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  • Arabie saoudite, phase 3

    La phase 1, c’était clair et net. Le 2 janvier, les dirigeants saoudiens décident de l’exécution de 47 personnes, dont un important religieux chiite. Une exécution de masse d'une importance rarement connue, et donc un signal clair donné au monde arabe, aux partenaires occidentaux et à l’Iran. L’Iran n’a pas bronché une oreille, choisissant de conforter ses relations avec la Russie et avec les États-Unis, visiblement prêt à jouer un rôle de stabilisateur dans la région.

    La phase 2, moins évidente, a été le double retrait des États-Unis et de la Russie du Moyen-Orient, car l’un et l’autre n’ont plus les moyens de faire face. Les États-Unis courent après l’argent, et Obama, pour sa dernière année de porte-parole des industries de l'armement, essaie de récupérer un peu de sous pour l’OTAN – 2% du PIB, rien que ça – et la signature du traité TAFTA. La Russie, bien atteinte par les sanctions économiques et la chute du prix du pétrole, maintiendra sa présence en Syrie et y défendra ses intérêts, pour garder un contact en Méditerranée et bloquer l’arrivée des djihadistes dans le Caucase. Mais le pic de l’effort militaire est passé, et El-Assad doit maintenant se refonder. Bref, les États-Unis et la Russie baissent d’un cran, laissant dans cette région fracassée par la destruction des pouvoirs étatiques, deux nouveaux géants face-à-face : l’Iran et l’Arabie Saoudite.

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    Vient donc la phase 3

    Le roi Salmane, âgé de 80 ans, est entrain de passer la main au vice-prince héritier, Mohammed Ben Salmane. Actuellement, notre ami est ministre de la Défense, deuxième vice-Premier ministre, conseiller spécial du souverain et président du Conseil des affaires économiques et de développement, organe qui supervise Saudi Aramco, la première compagnie productrice de pétrole au monde, qui exploite le sous-sol du royaume. C’est lui qui supervise les opérations militaires lancées au Yémen.

    Un bon p’tit gars de 31 ans, avec comme projet : « S’il n'y a plus de pétrole en 2020, nous pourrons survivre ». Un vrai problème. La croissance a chuté de 3,4% en 2015, et pour 2016, la prévision est de 1,2%. Pour la première fois, l’exercice budgétaire a été 98 milliards $ en 2015, avec une prévison de 87 milliards $ pour 2016. Tout un plan d’économie interne a été mis en œuvre.

    La réaction ? L’Arabie Saoudite veut faire sentir sa puissance financière, en annonçant l’ouverture du capital d’Aramco. Avec une cession de moins de 5 % du capital, quelques privatisations, et la mobilisation de capitaux maison, l’Arabie Saoudite sera maître d’un fonds souverain de 2.000 milliards de dollars, du jamais vu.

    En ligne de mire, le fonds souverain norvégien, actuellement le premier avec 800 milliards, qui se retrouvera numéro 2. Le vice-prince confirme : « Nous avons une dépendance maladive vis-à-vis du pétrole en Arabie saoudite, ce qui est dangereux. Cela a entravé le développement de plusieurs secteurs ces dernières années Nous envisageons de créer un fonds souverain de 2.000 milliards de dollars » dont les actifs proviendront de la vente d’une petite partie d’Aramco. Il s’agira du plus grand fonds d’investissement au monde, et de loin. Même en vendant 1% d'Aramco, ce sera la plus grande introduction en Bourse au monde ».

    Sur le papier, c’est joli. Genre : « Nous pourrons peser sur tous les grand projets d’investissements dans le monde ». Très bien, sauf qu’on en parle depuis longtemps, et que côté réalisations, ça a été mollo et plus que pépère. Les marchés d’armes et les financements criminels, oui, on a vu, mais pour le reste… 

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  • 47 exécutions : Notre amie l’Arabie Saoudite donne le ton pour 2016

    Après la so bad 2015, vous souhaitiez une 2016 cool and relax,… mais ça parait mal barré du fait de notre alliée stratégique au Moyen-Orient, la géniale et fraternelle Arabie Saoudite, qui a attendu ce 2 janvier pour procéder à l’exécution de 47 personnes, dont un important responsable religieux chiite.

