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  • Caroline Galactéros : La bataille d'Alep ou la déroute de la diplomatie occidentale en Syrie

    La bataille d’Alep est bien plus que la bataille pour la cette ville... Voici une entretien éclairante de Caroline Galactéros avec Alexis Feertchak, publié dans Le Figaro. Caroline Galactéros, Docteur en Science politique, dirige le cabinet d'intelligence stratégique «Planeting». Auteur du blog Bouger Les Lignes, elle a publié Manières du monde. Manières de guerre (éd.Nuvis, 2013) et Guerre, Technologie et société (éd. Nuvis, 2014).

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    FIGAROVOX. - L'Armée syrienne a repris le contrôle de la vieille ville d'Alep qui était aux mains des rebelles. Est-ce un tournant décisif pour la Guerre en Syrie?

    Caroline GALACTEROS. - Cette avancée des forces du régime est importante. Après la libération d'autres quartiers d'Alep-Est, avoir pu extirper les djihadistes de ce dédale de rues et de souterrains et les contraindre à se replier vers le sud-est de la ville témoigne d'une dynamique militaire positive en faveur de l'armée syrienne. Surtout, l'exfiltration réussie de plusieurs dizaines de milliers de civils vers l'ouest de la ville prive les djihadistes de leurs «boucliers humains» … et les adversaires occidentaux du régime d'un argument médiatique lourd contre l'implication militaire de Moscou à ses côtés…

    La prise d'Alep, si elle devait se réaliser rapidement, constituerait un cap au plan des forces morales qui s'opposent dans cet interminable pugilat, mais surtout une victoire politique symbolique de prix qui conforterait un rapport de force de plus en plus favorable à la restauration de l'Etat syrien. Le recul des djihadistes à Alep n'est en effet que la manifestation d'une déroute militaire globale qui semble chaque jour plus inéluctable, et d'un rapport de forces russo-américain où Washington perd pied. Même John Kerry dans sa déclaration à Bruxelles du 6 décembre (lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l'OTAN), semble jeter l'éponge, apparemment convaincu que la partie (i.e le renversement du régime syrien et l'éclatement du pays) est perdue, et cherche habilement à dédouaner l'Amérique d'un soutien aux mouvements rebelles radicaux devenu indéfendable et surtout sans issue. Sans issue… mais pas sans objet résiduel. La rivalité Washington-Moscou restera vive, au moins jusqu'à l'entrée en fonction de Donald Trump fin janvier prochain. De ce point de vue, la réduction de l'insurrection djihadiste à Alep n'est donc pas décisive, et l'administration Obama poursuivra sans doute son soutien au moins indirect aux groupes radicaux (notamment via la Turquie) pour pourrir au maximum le jeu russe et plus encore celui du nouveau Président, qui a déjà entrepris un dialogue avec Moscou pour sortir l'Amérique de ce bourbier. Peut-être un «deal» de type «blanc-seing à la Russie en Syrie contre mains libres à l'Amérique en Irak» pour redorer le blason US est-il en train de se nouer. La guerre ne va donc pas s'arrêter avec l'éventuelle reprise d'Alep. Elle cessera lorsque les puissances sunnites, les Etats-Unis mais aussi la France accepteront leur «échec» et chercheront sérieusement un compromis politique soutenable pour la Russie et l'Iran. Il faut pour cela que Ryad, Doha, Ankara, Londres et Washington admettent qu'il y a plus à gagner à négocier qu'à combattre, et sans doute aussi que Paris cesse de prendre des initiatives diplomatiques (du type de la conférence envisagée «des pays refusant la guerre totale»…) à contretemps et contre-emploi. Ces gesticulations dérisoires déconnectées de la marche réelle des évènements sont hautement contreproductives, même du seul point de vue égoïste de l'intérêt national. Nous ne reviendrons pas ainsi dans un jeu d'où nos maladresses et notre entêtement dogmatique nous ont exclus en nous déconsidérant.

    Dans quelle mesure la prise d'Alep consacre le retour militaire et diplomatique des Russes dans les affaires internationales?

