toujours idolâtré comme la référence des juristes. Jeune agrégé, il cherchait la gloire sous le soleil de Vichy et il a publié des écrits cent fois plus pourris que la requête débile de notre pauvre avocat, sur lequel le pays entier s’apprête à tomber.

    La faculté de droit s’est inventée une conscience faite de bric et de broc, et elle refuse toujours de tourner la page de Carbonnier, expert pour les enfilages de syllogismes à la petite semaine, incapable d’analyser le moindre rapport de forces sociales. La doctrine juridique n’a jamais rien anticipé : la décolonisation, l’Europe, le mouvement social, les nouveaux modes familiaux… Non, elle préfère formater les esprits au commentaire d’arrêt. Le plus neutre et le plus rétréci gagne.

    Vive la culture, vive la liberté

    La culture générale devrait être le grand enseignement dans les centres de formation d’avocats, pour essayer d’ouvrir à la compréhension du monde et montrer comment on croit savoir, alors qu’on sait si peu. Hélas, les primes vont systématiquement à la technique et à la dictature du monde des affaires.

    Ce pauvre confrère mérite une bonne remontée de bretelles, et le Barreau va s’en charger. Mais au lieu de stigmatiser cette errance, il faudrait s’attaquer à une formation inepte qui s’attache à produire des techniciens incultes.  

    Il faut dire qu’apprendre à se servir de son cerveau semble insupportable à notre société de l’ordre et de l’obéissance. Le vrai programme : parfaire sa culture, cultiver la liberté.

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