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  • Mossoul: Un bilan terrifiant, le fruit de crimes de guerre

    Guerre contre le terrorisme, tout est possible quand les troupes sont sous commandement US, même les crimes de guerre. Le chiffre réaliste est de 40 000 morts, massivement des civils, pour cette attaque de 9 mois.

    En juillet 2004, après une guerre éclair, les terroristes de Daech avaient pris la grande ville de Mossoul, où Abou Bakr al-Baghadi avait proclamé le califat. La coalition avait mis du temps à sa former, mais une fois lancée, l’issue de l’offensive sur Mossoul ne faisait pas de doute : une alliance des forces occidentales, irakiennes, kurdes et de milices chiites, avec une supériorité aérienne et de surveillance totale. Le drame redouté était une avancée aveugle des troupes, alors que les djihadistes de l’État islamique avaient pour unique objectif que de tenir, en se protégeant de la société civile.

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    La semaine dernière, Le Temps, l’un des rares journaux à parler du bilan, écrivait : « Tragiquement, l’État islamique a réussi son dessein apocalyptique. Personne ne se risque à un bilan. Des milliers d’habitants ont sans doute été tués sous le déluge de feu déclenché par l’armada anti-djihadiste. Les déplacés se comptent par centaines de milliers et rien ne dit qu’ils rentreront un jour chez eux ».

    Le 12 juillet, Amnesty International avait lancé l’alerte, en publiant un rapport intitulé «At any cost: The civilian catastrophe in West Mosul, Iraq», sur les coMbats entre janvier à la mi-mai 2017, le communiqué de presse résumant : « Ce document expose la manière dont le groupe qui se désigne comme l’État islamique (EI) a déplacé des civils des villages voisins vers les zones de combats de Mossoul-Ouest, les a pris au piège dans leurs maisons et empêchés de s’enfuir, les utilisant comme des boucliers humains. Les forces irakiennes et celles de la coalition n’ont pas pris de mesures appropriées pour protéger les civils qu’ils ont, au contraire, soumis à un déluge de feu terrifiant venant d’armes qui n’auraient jamais dû être utilisées dans des zones civiles densément peuplées ». Le rapport analyse avec une précision remarquable une série d’attaques s menées par les forces irakiennes et celles de la coalition menée par les États-Unis, et conclut : «L’ampleur et la gravité des pertes civiles durant l’opération militaire pour la reconquête de Mossoul doivent être immédiatement reconnues au plus haut niveau par le gouvernement irakien et par les autorités des États membres de la coalition menée par les États-Unis». Le rapport affirme : «Les horreurs dont la population de Mossoul a été le témoin, et le mépris de toutes les parties au conflit pour la vie humaine ne doivent pas rester impunis. Des familles entières ont été décimées et beaucoup sont toujours ensevelies sous les décombres. La population de Mossoul mérite que son gouvernement lui dise que justice sera rendue et que des réparations seront accordées afin que l’impact dévastateur de cette opération soit dûment pris en compte.

    Je souligne l’importance de ce rapport, resté bien inaperçu.

    Comme l’EI obligeait les civils à aller vers les zones de combat et les empêchait de s’enfuir, les zones qu’il contrôlait à Mossoul-Ouest se sont de plus en plus remplies de civils alors que les combats faisaient rage. Les forces irakiennes et celles de la coalition menée par les États-Unis n’ont pas adapté leur tactique à cette réalité et elles ont continué à utiliser des armes explosives et imprécises à large champ d’action dans des zones urbaines densément peuplées.

    «L’utilisation par l’EI des habitants comme boucliers humains n'amoindrit pas l’obligation légale des forces pro-gouvernementales de protéger les civils», a déclaré Lynn Maalouf, responsable d’Amnesty. Les planificateurs militaires auraient dû prendre des précautions supplémentaires en utilisant leurs armes de manière à veiller à ce que ces attaques ne soient pas illégales.»

    Amnesty International a recensé une série d’attaques dans lesquelles les forces irakiennes et celles de la coalition menée par les États-Unis « ne semblent pas avoir atteint les cibles militaires visées, mais au contraire avoir tué et blessé des civils et détruit ou endommagé des biens civils ». Dans certains cas, « la mort de civils ou les blessures qui leur ont été infligées semblent avoir résulté d’un choix d’armes inadaptées aux circonstances ou de l’absence de précautions nécessaires pour vérifier que la cible était bien un objectif militaire ».