    Ce retour de la Russie est à mon sens plus qu'une évidence. C'est une nécessité, n'en déplaise aux nombreux «experts» et commentateurs qui veulent contre toute évidence persister à voir le monde avec un regard de cyclope myope, de manière simpliste et manichéenne. Ils se trompent d'ennemi, par confort intellectuel et refus de se remettre en question. Leur responsabilité est en fait lourde dans la perpétuation du chaos et de la violence car en claironnant leur pensée indigente, ils sclérosent les lignes de fracture au lieu de contribuer à les dépasser. Il est pourtant urgentissime de reconnaître enfin que le modèle implicite des relations internationales qui a eu cours depuis 20 ans s'est définitivement fracassé contre ses propres excès. L'idéalisme moralisateur comme masque d'un interventionnisme rapace a fait des ravages qu'on ne peut plus ignorer. Chez les peuples victimes de notre empressement à les «libérer», mais aussi chez tous ceux que l'on croit ainsi convaincre de la prévalence du modèle occidental de développement politique, économique et social. Et l'effet boomerang de cette offensive qui ne dit pas son nom joue désormais à plein contre nous.

    Profitant de cet échec patent, la Russie propose - à l'occasion du conflit syrien -, de rééquilibrer le jeu international, d'admettre sa multipolarité de fait et de se rapprocher de l'Occident dont elle s'estime encore pleinement partie. Surtout, elle offre un modèle alternatif de référence et surtout de protection plutôt convaincant: fiable, cohérent, pragmatique, résilient. Ne pas «lâcher Assad» en dépit de la curée internationale contre lui, et surtout protéger l'Etat syrien du démembrement a un impact non seulement à Damas et Téhéran, mais aussi au Caire, à Alger, à Dehli, en Afrique, aux EAU, à Ankara et même d'une certaine façon, à Ryad… La diplomatie du dialogue ouvert et sans exclusive (officiel ou discret) de Moscou avec tous les acteurs directs et indirects du conflit syrien va bien au-delà de la gestion optimale de ce seul drame. L'entreprise de séduction «à la russe» tous azimuts se poursuit. Les émissaires de Moscou, directs ou indirects (palestinien…), nouent des contacts, proposent des partenariats divers, des contreparties attractives à un appui aux positions russes sur ce que doit être la transition politique syrienne. Bref, les lignes bougent et, au lieu de les franchir, là encore, en France ou ailleurs, on oppose artificiellement la logique militaire à la diplomatique, comme si elles n'étaient pas étroitement liées. Comme si on pouvait décider de faire la guerre ou de négocier! Ça ne marche pas comme ça. Ce n'est pas la guerre comme seul mode d'action …ou la diplomatie hors sol dans le silence des armes. Seule la prise d'ascendant militaire sur le terrain et un rapport de force qui ne peut plus évoluer qu'à la marge permettent à un moment donné aux belligérants contraints et forcés, et à leurs parrains divers de s'assoir à la table de négociation de manière productive.

    Pour l'heure, les Russes ont marginalisé les Américains - qui ont déjà fort à faire pour «soutenir sans soutenir» les djihadistes et essayer de maitriser leur allié turc indocile. Ils dominent le front diplomatique et cherchent à réunir autour de leurs auspices exclusifs un panel crédible et représentatif de la diversité syrienne pour un processus politique qui débouchera sur des élections et surtout sur le maintien de l'unité syrienne même dans l'hypothèse d'une structure étatique fédérale. Mais à Paris, au lieu de s'insérer dans cette approche pragmatique, on persiste à criminaliser Vladimir Poutine, à parler d'Assad comme du bourreau unique de son peuple, à minorer le soutien populaire au régime de Damas pour accréditer l'idée qu'on pourrait, de l'extérieur, imposer un casting représentatif… qui pourtant a sombré sans équivoque dans le discrédit et en est lui-même réduit à proposer «de parler avec la Russie» pour ne pas quitter tout à fait la scène. Et la guerre continue.

    Quelles suites peut-on imaginer pour le régime de Bachar al-Assad?

    Assad n'est ni le (seul) problème, ni la solution. Cette polarisation sémantique elle aussi est hautement contreproductive. C'est un atout dans une négociation globale que chaque puissance intervenante essaie de valoriser au mieux. Si la reconquête militaire se poursuit à son avantage, il pourra sans doute négocier des conditions de sortie honorables pour lui et ses proches au terme d'un processus politique institutionnel et électoral auquel lui - ou d'autres de ses proches, membres éminents du régime - devront d'une façon ou d'une autre participer.

    Quel est le jeu de la Turquie alors que le pays poursuit au Nord de la Syrie son opération «Bouclier de l'Euphrate»?