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    Le refrain de la « guerre contre le terrorisme »

    Du côté saoudien, c’est le superbe discours de la guerre contre le terrorisme… Comme l’ami Bush, comme l’ami Hollande… « Nous sommes en guerre contre le terrorisme et le pays se défend. C’est une question de souveraineté nationale, et le gouvernement doit agir pour protéger le peuple et garantir son unité. Nous avons adapté nos lois à la guerre contre le terrorisme, mais nos procédures sont équitables et rien ne se fait sans preuve »… Une partition universelle,... et universellement bidon. 

    Parmi les 47 exécutions, on trouve deux séries de faits bien distincts, tous jugés par une cour spécialisée dans les affaires de terrorisme, créée en 2008.

    Il y a tout d’abord une série d’attentats revendiqués par Al-Qaida en 2003 et 2004, ayant causé 160 morts. C’est la plus grande part des condamnés, sans doute plus de 40, tous sunnites. Parmi eux, Fares al-Shuwail, présenté comme un leader religieux d’Al-Qaida en Arabie Saoudite.

    Le second groupe concerne des faits de 2011 quand, poussée par le vent du « printemps arabe », la minorité chiite d’Arabie Saoudite, environ 2 millions de personnes vivant regroupées dans l’Est, avait revendiqué l’égalité des droits. Le responsable religieux de la communauté, le cheikh Nimr Baqer al-Nimr, soutenait qu’à défaut, la solution serait le regroupement avec Bahreïn. Dans tout ce qui est publié de sérieux, on retrouve l’activisme du cheikh, mais aucune implication dans la violence de la part de quelqu’un dont l’autorité religieuse est incontestable, et qui faisait déjà l’objet de tracasseries politiques par le régime avant son arrestation en 2011. Il a été condamné en octobre 2014 pour sédition, désobéissance au souverain et port d’armes – mais pas d’usage d’armes –  à l’occasion d’un procès qualifié d’expéditif par Amnesty International : aucun des témoins sur lesquels se fondait l’accusation n’était présent lors du procès, et les avocats n'avaient pas été prévenus à temps.

    Les 47 exécutions – 45 Saoudiens, un Égyptien et un Tchadien – ont été pratiquées « au sabre ou par balles, dans douze villes du Royaume », comme l’explique un communiqué du ministère de l’Intérieur, qui dans notre pays allié, et celui qui gère l’exécution des peines. Décapité au sabre...

    Tiens, à propos… ça me rappelle la proposition de Sarko pour que le ministère de l’Intérieur devienne compétent pour l’exécution des peines… Parfois, je me demande si ces ahuris se rendent compte de ce qu’ils disent…

    Le bien-fondé de ces exécutions a été expliqué lors d’une conférence de presse tenue par le ministre de l’Intérieur, le ministre de la Justice, et le Grand Mufti Sheikh Abdulaziz Al-Asheikh, sans le visa duquel aucune condamnation à mort ne peut être exécutée. Or, il a étudié que tout était bien, et que les terroristes avaient été condamnés en fonction de ce qu’ils avaient fait, et non pas en fonction de leurs convictions religieuses ou politiques…

    Là aussi, je retrouve le goût suave de nos discours du genre : « Je respecte la liberté de religion, mais il faut quand même que ces gens se rendent compte que… »

    Le porte-parole du ministère de l’intérieur, Mansour Al-Turki, a montré son excellente maîtrise de la propagande de la guerre contre le terrorisme : « Le royaume condamne toutes les formes de terrorisme et considère que ces actes criminels sont les plus redoutables. Les forces de sécurité ne limiteront aucun effort dans le combat contre quiconque est impliqué avec ces groupes terroristes. En effet ces groupes sont décidés à utiliser tous les moyens pour tenter d’atteindre la sécurité et la stabilité de l’Arabie Saoudite ».

    Discours parfait. Je pense que le jury, présidé par l’inénarrable El Blanco, lui attribuera la note de 10 sur 10.