    Même dans les attaques qui semblent avoir atteint la cible militaire visée, « l’utilisation injustifiée d’armes puissantes ou l’absence de précautions nécessaires ont entraîné des pertes inutiles en vies humaines ». C’est ainsi que « le 17 mars 2017, une frappe aérienne américaine sur le quartier d’Al Jadida, à Mossoul, qui avait pour but de neutraliser deux tireurs embusqués de l’EI, a tué au moins 105 civils. Que des explosions secondaires aient ou non eu lieu – ainsi que le ministère américain de la Défense l’a affirmé – il aurait dû être évident pour les responsables que le risque encouru par les civils du fait de l’utilisation d’une bombe de 500 livres était manifestement excessif par rapport à l’avantage militaire escompté ».

    Et ainsi de suite. Ce sont des crimes de guerre : « En utilisant des armes explosives à large champ d’action et en procédant à des frappes aériennes disproportionnées contre des zones civiles densément peuplées, les forces irakiennes et les membres de la coalition dirigée par les États-Unis n'ont pas adapté correctement leur stratégie à la réalité sur le terrain. Il ne fait aucun doute que des centaines, voire des milliers, de victimes civiles auraient pu être évitées dans l'ouest de Mossoul, si leur priorité avait été la protection des civils, comme l'exige le droit international humanitaire. » 

    Dans The Independant, publie un très documenté article de Patrick Cockburn : « Pourquoi le monde n’est-il pas outragé les morts massives de civils à Mossoul ? » D’après Patrick Cockburn, qui a suivi tous les évènements, les services secrets, repris par les autorités, estiment le nombre de morts civils à 40.000. Lisez son article, et suivez les liens. C’est effarant, et cela prépare quoi ?

    Pour le moment, nous en resterons au constat de ses morts civiles.  

  • Mossoul : La bataille de tous les dangers

    Sur le papier, la partie est belle : l’armée irakienne, appuyée par une force internationale cornaquée par les Etats-Unis – au total plus de 40.000 combattants – part à la conquête de Mossoul, prise au printemps 2014 par Daech, et devenue le centre du « califat », le grand projet d’Abou Bakr Al-Baghdadi, avec sans doute 5000 combattants. Si Mossoul tombe, Daech sera irrémédiablement atteint dans sa volonté de tenir un territoire.

    Oki... mais les difficultés sont aussitôt là.

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    1/ Une coalition minée par les divisions 

    La coalition n’est unie qu’en apparence, et encore... Les forces irakiennes sont au premier plan, avec l’appui de milices irakiennes qui sont chiites, kurdes et arabes, toutes rivales entre elles. Bagdad reste un régime faible face à Téhéran, Ankara et Damas, qui veillent scrupuleusement à ce qui va se passer, vu l’impact sur leur propre sécurité. Ajoutez les Etats-Unis, en second plan sur le terrain, mais au premier pour le commandement, ces Etats-Unis haïs par la population irakienne pour avoir détruit leur pays.

    2/ La population civile exposée comme jamais 

    Mossoul est une ville peuplée, sans doute 1,5 million d’habitants. Daech s’y est maintenu par la terreur, mais le groupe n’aurait pas pu contrôler une telle ville sans compter sur de solides appuis locaux. Daech se prépare depuis 2014 à cette offensive, et dans cette bataille vitale pour lui, il conduira la guerre sans aucune loi. Les populations civiles sont exposées aux plus grands des dangers. Moscou n’a pu s’empêcher de mettre en garde la coalition : attention à ne pas commettre de crimes de guerre…

    3/ Un repli vers la Syrie ? 

    Ecraser Daech ou le laisser fuir ? La Syrie n’est qu’à 100 km, et devant un siège qui se prolongerait, avec cette population civile en otage, qui peut éliminer une solution par une fuite des forces vives de Daech vers la Syrie, et tant pis pour le peuple syrien ?

    4/ Des djihadistes de retour 

    Des milliers de djihadistes dans la nature… C’est l’une des conséquences, et elle n’est pas la moindre. Les djihadistes – ceux de Mossoul et ceux qui seraient largués par la chute de Mossoul – se répandant à travers les contrées, et revenant dans leurs pays d’origine, expérimentés et prêts à tout pour la vengeance… Un prix à payer pour la chute de Mossoul.