    La Turquie est revenue depuis juillet dernier pleinement dans le jeu politico-militaire régional. Al-Bab, qu'elle essaie d'encercler avec l'aide de ses rebelles affiliés de l'Armée syrienne libre (ASL), est un point stratégique entre Alep et la ville de Manbij qui est elle, tenue par les Kurdes, ennemi principal du pouvoir d'Ankara et de son point de vue bien supérieur en nocivité à Daech qu'elle a longtemps soutenu. Son idée de manœuvre - qui inquiète d'ailleurs fortement Damas - pourrait être de déloger Daech d'Al-Bab pour y prendre sa place, empêchant ainsi la réunification des zones kurdes tout en continuant à nourrir la lutte des islamistes radicaux contre le régime syrien via son «proxy» ASL notamment. D'une manière générale, on peut dire qu'Ankara mène très habilement sa partie, ne renonce à aucune de ses ambitions régionales à la fois en Irak et en Syrie, jouant tout à la fois de son appartenance à l'OTAN - qui sert les Américains dans leur jeu contre la Russie et les rend conciliants -, et de sa «réconciliation» avec Moscou qu'elle monnaie contre une tolérance russe à ses avancées militaires en Syrie.

    La réalité du conflit syrien donne-t-elle ainsi raison aux positions diplomatiques de Donald Trump et François Fillon?

    Pour moi, notre monde a un très urgent besoin de réalisme politique et stratégique. Il faut ouvrir, au nom même de l'apaisement de sa violence structurelle, une ère de coopération hyperpragmatique et à visée éthique (ce n'est pas contradictoire!) en abandonnant les utopies mortifères de l'idéalisme moralisateur qui ont pavé le monde de cadavres civils sacrifiés sur l'autel de notre ubris. Il faut revivifier les Nations Unies et revenir au respect de leur Charte fondatrice. La stabilité de l'ordre international dépend du respect de la souveraineté des Etats, de la non-ingérence dans leurs affaires intérieures et de l'exemplarité politique propre des démocraties occidentales, non de leur interventionnisme cynique sous des prétextes qui depuis longtemps ne convainquent plus que de grandes âmes au bellicisme refoulé qui depuis leur confortable cocon, décident de la vie ou de la mort de peuples entiers. Donald Trump est en train de s'entourer d'une équipe en matière internationale et de défense que je trouve de très bon niveau. Ses émissaires sont déjà à l'œuvre pour nouer des liens précieux. Nous aurons bientôt sans doute de bonnes surprises … et plus que nos yeux pour pleurer et faire oublier l'indigence de notre compréhension des enjeux diplomatiques et stratégiques liés à son arrivée au pouvoir. Notre docilité diplomatique envers l'Administration sortante, pourtant si mal récompensée, nous a empêchés d'accueillir l'alternance américaine comme un Etat du rang de la France aurait dû évidemment le faire: avec un respect du vote démocratique et un accueil ouvert au dialogue avec le nouveau pouvoir de Washington. Encore une fois, nous donnons des leçons, refusons la réalité d'un nouveau président qui nous déplait car il voit le monde sans lunettes roses et noires. Et nous nous enfonçons un peu plus dans la relégation diplomatique et stratégique. Sauf à mettre en œuvre très vite une complète refondation de notre politique étrangère sur une base souveraine, indépendante, réaliste, audacieuse et généreuse. Ce n'est pas un choix. C'est impératif. Il semble que le vainqueur de la primaire de la Droite et du centre en a une claire conscience. Il faut souhaiter ardemment qu'il trouve en Donald Trump tout autant qu'en Vladimir Poutine des interlocuteurs désireux de promouvoir un triple «reset» (des relations américano russe, franco-américaine et franco-russe) et de faire renaître un pôle occidental élargi, influent et attractif. Nous avons tout à y gagner.

  • Contre la terreur à Paris, il faut gagner la paix au Moyen-Orient, par Edgar Morin

    Des textes qui éclairent, nous en avons bien besoin, et pas la peine d’être d’accord sur tout. Le débat est si nécessaire. Voici un article d’Edgar Morin, Contre la terreur à Paris, il faut gagner la paix au Moyen-Orient, publié dans Le Monde.

    *   *   *

    9782021120943.jpgCe ne sont plus des attentats. Avec une action meurtrière massive menée en six lieux simultanés, la stratégie, donc la guerre est entrée dans Paris. Il y avait des partisans Daech ici et là. Maintenant Daech est chez nous. Il ne s’agit pas d’une guerre de religions. Il s’agit de la guerre d’une secte fanatique issue de l’Islam contre toute la société, y compris islamique, qui soit autre qu’un totalitarisme religieux.