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    Qu’y a-t-il à comprendre ?

    Cette exécution n’a pas été faite en catimini. Non, elle a été présentée comme un acte fort de la nouvelle présidence… et de ses ramifications. Le nouveau chef d’Etat, le roi Salmane, est perçu comme faible, subissant le désaveu des États-Unis et des Russes qui dealent avec les Iraniens, et il trouve là une occasion de faire consensus à l’intérieur du pays… La population est toujours d’accord pour soutenir la glorieuse « guerre contre le terrorisme ». En fait, le chef d’orchestre parait être Mohammed ben Salmane, le prince héritier, conseiller spécial du roi, chef du cabinet royal et… ministre de la Défense. On est déjà dans la guerre de succession.

    Par ailleurs, l’Arabie Saoudite explique qu’elle place cette action dans le plan de « lutte contre le terrorisme » qu’elle a engagée, notamment en réunissant il y a peu de temps à Riyad une coalition internationale de 34 Etats, que (presque) toute la presse internationale avait saluée…

    Vu d’ici, il est bien difficile d’être affirmatif dans l’analyse des défis que représente cette politique autoritariste et guerrière,… sauf un point : la volonté de masquer les grands enjeux politiques et économiques de la région derrière une grille de lecture religieuse.

    La ligne de fond est la rivalité entre l’Arabie Saoudite et l’Iran, et dès hier, Riyad a annoncé la rupture de ses relations diplomatiques avec Téhéran. De part et d’autre, jusqu’en Irak, les déclarations sont très vives, exacerbées, mais on ne voit pas de risque d’une confrontation directe entre les deux pays. L’Iran, qui joue son retour sur la place internationale, va tout faire pour contenir et canaliser les passions populaires. Les accords passés avec les États-Unis et la Russie montrent que l’Iran est prêt à tenir le rôle de place forte dans la région, et l’Arabie Saoudite, qui redoute ce retour d’un Iran prospère, souhaiterait le pousser à la faute.

    Par ce geste fort, les dirigeants saoudiens, qui à l’évidence gênent les États-Unis, expliquent qu’ils gardent deux objectifs décisifs, et qu'ils s’organisent pour cela : la chute de Bachar El-Assad – et donc la fin de Daech n’est pas pour demain… –  et la reprise de Sanaa aux groupes armés houthis… Le Yémen va être le lieu d’une grande confrontation armée. Toutes nos pensées à la population yéménite…

    Non, grâce à notre allié préféré, 2016 ne sera pas cool and relax…

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    No comment 

  • Daech va durer

    Hier en fin de matinée, un bombardier russe Sukhoï Su-24 a été pris en chasse par deux F-16 turcs de la Combat Air Patrol, et abattu par un missile air-air, s’écrasant au nord de Lattaquié en territoire syrien. Les deux pilotes russes ont atterri dans la région du djebel turkmène, dans le nord de la Syrie, à la frontière avec la province turque du Hatay. Dans ces zones, les combats font rage. La population turkmène syrienne, soit des syriens turcophones, affirme être la cible de bombardements russes et conteste la présence de groupes terroristes sur ce territoire.

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    I – Les faits,… ou ce que l’on en sait

    Hier soir, la Turquie assurait que les deux pilotes, qui ont pu s’éjecter, étaient en vie, mais les informations les plus diverses circulaient. S’agissant des circonstances de fait, les données fournies étaient également contradictoires : pour la Turquie, l’avion russe se trouvait dans l’espace aérien turc, et dix sommations ont été adressées en cinq minutes, ce qui n’est pas forcément hyper-crédible ; pour la Russie, l’avion était dans l’espace aérien syrien, et en toute hypothèse, ne constituait aucune menace pour la Turquie, les deux données pouvant être en fait antinomiques.

    De premières images ont été diffusées, peu convaincantes, et nous attendrons pour savoir exactement ce qui s’est passé. En attendant un petit coup d’œil sur l’analyse politique, avec d’abord les déclarations des principaux intéressés.