    5/ Le scénario noir

    Que deviendra Mossoul ? Une ville irakienne, reprenant sa place d’une grande région irakienne, certes... On peut rêver : ce n’est qu’une vue de l’esprit. Cette ville très diverse est majoritairement arabe sunnite, et Mossoul ne serait pas tombée dans les mains de Daech sans un rejet massif par les populations du régime de Bagdad. Le scénario noir, c’est une population civile sacrifiée, Daech qui finit par fuir en Syrie, et la reprise de la guerre des clans à Mossoul. La guerre illégale par laquelle les Etats-Unis ont fracassé l’Irak joue comme une bombe à fragmentation, et je vois qu’on ne demande toujours pas de comptes au premier responsable.

    *    *    *

    Hier, nos glorieuses télés passaient en boucle les images des engins militaires avançant dans la beauté des terres irakiennes, berceau de notre humanité depuis les bords du Tigre, le drapeau irakien au vent, avec des commentaires débiles, du genre « Ça va pas être facile, les p'tits gars, mais faut le faire... »

    L'impunité des criminels, la gloriole sanguinaire, des morts à venir par milliers… De quoi pleurer…

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    Le pays qui impose sa dictature militaire au monde 

  • Réfugiés : Merkel simplement remarquable

    Pendant que le génial Hollande, émoustillé parce que Le Pen fait un score supérieur à Sarko au premier tour, cherche un trou de souris pour se faire réélire en 2017, Merkel se fait acclamer par les 1001 délégués du parti, lors du congrès de la CDU à Karlsruhe, sur l’accueil des réfugiés. Un décalage qui donne le vertige.

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    L’Allemagne a accueilli un million de réfugiés, alors que les pratiques répugnantes du PS ont en France limité ce chiffre à 20.000, et ces personnes sont si mal accueillies que nombre cherchent à fuir. Le FN n’a pas gagné de présidence de région, mais il s’est installé dans la tête des dirigeants : c’est bien plus grave.

    Accueillir en un an un million de personnes : toute la société allemande est sollicitée, les enjeux sont majeurs, et cette question était au centre du congrès. La CDU soutient cette politique d’accueil des démunis. Il y a beaucoup à dire sur les questions de fond : qui sont les réfugiés, d’où viennent-ils, quelles sont leurs motivations, veulent-ils rester ou cherchent-ils seulement un abri avant de retourner au pays… Questions importantes,… mais avant de poser ces questions, il y a un impératif : l’accueil de personnes en situation de vulnérabilité.

    Merkel a été très claire : « L'accueil des réfugiés début septembre, qui marchaient sur l'autoroute en Hongrie et en Autriche était un impératif humanitaire. Ni plus, ni moins ».

    Et après ? Il faut savoir partager. L’accueil des réfugiés constitue pour l'Allemagne un « rendez-vous avec la globalisation », selon la formule de Wolfgang Schäuble, le ministre des finances. Intégrer les réfugiés, c'est donc préparer « l'Allemagne de l'avenir ».

    Merkel s’est dite opposée à la remise en cause les principes de Schengen : « Schengen est d'une importance vitale », et « fermer les frontières n'est pas une option rationnelle au XXIe siècle ».

    La société s’inquiéte ? Se fait peur ? Superbe réponse de Merkel : « Mais dans quelle mesure ces réfugiés vont-ils changer notre pays ? L’Allemagne va certes changer, mais pas davantage qu'elle a changé ces vingt-cinq dernières années, avec la réunification », et de dénoncer ceux qui distillent les discours de « haine », avant d’appeler à « surmonter la résignation ».

    Quant au texte de synthèse du Congrès, Merkel est intervenue en personne pour ne figure pas la notion d’une « limite supérieure » à l'accueil des réfugiés. Le texte rappelle que les réfugiés de Syrie ou d'Irak « sont des victimes du terrorisme ». Il est enfin affirmé que « la CDU est décidé à prendre ses responsabilités. Nous sommes convaincus que l'Allemagne peut relever avec succès ces défis » et que « notre pays peut ressortir renforcé de ces épreuves ». Fille de pasteur protestant, Merkel a rappelé les valeurs chrétiennes de son parti : « Chaque homme dispose de la dignité que Dieu lui a offerte ».