    Rappelons que si les forces de Daech sont endogènes à l’Islam, y constituant une minorité démoniaque qui croit lutter contre le Démon, c’est l’Occident, notamment américain, qui a été l’apprenti sorcier délivrant les forces aveugles qui se sont alors déchaînées.

    Ajoutons que si nous sommes dans le droit, cessons de nous sanctifier. Continuons à dénoncer leurs monstruosités ici et là-bas, mais ne soyons pas aveugles sur les nôtres, là-bas. Car nous utilisons aussi, à notre mode occidental, tueries et terreur : ceux que frappent drones et bombardiers sont principalement non des militaires, mais des populations civiles.

    Nous ne pouvons faire la guerre pour détruire Daech en France qu’en nous transformant en Etat policier militarisé. Alors que faut-il faire une efficace à Daech ? La réponse est simple : faire la paix au Moyen-Orient.

    Le rôle fécond de la France aurait été, non pas d’accompagner de ses frappes les frappes américaines qui en aucun cas ne peuvent gagner une guerre, non pas d’accompagner une coalition débile parce que ne comportant qu’une partie des ennemis de Daech, mais d’œuvrer pour une coalition générale des moins barbares (y compris Russie, Iran et nous-mêmes) contre le plus barbare de tous. Il aurait été non pas d’exiger l’élimination de Bachar El-Assad comme préalable à la fin des massacres en Syrie, mais de demander la fin des massacres en Syrie comme préalable absolu. Et comme le tyran syrien est consolidé par la Syrie, combien de millier voire de centaines de milliers de morts faudra-t-il encore avant que Bachar ne disparaisse ?

    Le bon rôle de la France aurait été de concilier MM. Poutine et Obama, les nations ou organisations sunnites et les nations ou organisations chiites contre l’ennemi commun le plus dangereux, Daech, et cela grâce à cessez-le-feu en Syrie et en Irak.

    Il aurait été, non pas de faire chorus à la prétention stupide de reconstituer l’Irak, dont l’Etat et la nation ont été durablement désintégrés par la guerre de Bush, non pas de rêver à la construction de la Syrie, mais dénoncer des buts de paix qui, seule réponse possible au califat de Terreur, serait une Confédération du Moyen-Orient respectant les religions, cultes et cultures si diverses de la région, et par là arrêtant l’hémorragie des minorités.

    Enfin, disons que la guerre contre Daech se gagnerait, non seulement par la paix en Syrie, mais aussi par la paix dans les banlieues. Rien n’a été fait en continuité et en profondeur pour une véritable intégration dans la nation par une école enseignant la nature historique de la France qui est multiculturelle, et dans la société par la lutte contre les discriminations. Ajoutons que la paix en Syrie éteindra le fantasme de purification et de rédemption par le don de soi qui, liant romantisme et fanatisme, a poussé et continue à pousser les jeunes gens sur l’atroce chemin de bataille.

  • Rohani et Hollande : Quel avenir ?

    La diplomatie, ce sont les relations d’Etat à Etat, les sourires sans la sympathie, et la diplomatie compte surtout quand les Etats ne sont pas d’accord entre eux. De ce point de vue, la visite du président Hassan Rohani à Paris, ce week-end, ce sera un grand moment tant il existe entre les points de vue français et iraniens des désaccords majeurs, reposant sur des conceptions fondamentalement différentes du droit international.

    Le président iranien, à l'approche de cette visite, a donné une interview à Europe 1 et France 2, et sur deux questions au cœur de la politique étrangère française, il développe – sans surprise – le point de vue iranien, mais avec une assurance qui devient un défi à Hollande.

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    D’abord, Israël

    C’est le point de vue établi de l’Iran, mais à trois jours d’une réception officielle à l’Elysée, ça pèse.

    «Nous pensons que toutes les personnes qui étaient d'origine palestinienne et qui sont en errance à l'étranger doivent pouvoir tous revenir sur leurs terres. Il faut qu'il y ait des élections publiques sous la supervision des Nations unies et, quels qu'en soient les résultats, nous les accepterons ». Invité à préciser sa pensée, M. Rohani a déclaré qu'il ne parlait pas de deux États (un israélien et un palestinien), mais « d'un seul ».

    « Nous disons que tout le monde doit se réunir pour voter sur l'ensemble du territoire palestinien tel qu'il était dans ses frontières d'avant 1948. Nous disons que tous les juifs, tous les musulmans, tous les chrétiens et toutes les personnes qui sont originaires de la Palestine et qui sont en errance doivent pouvoir revenir en Palestine ».