    1/ Côté turc

    Erdogan

    « Bien qu'il ait été averti à dix reprises en cinq minutes parce qu'il se rapprochait de notre frontière, il a poursuivi sa violation. L'avion a été abattu par une intervention de nos F-16. Nul ne doit douter que nous avons tout mis en œuvre pour éviter cet incident. Mais tout le monde doit respecter le droit de la Turquie à défendre ses frontières ». Erdogan, qui conteste la présence de terroristes liés à Daech dans la région demande la reconnaissance d’une « zone humanitaire de sécurité » le long de la frontière turque, de la côte méditerranéenne jusqu'à la ville de Djarablous, près de l'Euphrate, ce qui serait le premier démembrement de la Syrie.

    Davutoglu

    «Tout le monde doit savoir qu’il est de notre droit internationalement reconnu et de notre devoir national de prendre toutes les mesures nécessaires contre quiconque viole notre espace aérien ou nos frontières»

    2/ Côté russe

    Le ministère de la Défense

    « Le SU-24 se trouvait exclusivement dans l’espace aérien syrien»

    Poutine

    « C’est un événement qui sort de la lutte contre le terrorisme. Ce qui s’est passé aujourd’hui est un coup qui nous a été donné dans le dos par ceux qui soutiennent le terrorisme. Je ne peux pas le nommer autrement. Cet incident aura de sérieuses conséquences sur les relations russo-turques. Notre avion a été abattu par un missile air-air au-dessus du territoire syrien. Il est tombé à 4 kilomètres sur le territoire syrien, alors qu’il volait à une altitude de 6 000 mètres et à une distance d’un kilomètre de la frontière, a insisté le président russe. En aucun cas nos avions ne menaçaient l’Etat turc, ils menaient une opération contre l’Etat islamique [EI] dans la région de Lattaquié où la majorité des combattants proviennent de Russie. Ils exécutaient des frappes préventives sur ceux qui peuvent à tout moment rentrer en Russie, et qui peuvent être considérés comme des terroristes internationaux ». Ajoutant : « Cela fait un moment que nous avons constaté un flux de pétrole à partir des territoires vers la Turquie ».

    A propos de l’OTAN, Poutine ajoute :

    « Nous avons signé un accord avec les Américains de prévention des collisions dans les airs et les Turcs sont dans la même coalition,  et à la place de prendre des contacts immédiats avec nous, le côté turc s’est adressé à ses partenaires pour discuter de cet événement comme si nous avions nous-mêmes abattu un avion et non l’inverse. Si les terroristes ont l’argent de la vente du pétrole et la défense armée de certains, alors il devient évident pourquoi ils se comportent si hardiment, pourquoi ils commettent des actes terroristes dans le monde entier, y compris au cœur de l’Europe. Nous allons analyser attentivement ce qui est arrivé. Veut-on mettre l’OTAN au service de l’Etat islamique ? »

    II – On essaie de réfléchir ?

    Nous sommes en zone de guerre et en période de propagande, et bien sûr, toute information doit être passée à une série de tamis intelligents avant d’être avalée. Ça n’empêche pas d’essayer de réfléchir et de faire quelques constats.

    1/ Un acte délibéré

    Même s’il survolait, quelques minutes, l’espace aérien turc – ce qui sera âprement discuté dans les temps qui viennent – l’avion russe a été abattu alors qu’il ne présentait aucune menace directe pour la Turquie. Erdogan et Davutoglu assument cette lecture des faits : ils n’évoquent pas une menace, mais se contentent d’affirmer que la Turquie défend son espace aérien.

    Oui, sauf que la proportionnalité dans l’attaque est un principe du droit international. D’ailleurs, le 3 octobre, un incident du même ordre avait eu lieu, et les chasseurs turcs avaient forcé l’avion russe à changer de trajectoire. Hier, c’est intentionnellement qu’un autre choix a été fait. Dont acte.

    2/ Les pilotes des Rafale menacés

    On discute du fait de savoir si le bombardier russe était ou non dans l’espace aérien turc, mais je n’ai pas entendu hier de contestation sur le fait que, dans l’hypothèse où l’avion violait l’espace aérien turc, la Turquie pouvait l’abattre.