    En France, on entend régulièrement ce rappel des racines chrétiennes… mais c'est juste pour en rajouter une couche d’islamophobie. Très sérieusement, je ne vois pas en état actuel un seul parti qui puisse affirmer avec autant de force que l’accueil des réfugiés est un devoir national.

    Si ces jours-ci la France choisissait un emblème, elle choisirait la pomme fripée.

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  • La priorité ? La Tunisie !

    Daech, c’est une perversion de l’Islam, qui se nourrit des destructions causées par les puissances occidentales au Moyen-Orient pour créer une nouvelle sorte de pouvoir, fondée sur une théologie obscurantiste et la criminalité à l’égard des opposants. Le principe de Daech, c’est que l’Islam et la démocratie sont radicalement contradictoires, et que le califat ne progressera que par la destruction des sociétés qui reposent sur le droit. C’est donc toute la question de l’articulation entre l’Islam et la démocratie.

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    En France, et en Europe, cette problématique a hélas été usée jusqu’à la corde par des dirigeants à courte vue, et nous voyons ces jours-ci encore spectacle désolant de la surenchère du n’importe quoi : l’habilitation des imams, la conditionnalité des pratiques religieuses, les prêches en français, les perquisitions de mosquées, les centres de « dé-radicalisation », les assignations à résidence sans notification de griefs, l’interdiction générale des crèches… ce sur fond d’une augmentation des actes d’islamophobie, notamment par des violences physiques. Cette agitation sans réflexion, sans action sociale, et alors que tout le monde a bien compris que, cette fois-ci, le centre n’est pas dans les banlieues mais dans les territoires détruits d’Irak et de Syrie.

    Nous devons donc rester logiques, en prenant le problème source, et toute notre attention doit se porter sur la Tunisie, qui manifestement est la cible privilégiée de Daech et de ses demi-frères d’Al Qaïda.

    La Tunisie est exposée pour deux raisons évidentes.

    Elle représente ce que rejette Daech, c’est-à-dire un peuple arabe, majoritairement musulman et vivant avec toutes les minorités, pétri de culture, défendant la démocratie et le respect des libertés. Le renversement de Ben Ali a résulté d’un authentique mouvement populaire. L’idée qu’il existe un pays musulman et démocratique, épris de libertés, est insupportable à Daech, et aux groupes terroristes.

    Le second point est la fragilité objective de la Tunisie, qui peine à se relever des ravages d’une économie au service d’un clan, avec un tourisme miné par l’insécurité, et le voisinage d’une Libye dévastée par les plans d’Obama, Sarkozy et Cameron.

    Nous avons tous les signes pour voir que la Tunisie est la cible numéro un des terroristes, et la liste est impressionnante :

    - assassinat de l’opposant laïc Chokri Belaïd, le 6 février 2013 ;

    - attaque contre le ministre de l’intérieur, en mai 2013 ;

    - assassinat du député Mohamed Brahmi, le 25 juillet 2013 ;

    - attaque de l’armée sur Mont Chaambi en juillet 2014, avec 15 soldats morts ;

    - attaque du Musée du Bardo, à Tunis, 21 morts le 18 mars 2014 ;

    - attentant de Sousse, en juin 2015, avec trente-huit morts ;

    - ce mercredi, attentat par un kamikaze, au centre de Tunis, contre un bus de la garde présidentielle, avec treize morts.

    La Tunisie ne manque pas d’atouts. Les dirigeants tunisiens ont réussi, par le dialogue démocratique, la phase transitoire. La société tunisienne montre sa force, et son attachement à la culture. La presse est libre, et de partout ça discute beaucoup. Mais la révolution économique sociale reste à faire, et le gouvernement de Béji Caïd Essebsi est objectivement peu convaincant.

    Face à la puissance destructrice de Daech, et des autres groupes terroristes, qui ciblent l’horrible peuple tunisien parce qu’il goûte de la démocratie et des libertés, des actions fortes devraient être engagées pour répondre aux demandes des Tunisiens, et d’abord en intervenant en amont sur le principal danger, les milices libyennes.

    Nous devons, de manière raisonnée, refuser l’ambiance de bruits de bottes, dénoncer le triomphe – en France ! – du discours guerrier des néo-cons de Georges W. Bush, et nous organiser pour défendre ici nos libertés, qui sont le véritable ciment de la société. La priorité devrait être une coalition pour la Tunisie, pour défendre le peuple arabe qui fonde son avenir sur la démocratie. Gagner en Tunisie, c’est tuer Daech. Si réellement nous croyons à la force du droit pour régir la vie en société, la défense de la démocratie en Tunisie doit être un enjeu premier pour la France et pour l’Europe.