    Interrogé sur la légitimité d’Israël, Rohani poursuit : « L'État actuel d'Israël n'est pas légitime. C'est pourquoi nous n'avons pas de relations avec eux car nous ne considérons pas cet État comme légitime ».

    Un chef d’Etat sera donc reçu à l’Elysée, après cette déclaration, et la réitérera manifestement si un journaliste lui pose la question.

    Ensuite, la Syrie

    La politique française est bien connue : la nécessité inconditionnelle du départ de Bachar El-Assad.  

    Là encore, Rohani défend la ligne de l'Iran, mais les termes choisis s’adressent à Hollande :

    « Je pense que nous devons changer la manière de poser la question, ce n'est pas une question de personnes mais du peuple syrien, il est question de stabilité et de sécurité. Certaines personnes essaient de détourner le débat, nous devons éradiquer le terrorisme en Syrie ».

    « Pensez-vous qu'on puisse lutter contre le terrorisme sans un état légitime à Damas? Quel pays peut lutter contre le terrorisme sans un état fort ? On n'a pas le droit de décider pour un pays qui doit être candidat et qui ne doit pas l'être, c'est au peuple syrien de décider ».

    Alors, Hollande ?

    Hollande,…et la classe politique ? Car il y a en France un large consensus sur ces questions. Et bien hier, aucun écho ou presque, alors que si un citoyen français se risquait à tenir de tels propos sur Israël, ce serait la correctionnelle.

    Donc, on suivra à la loupe la rencontre entre Rohani et Hollande. Bien sûr, Hollande défendra ses choix politiques, … et ses analyses juridiques. Avec comme alliés-pivots Israël et l’Arabie-saoudite, et rejetant la Russie, la Turquie, l’Iran et la Syrie.

    Tout le problème est que les rapports de force ont profondément changé au Proche-Orient. Il ne reste rien des discours ambitieux d’Obama, qui désormais laisse filer. La Russie et l’Iran tiennent la corde pour résoudre la crise syrienne, et toute la région va s’en trouver transformée. Alors un clash avec l’Iran, pourquoi pas, mais quels moyens se donne la France garder un poids politique au Proche-Orient ?

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  • Renaud Girard : «La France doit cesser d'être le caniche des États-Unis»

    41TAkxBVREL._SX317_BO1,204,203,200_.jpgTrès intéressant entretien de Renaud Girard au Figaro.

    Figaro.- Un accord historique sur le nucléaire iranien a été conclu alors que la France s'est montrée en retrait. Laurent Fabius s'est rendu mercredi 29 juillet à Téhéran pour tenter de réchauffer les relations franco-iraniennes. La France a-t-elle été à la hauteur de l'enjeu?

    RG.- Comme l'a dit l'ancien ambassadeur à Téhéran François Nicoullaud, dans cette négociation menée avec succès par Obama, les Français n'ont joué que «les grognards ou les utilités». L'initiative a été américaine. Laurent Fabius a même tardé à recevoir l'ambassadeur d'Iran en France. Lors de la conférence de Genève II en janvier 2014, Fabius avait refusé la participation de l'Iran. C'était une position stérile! Comme le disait De Gaulle, «il faut prendre les choses comme elles sont, car on ne fait pas de politique autrement que sur les réalités.» L'Iran est évidemment un facteur essentiel dans la résolution de la crise syrienne. Ne pas inviter l'Iran alors que des puissances scandinaves l'étaient, c'était mener une politique non ancrée dans le réel.

    François Hollande a pris sur lui de livrer des armes à la pseudo Armée syrienne libre - des missiles Milan, des mitrailleuses 12.7 et 14.5 - ; elles se sont retrouvées au bout d'une semaine aux mains des Katiba islamistes. C'est l'un des plus gros échecs des missions récentes de la DGSE. Espérons que ces armes ne se retourneront jamais contre la France.

    Figaro.- La France aurait-elle pu davantage exploiter une position de médiateur?