    C’est dire le risque que Hollande fait courir aux pilotes des Rafale qui violent l’espace aérien syrien, une violation certaine dès lors que le Conseil de sécurité, dans sa résolution du 21 novembre, a refusé d’autoriser le recours à une force militaire internationale.

    3/ Hollande, une puce internationale

    Depuis juin 2012, le gouvernement français cherche à se créer une cause avec la question syrienne. En réalité, tout le monde a compris qu’il s’agissait de donner des gages à l’Arabie Saoudite et au Qatar, et à Israël, en engageant une ligne dure contre l’Iran, pour recevoir en contrepartie les soutiens économiques massifs qui allaient permettre de maintenir la croissance française au-dessus de la ligne de flottaison, pour éviter la dérive du chômage.

    Les attentats du 13 novembre ont dramatiquement impliqué la France dans la problématique syrienne, mais en réalité la France reste un acteur extérieur, et secondaire. Sont concernés au premier plan l’Iran, l’Irak, la Turquie, l’Arabie Saoudite et Israël, avec un rôle tutélaire retrouvé par la Russie du fait du recul des États-Unis au Moyen-Orient. 

    Au moment où la Turquie a décidé – alors qu’elle n’y était pas obligée – d’abattre le chasseur russe, Hollande s’apprêtait à être reçu par Obama à la Maison-Blanche, pour tenter de vendre sa « coalition unique »,… qui n’intéresse personne. Obama est out et en pente douce vers la retraite. Merkel ne veut pas entendre parler du mot de « guerre », Cameron dit qu’il faudrait agir, mais il sait que le vote aux Communes sera difficile, Renzi appelle à ne pas réagir sous le coup de l’émotion et Rajoy focalise sur le sort de la Catalogne. 

    Dans sa « grande tournée diplomatique », Hollande va se rendre aux US, en Russie et en Allemagne, mais il ne s’arrêtera ni en Turquie, ni en Irak, ni en Iran… Autant dire que les aventures de Hollande passionnent la mainstream class nationale, et permettront peut-être au PS de sauver quelques régions, mais au niveau international, c’est vraiment le chiffre après la virgule.

    En fin de semaine, Hollande va revenir lessivé de sa tournée, sommant ses communicants de trouver de belles paroles anxiolytiques, avec un Fabius qui ne vaut plus un rond, et Védrines qui piaffe pour être nommé. Heureusement que l’état d’urgence leur permet de museler l’opinion publique… Mais comment se fait-il que ce grand peuple reste atone ? 

    4/ Reconsidérer la Turquie

    Il est facile de critiquer la Turquie, et on peut prévoir que dans les jours qui viennent, la divine presse nous offrira d’intéressantes révélations sur les effectifs, l’armement, le financement de Daech, et les trafics du pétrole de la zone occupée par les terroristes. La Russie accuse la Turquie, et la Turquie accuse la Syrie… Pas besoin de tendre la main, les informations vont tomber toutes seules.

    Ceci dit, l’Europe a toujours manqué de franchise avec la Turquie, avec cette maladie occidentale qu’est l’impossibilité de considérer l’autre comme un alter ego, surtout s’il est musulman, et la Turquie qui, elle, est directement impliquée dans l’affaire syrienne veut imposer une mise au net. La presse en a fait des tonnes sur « Erdogan le sultan », qui menaçait la laïcité, mais elle a zappé l’enjeu essentiel, à savoir qu’il faut considérer la Turquie en tant qu'Etat comme un interlocuteur incontournable, et faire en fonction des choix de politique étrangère.

    Même si, encore une fois les informations fiables sont très difficiles à obtenir, on s’accorde à partir des chiffres de l’ONU à reconnaître que la Turquie accueille 2 millions de réfugiés syriens, entraînant des flux migratoires très divers - d’Afrique et d’Asie - vers l’Europe, avec près d’un million de personnes arrivées en Europe. Malgré les discours des excités, l’Europe n’a aucun moyen de renvoyer ces personnes. La géniale Mamie Merkel a su convaincre ses compatriotes d'accueillir près de 800 000 personnes, alors que la France - qui sur ces questions pue le Front National de sa gueule – refuse d’en accueillir 20 000.