    Néocolonialisme bienveillant ? Ne vous en faites pas : la question ne se posera pas, car aucune main ne va se tendre pour la Tunisie. Les Etats européens ne feront rien pour défendre la démocratie tunisienne, les lascars étant trop contents de voir la Tunisie glisser vers l’état d’urgence et le régime policier…

    Dans les sphères mainstream en France, la logique qu’il faut dominer l’Islam et les musulmans. Encore et toujours, comme au bon vieux temps des colonies, ou du consternant SOS Racisme, avec le brave blanc s’occupant de blanchir le gentil métèque... C’est tout l’enjeu, il est essentiel : une société arabe et musulmane qui se gère par la démocratie, c’est un contre-exemple. Nous restons dramatiquement enfermés dans une conception des droits de l’homme blanc.

  • Daech va durer

    Hier en fin de matinée, un bombardier russe Sukhoï Su-24 a été pris en chasse par deux F-16 turcs de la Combat Air Patrol, et abattu par un missile air-air, s’écrasant au nord de Lattaquié en territoire syrien. Les deux pilotes russes ont atterri dans la région du djebel turkmène, dans le nord de la Syrie, à la frontière avec la province turque du Hatay. Dans ces zones, les combats font rage. La population turkmène syrienne, soit des syriens turcophones, affirme être la cible de bombardements russes et conteste la présence de groupes terroristes sur ce territoire.

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    I – Les faits,… ou ce que l’on en sait

    Hier soir, la Turquie assurait que les deux pilotes, qui ont pu s’éjecter, étaient en vie, mais les informations les plus diverses circulaient. S’agissant des circonstances de fait, les données fournies étaient également contradictoires : pour la Turquie, l’avion russe se trouvait dans l’espace aérien turc, et dix sommations ont été adressées en cinq minutes, ce qui n’est pas forcément hyper-crédible ; pour la Russie, l’avion était dans l’espace aérien syrien, et en toute hypothèse, ne constituait aucune menace pour la Turquie, les deux données pouvant être en fait antinomiques.

    De premières images ont été diffusées, peu convaincantes, et nous attendrons pour savoir exactement ce qui s’est passé. En attendant un petit coup d’œil sur l’analyse politique, avec d’abord les déclarations des principaux intéressés.

    1/ Côté turc

    Erdogan

    « Bien qu'il ait été averti à dix reprises en cinq minutes parce qu'il se rapprochait de notre frontière, il a poursuivi sa violation. L'avion a été abattu par une intervention de nos F-16. Nul ne doit douter que nous avons tout mis en œuvre pour éviter cet incident. Mais tout le monde doit respecter le droit de la Turquie à défendre ses frontières ». Erdogan, qui conteste la présence de terroristes liés à Daech dans la région demande la reconnaissance d’une « zone humanitaire de sécurité » le long de la frontière turque, de la côte méditerranéenne jusqu'à la ville de Djarablous, près de l'Euphrate, ce qui serait le premier démembrement de la Syrie.

    Davutoglu

    «Tout le monde doit savoir qu’il est de notre droit internationalement reconnu et de notre devoir national de prendre toutes les mesures nécessaires contre quiconque viole notre espace aérien ou nos frontières»

    2/ Côté russe

    Le ministère de la Défense

    « Le SU-24 se trouvait exclusivement dans l’espace aérien syrien»

    Poutine

    « C’est un événement qui sort de la lutte contre le terrorisme. Ce qui s’est passé aujourd’hui est un coup qui nous a été donné dans le dos par ceux qui soutiennent le terrorisme. Je ne peux pas le nommer autrement. Cet incident aura de sérieuses conséquences sur les relations russo-turques. Notre avion a été abattu par un missile air-air au-dessus du territoire syrien. Il est tombé à 4 kilomètres sur le territoire syrien, alors qu’il volait à une altitude de 6 000 mètres et à une distance d’un kilomètre de la frontière, a insisté le président russe. En aucun cas nos avions ne menaçaient l’Etat turc, ils menaient une opération contre l’Etat islamique [EI] dans la région de Lattaquié où la majorité des combattants proviennent de Russie. Ils exécutaient des frappes préventives sur ceux qui peuvent à tout moment rentrer en Russie, et qui peuvent être considérés comme des terroristes internationaux ». Ajoutant : « Cela fait un moment que nous avons constaté un flux de pétrole à partir des territoires vers la Turquie ».