    RG.- Je regrette de manière générale que ce ne soit pas la diplomatie française qui ait réussi ce deal historique, comme elle avait réussi par le passé à faire la paix entre les Américains et les Vietnamiens - je fais référence aux accords de Paris de janvier 1973. J'avais moi-même proposé, dans un éditorial du Figaro du 21 mai 2007, alors que Nicolas Sarkozy et Bernard Kouchner venaient d'arriver aux affaires, que la France jouât le rôle d'honest broker (médiateur sincère) entre l'Iran et les Etats-Unis. Ces deux pays ne sont pas des rivaux naturels. Autour de la mer Caspienne, les rivaux naturels sont plutôt la Russie et l'Iran. Il me semblait qu'une fenêtre d'opportunité se présentait alors, celle de la politique française classique au Moyen-Orient, qui se caractérise par une certaine indépendance. Le fait que Sarkozy et Kouchner entretenaient de fortes relations d'amitié avec les Etats-Unis était paradoxalement un avantage, car l'Amérique n'aurait pas mis de bâtons dans les roues à une initiative française.

    Le numéro 3 du régime, Ari Larijani, m'avait reçu le 24 mai 2007 à Téhéran pour me convaincre qu'une ingénierie était possible afin de ramener la confiance entre Occidentaux et Iraniens. Je l'avais amené dans le bureau de Bernard Kouchner fin juin 2007 et il lui avait répété le même message. Cette ingénierie a été trouvée par l'accord historique du 14 juillet 2015 à Vienne. Un arrangement a été trouvé pour rassurer les Occidentaux sur la non-militarisation du programme nucléaire iranien. Évidemment, le Traité de non-prolifération dont l'Iran est signataire autorise les activités nucléaires civiles. Nous avons perdu huit ans, et c'est dommage.

    Figaro.- Quelles peuvent être les conséquences économiques et politiques pour la France de ce «raté diplomatique»?

    RG.- La France avait une position exceptionnelle qu'elle n'a pas exploitée. On peut craindre que la France, dans les futurs gros contrats qui se noueront en Iran, se fasse dépasser par l'Allemagne, l'Italie ou les Etats-Unis. La politique anti-iranienne quasi obsessionnelle qu'a menée Laurent Fabius au début de son mandat a viré à une attitude plus rationnelle de l'exécutif français - quand Hollande a rencontré Rohani à l'ONU en 2013. J'approuve la visite de Fabius à Téhéran, même si je la trouve tardive. Je me réjouis que le président ait invité Rohani à Paris en novembre prochain.

    Figaro.- Peugeot et Renault se sont respectivement retirés en 2012 et 2013 du marché iranien, en raison des sanctions américaines. Les Etats-Unis vont-ils profiter commercialement et économiquement de ce nouveau marché ?

    La France a tellement peur des Etats-Unis que nous avons accepté que la BNP paie une amende de 9 milliards de dollars au Trésor américain, alors que la BNP n'avait violé aucune loi française, mais financé l'exportation de produits - ni trafic d'êtres humains, armes ou drogue - en provenance du Soudan, de Cuba ou d'Iran. La justice américaine a pris prétexte que ces transactions étaient libellées en dollars pour étendre l'application de la loi américaine et de ses sanctions commerciales aux relations entre une entreprise française et ces pays. En 1965, De Gaulle dénonçait «le privilège exorbitant du dollar». Aujourd'hui on assiste au privilège exorbitant de la justice américaine qui prétend appliquer sa loi au monde entier. Renault et Peugeot ont été victimes de pressions américaines, nous les avons hélas acceptées. Aujourd'hui, les entreprises françaises craignent d'agir par peur de s'attirer les foudres de la justice américaine. Elles regrettent que l'UE et ses Etats membres aient été incapables de les protéger le moins du monde. Après la scandaleuse amende imposée à la BNP, on aurait pu imaginer que l'Europe infligeât une amende de 15 milliards de dollars à Goldman Sachs pour avoir aidé le gouvernement grec à truquer ses comptes publics afin d'entrer dans la zone euro.

    Figaro.- Au-delà du cas iranien, peut-on parler de tournant atlantiste de la politique étrangère française?

    RG.- Disons que Bernard Kouchner comme Laurent Fabius n'ont pas apporté de véritable succès à la diplomatie française. La crise russo-ukrainienne serait propice à une médiation de la France, ce qu'a commencé François Hollande le 6 juin 2014 en Normandie, et ce qu'il a poursuivi avec les accords de Minsk, tout cela, main dans la main avec Angela Merkel. La médiation française entre la Russie et l'Ukraine aurait aujourd'hui plus de poids s’il n'y avait pas eu l'incompréhensible boycott en France du défilé de la victoire contre le nazisme du 9 mai 2015 à Moscou, et la ridicule affaire du refus de livraison des Mistral à la Russie. Le refus de respecter les engagements commerciaux sur les Mistral n'a rien changé à la balance stratégique dans cette région - où les Russes sont infiniment plus forts que les Ukrainiens - mais il a inutilement blessé les dirigeants russes.