    Les gouvernements européens savent qu’ils jouent leur survie sur la question des flux migratoires, car ils n’ont hélas jamais eu aucun discours, ni aucune politique sur la nécessité d’ancrer l’Europe auprès des grands pays du Sud – l’Afrique – et du Moyen-Orient. Aussi, ces gouvernements lâches, vautrés devant le vote xénophobe, prient Erdogan de trouver le moyen de fixer les réfugiés en Turquie. C’est la faiblesse européenne qui fait le pouvoir d’Erdogan.

    C’est dans ce contexte que la Turquie, un pilier de l’OTAN, a choisi de se replacer au centre du jeu diplomatique. Il va falloir faire des choix, des vrais, qui engagent.

    Avec une infinie tristesse, il faut avoir le courage de dire que les 130 morts de Paris pèseront peu dans ces lourds enjeux diplomatiques. Hollande, qui avait voulu la résolution du conseil de sécurité, a tout perdu le 21 novembre, dès lors que l’intervention militaire de la France en Syrie est dite illégale.

    Soyons réalistes : la France n’a pas de frontière avec la Syrie. Cela ne veut pas dire qu’elle doit être indifférente, mais elle doit d’abord composer avec les principaux acteurs, qui, eux, vivent la guerre.

    L’Iran, la Turquie, la Syrie, l’Irak ont des histoires millénaires, et des peuples très proches, qui ont été cassés arbitrairement par les puissances coloniales du début du XXe siècle. Parce qu’ils croyaient qu’ils n’avaient plus d’interlocuteurs, les États-Unis ont fait le choix de fracasser cette région du monde, pensant qu’il serait ensuite plus facile de tirer les ficelles. Une fois de plus, après les drames du Vietnam et de l’Afghanistan – et tant d’autres – on voit que ces choix impérialistes ont tout cassé sans ne rien créer.

    Chères amies, chers amis, soyons réalistes : Daech va durer car il ne s’agit pas d’éradiquer un gang terroriste, mais de rétablir de grands peuples dans leur histoire. On recrute des penseurs, des architectes et des maçons. Envoyez votre CV au blog, qui fera suivre. 

  • Russie – Iran : Accord sur la Syrie, et bien au-delà…

    La diplomatie mondiale bouge, et nous allons essayer de suivre ça de près, en nous concentrant sur les faits, qu’ils plaisent ou ne plaisent pas. L’événement d’hier, c’était la rencontre à Téhéran entre Vladimir Poutine et l’ayatollah Ali Khamenei, et le message est clair : une démonstration d’unité, qui va bien au-delà de la crise syrienne, pour des pays qui sont alliés, et souvent concurrents.

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    La Syrie…

    Cette visite intervient à un moment très particulier, c’est-à-dire deux jours après la résolution du Conseil de sécurité qui écarte l’action militaire internationale et invite les Etats à agir militairement contre les groupes terroristes en Irak et en Syrie, mais en coopération avec les gouvernements. Une résolution qui équivaut à une démission de Fabius, et signe le renversement des alliances de la France.

    Sur la question syrienne, les deux pays affichent leur unité, et ceux qui souhaitaient une prise de distance avec le régime syrien, pour répondre au camp occidental qui commence à relativiser le départ de Bachar El-Assad, en sont pour leurs frais. En cela, la rencontre n’est pas une révélation, mais une confirmation, alors que les troupes iraniennes sont présentes au sol à côté de l’armée nationale syrienne, et que l’Iran et la Russie coopère militairement.  

    Pour Poutine, «personne ne peut et ne doit imposer de l’extérieur au peuple syrien des formes quelconques de gouvernance de leur Etat ou dire qui doit le diriger. Ce n’est qu’au peuple syrien d’en décider »Khamenei répond en écho : « Bachar El-Assad est le président légal et élu par le peuple syrien, et les Etats-Unis n’ont pas le droit d’ignorer ce vote et ce choix. De plus, si les terroristes ne sont pas anéantis, ils vont étendre leurs activités destructrices en Asie centrale et dans d’autres régions ».