    A propos de l’OTAN, Poutine ajoute :

    « Nous avons signé un accord avec les Américains de prévention des collisions dans les airs et les Turcs sont dans la même coalition,  et à la place de prendre des contacts immédiats avec nous, le côté turc s’est adressé à ses partenaires pour discuter de cet événement comme si nous avions nous-mêmes abattu un avion et non l’inverse. Si les terroristes ont l’argent de la vente du pétrole et la défense armée de certains, alors il devient évident pourquoi ils se comportent si hardiment, pourquoi ils commettent des actes terroristes dans le monde entier, y compris au cœur de l’Europe. Nous allons analyser attentivement ce qui est arrivé. Veut-on mettre l’OTAN au service de l’Etat islamique ? »

    II – On essaie de réfléchir ?

    Nous sommes en zone de guerre et en période de propagande, et bien sûr, toute information doit être passée à une série de tamis intelligents avant d’être avalée. Ça n’empêche pas d’essayer de réfléchir et de faire quelques constats.

    1/ Un acte délibéré

    Même s’il survolait, quelques minutes, l’espace aérien turc – ce qui sera âprement discuté dans les temps qui viennent – l’avion russe a été abattu alors qu’il ne présentait aucune menace directe pour la Turquie. Erdogan et Davutoglu assument cette lecture des faits : ils n’évoquent pas une menace, mais se contentent d’affirmer que la Turquie défend son espace aérien.

    Oui, sauf que la proportionnalité dans l’attaque est un principe du droit international. D’ailleurs, le 3 octobre, un incident du même ordre avait eu lieu, et les chasseurs turcs avaient forcé l’avion russe à changer de trajectoire. Hier, c’est intentionnellement qu’un autre choix a été fait. Dont acte.

    2/ Les pilotes des Rafale menacés

    On discute du fait de savoir si le bombardier russe était ou non dans l’espace aérien turc, mais je n’ai pas entendu hier de contestation sur le fait que, dans l’hypothèse où l’avion violait l’espace aérien turc, la Turquie pouvait l’abattre.

    C’est dire le risque que Hollande fait courir aux pilotes des Rafale qui violent l’espace aérien syrien, une violation certaine dès lors que le Conseil de sécurité, dans sa résolution du 21 novembre, a refusé d’autoriser le recours à une force militaire internationale.

    3/ Hollande, une puce internationale

    Depuis juin 2012, le gouvernement français cherche à se créer une cause avec la question syrienne. En réalité, tout le monde a compris qu’il s’agissait de donner des gages à l’Arabie Saoudite et au Qatar, et à Israël, en engageant une ligne dure contre l’Iran, pour recevoir en contrepartie les soutiens économiques massifs qui allaient permettre de maintenir la croissance française au-dessus de la ligne de flottaison, pour éviter la dérive du chômage.

    Les attentats du 13 novembre ont dramatiquement impliqué la France dans la problématique syrienne, mais en réalité la France reste un acteur extérieur, et secondaire. Sont concernés au premier plan l’Iran, l’Irak, la Turquie, l’Arabie Saoudite et Israël, avec un rôle tutélaire retrouvé par la Russie du fait du recul des États-Unis au Moyen-Orient. 

    Au moment où la Turquie a décidé – alors qu’elle n’y était pas obligée – d’abattre le chasseur russe, Hollande s’apprêtait à être reçu par Obama à la Maison-Blanche, pour tenter de vendre sa « coalition unique »,… qui n’intéresse personne. Obama est out et en pente douce vers la retraite. Merkel ne veut pas entendre parler du mot de « guerre », Cameron dit qu’il faudrait agir, mais il sait que le vote aux Communes sera difficile, Renzi appelle à ne pas réagir sous le coup de l’émotion et Rajoy focalise sur le sort de la Catalogne. 

    Dans sa « grande tournée diplomatique », Hollande va se rendre aux US, en Russie et en Allemagne, mais il ne s’arrêtera ni en Turquie, ni en Irak, ni en Iran… Autant dire que les aventures de Hollande passionnent la mainstream class nationale, et permettront peut-être au PS de sauver quelques régions, mais au niveau international, c’est vraiment le chiffre après la virgule.