    Notre relation avec les États-Unis m'apparaît de plus en plus déséquilibrée. De Gaulle en son temps avait recadré les choses en affirmant que nous étions alliés, et non alignés. Mais nous sommes aujourd'hui alignés. Sarkozy a commis une erreur en faisant revenir la France dans le commandement intégré de l'OTAN, une organisation militaire dont les résultats ont été médiocres au Kosovo et en Afghanistan. C'est un signe de sujétion qui n'était même pas réclamé par les Américains. Cet esprit de soumission fait que l'on accepte l'espionnage de la NSA. Ce dernier, qui par l'intermédiaire de monstrueuses amendes a mené à la vente d'Alstom à General Electric. J'espère que nous n'entrons pas dans la négociation sur le TAFTA dans le même esprit de sujétion. L'équipe de l'UE composée de 28 Etats aux intérêts divergents entre malheureusement dans ces négociations moins bien armée que l'équipe américaine.

    Figaro.- La guerre en Libye s'est-elle inscrite dans cette même logique néo-conservatrice?

    RG.- Nous avons détruit le régime de Kadhafi sans prévoir de solution de remplacement. Il y a trois règles d'or à respecter avant toute opération extérieure, hormis le respect nécessaire de l'ONU. Premièrement, une solution de remplacement après avoir destitué un dictateur. Deuxièmement: pouvons-nous garantir aux populations que nous venons «protéger» que leur situation sera améliorée après notre intervention? Troisièmement, cette intervention ménage-t-elle les intérêts à moyen et long terme de notre pays. Par qui Saddam Hussein ou Mouammar Kadhafi ont-ils été remplacés? En interrogeant aujourd'hui les Libyens, on perçoit clairement chez eux un regret de l'époque de Kadhafi où la liberté politique était certes inexistante mais où circulation, sécurité et éducation étaient assurées. A Bagdad, la population regrette aujourd'hui Saddam Hussein qui, malgré ses nombreux défauts, maintenait un pays au fort taux d'alphabétisation. Aujourd'hui à Raqqa, on jette un homosexuel du haut d'une tour, en Syrie, on décapite les chrétiens. Un dirigeant ne peut se lancer dans une opération extérieure pour sa propre gloire ou pour de simples raisons de politique intérieure.

    On n'a pas réfléchi aux intérêts à moyen et long terme de la France lorsque nous avons commencé cette guerre en Libye. Car l'effondrement du régime de Kadhafi a provoqué la déstabilisation de tous les pays amis de la France au Sahel, au point que notre ministre de la Défense, Jean-Yves Le Drian avait suggéré dans une interview au Figaro qu'il faudrait engager une deuxième guerre en Libye… pour corriger le chaos provoqué par la première. Kadhafi avait d'innombrables défauts mais il avait une qualité précieuse pour nous: il empêchait que son immense territoire fonctionne comme un appel d'air à l'endroit des candidats à la migration clandestine originaires d'Afrique sub-saharienne.

    Figaro.- Comment expliquer l'évolution de la diplomatie française en cinquante ans de l'indépendance d'un De Gaulle à l'alignement des dirigeants actuels?

    RG.- Cette évolution est due à plusieurs facteurs: une fascination pour la puissance américaine, un manque de fierté, une façon de baisser les bras. Jusqu'à récemment, demeuraient certains principes de notre tradition diplomatique - comme lorsque Chirac a refusé de participer à la guerre d'Irak, décision soulignée par le discours historique de Villepin à la tribune de l'ONU. Cette évolution indigne est assez difficile à expliquer. Elle a été opérée par des gens qui pensent que la France est trop petite pour exister par elle-même et qu'elle ne vit que dans un grand bloc occidental dirigé par l'Amérique. Cette rationalisation du monde est contestable. Je pense au contraire que nous avons notre mot à dire, notre génie national. Notre alignement ne rend pas service à l'Occident. De Gaulle était beaucoup plus utile à l'Occident en portant une parole différente de celle des Etats-Unis, que ne le sont nos dirigeants atlantistes. Sur la guerre du Vietnam, sur le conflit israélo-palestinien, sur le dollar, le président français avait pressenti ce qui se passerait. En janvier 1969, quand Nixon arrive aux affaires, la première personne à qui il rend visite est le général de Gaulle, qui avait pourtant abondamment critiqué les Etats-Unis précédemment. Preuve que cette critique était productive et qu'on attendait précisément de la France qu'elle critiquât son allié. Qui aime bien châtie bien. Kissinger, qui avait assisté à l'entretien entre Nixon et De Gaulle au sujet du conflit israélo-palestinien, m'a rapporté que Nixon partageait sur ce sujet entièrement les vues du président français. Contrairement à ce que l'on pense, l'Occident attend de la France une analyse droite, autonome, responsable, de la situation internationale, et pas un comportement de caniche qui se révèle à la fin contre-productif pour les intérêts de l'Occident et la paix dans monde.