    Daech en Syrie n’est qu’une partie du problème. Lors d’un rencontre russo-iranienne, Il faut ajouter l’Irak, le Yemen et le Caucase,... et mettre en cause clairement les Saoudiens. Le vice-ministre des Affaires étrangères, Hossein Amir Abdollahian, principal négociateur iranien à Vienne, était dimanche à Montreux lors de la World Policy Conference, pour dire : « L’Arabie saoudite a utilisé des terroristes pour renverser Bachar Al Assad, elle a donné des moyens militaires en Libye et met la pression sur le Yémen depuis sept mois. »

    Ces deux Etats se retrouvent dans cette approche globale, et ils feront tout pour assumer leur retour au premier plan sur le Moyen-Orient.

    Un accord très large

    L’accord s’est également exprimé sur trois autres plans.

    Le premier est celui du transfert de systèmes de missiles S-300 à Téhéran, réglé par un décret daté d’hier. L'ambassadeur d'Iran en Russie Mehdi Sanaei a confirmé que « l'Iran et la Russie ont signé un nouveau contrat et la procédure de livraison des S-300 a commencé ».

    Le deuxième est la levée de l'interdiction de vente et de livraison de matériel technologique lié au nucléaire, notamment pour les sites nucléaires de Fordo et d'Arak, en conformité avec la résolution de l'ONU n° 2231, faisant suite à l'accord nucléaire entre l'Iran et les grandes puissances. Moscou autorise également « l'exportation depuis l'Iran d'uranium enrichi, d'un volume supérieur à 300 kg, contre le transfert vers l'Iran d'uranium naturel ».

    Le troisième est l’accord trouvé lors du sommet du Forum des pays exportateurs de gaz (FPEG, douze pays membres) de Téhéran auquel, outre MM. Poutine et Rohani, assistent les présidents du Venezuela, Nicolas Maduro, de la Bolivie, Evo Morales et du Nigeria, Muhammadu Buhari.

    L'Iran possède des réserves considérables, évaluées à 33 trillions de mètres cubes, et la levée des sanctions internationales qui sera effective en 2016, suite par l'accord nucléaire de juillet, va permettre d'augmenter sa production. Selon l’accord qui se dessine, l’Iran passerait du chiffre actuel de 173 milliards de mètres cubes de gaz par an, essentiellement destinés à son marché intérieur, à un objectif de 600 milliards, bouleversant le marché des exportations.

    Enfin, le ministre russe de l'Économie Alexeï Oulioukaïev, a déclaré qu’après une année de récession due à la baisse des prix du pétrole et aux sanctions prononcées pour la situation ukrainienne, l'économie russe avait retrouvé une croissance de 0,6% en 2014.

    Le message est donc celui d’une union forte entre la Russie et l’Iran, deux pays qui n’ont jamais eu des relations faciles. Ces deux Etats, qui ne peuvent prétendre à une mainmise sur le Moyen-Orient, vont chercher à se placer au cœur des solutions qui sont à trouver, et la question syrienne n’est qu’un élément d’un redéploiement qui va prendre de l’ampleur. Les États-Unis et les pays européens qui s’estimaient il y a peu suffisamment puissants pour sanctionner ces Etats qu’il fallait mettre à la raison – car l’ordre occidental avait vocation à tout dominer – se retrouvent face à un défi : considérer ces Etats comme des puissances, reconnaitre ces peuples et ces grandes civilisations comme des alter ego, et reconstruire une politique étrangère.

  • Syrie : Le gouvernement renverse ses alliances

    Dans quelles tractations le gouvernement français est-il allé se fourvoyer en Syrie, pour justifier la fureur des dirigeants de Daech, au point d’organiser les attentats de Paris ? Car ces faits dramatiques conduisent mécaniquement la France à un renversement d’alliances, pour rejoindre la politique russe, et à abandonner de facto l’exigence du départ de Bachar El-Assad,… ce qui est pourtant l’un des buts de Daech.