    En fin de semaine, Hollande va revenir lessivé de sa tournée, sommant ses communicants de trouver de belles paroles anxiolytiques, avec un Fabius qui ne vaut plus un rond, et Védrines qui piaffe pour être nommé. Heureusement que l’état d’urgence leur permet de museler l’opinion publique… Mais comment se fait-il que ce grand peuple reste atone ? 

    4/ Reconsidérer la Turquie

    Il est facile de critiquer la Turquie, et on peut prévoir que dans les jours qui viennent, la divine presse nous offrira d’intéressantes révélations sur les effectifs, l’armement, le financement de Daech, et les trafics du pétrole de la zone occupée par les terroristes. La Russie accuse la Turquie, et la Turquie accuse la Syrie… Pas besoin de tendre la main, les informations vont tomber toutes seules.

    Ceci dit, l’Europe a toujours manqué de franchise avec la Turquie, avec cette maladie occidentale qu’est l’impossibilité de considérer l’autre comme un alter ego, surtout s’il est musulman, et la Turquie qui, elle, est directement impliquée dans l’affaire syrienne veut imposer une mise au net. La presse en a fait des tonnes sur « Erdogan le sultan », qui menaçait la laïcité, mais elle a zappé l’enjeu essentiel, à savoir qu’il faut considérer la Turquie en tant qu'Etat comme un interlocuteur incontournable, et faire en fonction des choix de politique étrangère.

    Même si, encore une fois les informations fiables sont très difficiles à obtenir, on s’accorde à partir des chiffres de l’ONU à reconnaître que la Turquie accueille 2 millions de réfugiés syriens, entraînant des flux migratoires très divers - d’Afrique et d’Asie - vers l’Europe, avec près d’un million de personnes arrivées en Europe. Malgré les discours des excités, l’Europe n’a aucun moyen de renvoyer ces personnes. La géniale Mamie Merkel a su convaincre ses compatriotes d'accueillir près de 800 000 personnes, alors que la France - qui sur ces questions pue le Front National de sa gueule – refuse d’en accueillir 20 000.

    Les gouvernements européens savent qu’ils jouent leur survie sur la question des flux migratoires, car ils n’ont hélas jamais eu aucun discours, ni aucune politique sur la nécessité d’ancrer l’Europe auprès des grands pays du Sud – l’Afrique – et du Moyen-Orient. Aussi, ces gouvernements lâches, vautrés devant le vote xénophobe, prient Erdogan de trouver le moyen de fixer les réfugiés en Turquie. C’est la faiblesse européenne qui fait le pouvoir d’Erdogan.

    C’est dans ce contexte que la Turquie, un pilier de l’OTAN, a choisi de se replacer au centre du jeu diplomatique. Il va falloir faire des choix, des vrais, qui engagent.

    Avec une infinie tristesse, il faut avoir le courage de dire que les 130 morts de Paris pèseront peu dans ces lourds enjeux diplomatiques. Hollande, qui avait voulu la résolution du conseil de sécurité, a tout perdu le 21 novembre, dès lors que l’intervention militaire de la France en Syrie est dite illégale.

    Soyons réalistes : la France n’a pas de frontière avec la Syrie. Cela ne veut pas dire qu’elle doit être indifférente, mais elle doit d’abord composer avec les principaux acteurs, qui, eux, vivent la guerre.

    L’Iran, la Turquie, la Syrie, l’Irak ont des histoires millénaires, et des peuples très proches, qui ont été cassés arbitrairement par les puissances coloniales du début du XXe siècle. Parce qu’ils croyaient qu’ils n’avaient plus d’interlocuteurs, les États-Unis ont fait le choix de fracasser cette région du monde, pensant qu’il serait ensuite plus facile de tirer les ficelles. Une fois de plus, après les drames du Vietnam et de l’Afghanistan – et tant d’autres – on voit que ces choix impérialistes ont tout cassé sans ne rien créer.

    Chères amies, chers amis, soyons réalistes : Daech va durer car il ne s’agit pas d’éradiquer un gang terroriste, mais de rétablir de grands peuples dans leur histoire. On recrute des penseurs, des architectes et des maçons. Envoyez votre CV au blog, qui fera suivre. 

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