  • Quand Sarkozy saluait la respectabilité de Kadhafi

    Le site de l’Elysée a fait disparaitre les photos de la visite de Kadhafi à Paris, en décembre 2007, mais on retrouve vite les discours tenus à l’époque. Voici la déclaration de presse de Sarkozy, le jour de l’arrivée de Kadhafi, le 10 décembre 2007, retrouvé sur le site de l’ambassade de France au Royaume Uni. Au passage, il salue la qualité de la collaboration avec les services Libyens quand il était ministre de l’Intérieur… Et toujours ce raisonnement binaire : rien faire ou foutre le feu.

     

    Kadhafi-et-Sarkozy.jpg« Mesdames et Messieurs, bonjour.

    Je voudrais vous dire dans quel état d’esprit la France reçoit aujourd’hui le président Kadhafi.

    La France reçoit un chef d’Etat qui a choisi de renoncer définitivement à la possession de l’arme nucléaire.

    La France reçoit un chef d’Etat qui a choisi de rendre les stocks sous le contrôle des organisations internationales.

    La France reçoit un chef d’Etat qui a choisi de renoncer définitivement au terrorisme.

    La France reçoit un chef d’Etat qui a choisi d’indemniser les victimes. Je recevrai, d’ailleurs, les associations de victimes. Et j’ai, d’ores et déjà, eu l’occasion de dire au président Kadhafi qu’il faudrait régler ce que la partie libyenne s’est engagée à faire, les derniers éléments du litige qui restent en cours de discussion.

    La France reçoit un chef d’Etat qui a choisi de libérer les infirmières bulgares détenues pendant plus de huit années. Je voudrais d’ailleurs dire à ceux qui font des commentaires sans savoir que, si la France n’avait pas conduit l’action qu’elle a conduite, ces malheureuses seraient toujours retenues aujourd’hui.

    C’est la France qui a demandé la libération et qui a négocié, avec l’Union européenne, cette libération et qui l’a obtenue.

    J’ajoute que ma conviction, la plus profonde, est que la France doit parler avec tous ceux qui veulent trouver le chemin de la respectabilité et de la réintégration dans la communauté internationale. Il faut encourager ceux qui tournent le dos au terrorisme. Il faut encourager ceux qui tournent le dos à la possession de l’arme nucléaire. Kadhafi-Sarkozy-avion2007.jpg

    Et je peux témoigner de la collaboration des services français avec les services libyens pendant les quatre années où j’étais ministre de l’Intérieur. J’ai dit au président Kadhafi, combien il fallait continuer à progresser sur le chemin des Droits de l’Homme dans tous ses aspects, tout ce qu’il restait à faire. Mais à l’inverse, que dirions-nous aujourd’hui aux dirigeants iraniens si nous ne tendions pas la main au dirigeant libyen qui a choisi lui-même de tourner le dos à l’arme nucléaire et au terrorisme ?

    Q - Pour encourager les libyens qu’est-ce que la France propose exactement ?

    R - La France signera des contrats de collaboration pour une usine de dessalement de l’eau de mer avec un réacteur nucléaire, pour une coopération en matière d’armement et différents contrats économiques. Et puis surtout, il faut que tous les pays dans le monde qui seraient tentés d’avoir recours à l’arme nucléaire comprennent que la communauté internationale ne traite pas de la même façon celui qui va dans le bon chemin, celui vers la respectabilité, et celui qui reste dans le mauvais chemin, c’est-à-dire celui qui se met en dehors de la communauté internationale. Si vous traitez de la même façon un Etat qui va du soutien au terrorisme vers le renoncement au terrorisme, alors pourquoi voudriez-vous que d’autres Etats comprennent qu’ils ont intérêt à aller vers la respectabilité ?

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