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    Nous n’avons ni les cartes, ni le dessous des cartes, et je me garderai bien de toute recherche des causes. Nous verrons,… et il est d’ailleurs possible que nous n’ayons pas attendre trop longtemps, et que fuitent des révélations genre wikileaks.

    Alors pourquoi la France ? Bien évidemment il est impossible d’adhérer benoîtement au discours du genre « parce que la France fait la guerre au terrorisme ». La France a un rôle militaire contre Daech, comme de nombreux pays, et elle peut donc être frappée à ce titre. Oui, mais ça ne colle pas, à cause de la politique française sur la Syrie.

    Amorcée sous Sarko, et blindée sous Hollande, la France avait une position diplomatique qui lui donnait une place d’exception, car si elle combattait Daech, elle soutenait qu’il fallait dans le même temps obtenir le départ de Bachar El-Assad. Hollande s’est toujours montré intransigeant, et Fabius avait même été jusqu’à prôner son élimination physique du président syrien. Un atout pour Daech, qui veut renverser Bachar El-Assad.

    Or, en frappant coup sur coup la Russie, le 31 octobre dans l’explosion de l’Airbus, le Hezbollah le 12 novembre et Paris le 13 novembre, les dirigeants de Daech ont bouleversé le jeu diplomatique. La Russie et l’Iran sont rappelés comme ennemis principaux de Daech, et en frappant Paris – de quelle manière ! – Daech amène la France à rejoindre la position de la Russie, pour renforcer sa sécurité. Ce renversement d’alliances s’est fait en quelques jours, apparaissant dès la nuit du 13 au 14 novembre. Maintenant, la diplomatie va mettre les formes pour habiller ce retournement, mais le résultat est clair : Poutine qui était infréquentable il y a une semaine est en train de devenir le grand allié de la France dans la guerre de Syrie.

    Il y a quelques jours encore, le préalable à toute solution en Syrie était le départ de Bachar El-Assad, et pour Paris, c’était indiscutable. Cette intransigeance a fondu avec les attentats du 13 novembre. Les experts linguistes du Quai d’Orsay vont chercher les formules qui éviteront le ridicule complet au gouvernement, mais la page est tournée. Dans son interview de la semaine dernière, le président Rohani rappelait qu’il ne peut pas y avoir de lutte contre le terrorisme sans un pouvoir fort,… ce que fait Hollande avec l’état d’urgence. Depuis le 13 novembre, la France va devoir se focaliser sur la lutte contre l’ensemble des groupes terroristes en Syrie, car l’opinion ne comprendrait pas de tergiversations sur cette priorité. La Russie et l’Iran vont demander des choix clairs, avec des positions françaises qui devront être aussi. Dès lors, l’hypothèse la plus crédible est que Bachar El-Assad sera encore au pouvoir en 2017 pour saluer la défaite de François Hollande.

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    À ce stade, deux remarques s’imposent.

    La première concerne les relations entre la France et Daech. Que s’est-il donc passé pour que Daech décide de braquer la France contre lui, et de perdre le seul grand Etat – membre permanent du Conseil de sécurité – qui faisait comme lui, du départ de Bachar El-Assad un préalable à toute solution ? Le régime de Bachar El-Assad ressort renforcé des attentats de Paris : c’est une évidence.

    La seconde conduit à nous interroger sur les désagréments et les humiliations qui attendent la France après ce spectaculaire retournement.

    La Russie et l’Iran ont une politique claire et marquent des points sur le terrain, en combinant l’action aérienne et le combat des troupes au sol. C’est leur priorité, et aussi ils sauront donner le change pour agir en lien avec la France, mais la France ne pourra garder deux fers au feu. Et quand ce sera l’heure des grands arbitrages, la France payera cher son attitude antérieure et son intransigeance illusoire, qui s’est écroulée en quelques heures.

    La France va devoir aussi ajuster sa position vis-à-vis de ses alliés de ces dernières années – l’Arabie Saoudite, le Qatar et Israël – qui ne sont pas près d’accepter de la place de l’Iran comme place forte de référence au Moyen-Orient. Alors, jusqu’où la France est-elle engagée, et quel sera le prix à payer pour ce renversement d’alliances, conclu sous la pression des faits ?

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