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  • Syrie : L’histoire s’écrit sans les putschistes occidentaux

    Je dois faire attention de ne pas dire « l’Occident », mais bien « les putschistes occidentaux», c’est-à-dire une poignée de financiers, d’industriels et de politiques qui sont prêts à tout pour défendre leurs intérêts personnels, contre ceux de cette grande région du monde qu’est l’Occident. C’est bien clair : nous sommes « l’Occident » - une terre de culture - alors qu'ils n’en sont que les destructeurs.

    Et bien, ce clan putschiste occidental est en train de vivre une défaite considérable et humiliante qui ponctue, avec la guerre en Syrie, des années d’impérialisme, qu’ils ont organisées de A à Z, et qu’ils ont perdues de A à Z.

    Ce 29 décembre, Poutine a annoncé un cessez-le-feu en Syrie. Un exercice risqué, vu le nombre de tentatives depuis six ans ? Sauf que cette fois-ci, tout a changé.

    Trois documents ont été signés : le cessez-le-feu entre le gouvernement syrien et l'opposition armée, les modalités de son respect et l'organisation de négociations de paix.

    Poutine souligne : « Il y a peu, une réunion s’est tenue à Moscou entre les ministres des Affaires étrangères de Russie, de Turquie et d’Iran : ces trois pays ont pris l’engagement non seulement de contrôler mais aussi de garantir le processus de règlement de paix en Syrie. Cet événement s'est passé il y a quelques heures. Non seulement nous l'avons attendu depuis longtemps, mais aussi nous avons beaucoup travaillé pour s'en approcher. Il faut maintenant tout faire pour que ces accords entrent en vigueur, qu’ils soient mis en œuvre, de manière à ce que les équipes de négociateurs puissent arriver le plus rapidement possible à Astana (Kazakhstan), pour y débuter un véritable processus de paix ».

    A 24 heures, on note quelques incidents, mais le cessez-le-feu tient, et il tiendra parce que la diplomatie a joué tout son rôle : à chacun ses droits, à chacun le respect de sa sphère d’influence.

    I – Le cessez-le-feu

    1/ L’accord est syrien, signé entre le gouvernement légitime et les groupes rebelles, à l’exclusion de ceux liés à Daech et au Fateh al-Cham, l’ex-Front al-Nusra, filiale d’al-Qaeda. Ceux qui misaient sur l’écroulement de l’État syrien pour en faire un nouveau territoire éclaté entre groupes djihadistes ou un État uni mais sous contrôle des États-Unis et d’Israël ont perdu. La Syrie reste la République Arabe Syrienne.

    2/ Les garants du cessez-le-feu sont la Russie, l’Iran et la Turquie. Les putschistes occidentaux ont perdu, comme leurs alliés, le Qatar, l’Arabie Saoudite et les Émirats.

    3/ La Russie était – si j’ai bien compris – abominable quand elle répondait au gouvernement légitime syrien dans le cadre d’un accord militaire, pour combattre des groupes armés. D’après ce que je lis, elle reste abominable quand elle parvient à imposer un cessez-le-feu, signé par toutes les parties, sauf Daech et al Qaeda. Merci de m’expliquer.

    II – Et la Turquie ?

    La Turquie, au centre de tous les enjeux, est aujourd’hui dans la main de Moscou et de Téhéran.

    1/ Erdogan est affaibli comme jamais. Pays encore pivot de l’OTAN, la Turquie a rompu avec ses alliés de l’OTAN. Erdogan est décrit comme surpuissant, et il va organiser une réforme de la constitution, mais les évènements montrent qu’il n’est plus maître chez lui. Le putsch de juillet, la série d’attentats de ces derniers mois, et l’assassinat d'Andreï Karlov, l’ambassadeur de Russie à Ankara, illustrent la faiblesse du régime à l’intérieur. Sur le plan international, c’est pire : alors que depuis six ans, Erdogan misait tout sur le soutien aux groupes djihadistes pour obtenir le départ de El-Assad, il se trouve contraint d’être le garant d’un accord qui marginalise les djihadistes et laisse en place El-Assad ! Ce parce que c’était ça, ou une pente syrienne pour la Turquie, rien de moins... Le risque de contagion est en effet élevé car, pour les deux pays, ce sont les mêmes populations,... mais avec une question kurde renforcée pour la Turquie. La base de la politique d’Erdogan, c’était un axe Qatar - Arabie Saoudite - Turquie pour éradiquer El-Assad. On se retrouve avec un axe Russie - Iran - Turquie pour conforter El-Assad. Bon courage pour expliquer cela à la population turque…

    2/ Erdogan a pour priorité absolue d’empêcher la constitution d’un territoire kurde dans le nord de la Syrie, qui deviendrait une menace pour l’intégrité turque. Or, les États-Unis et la France s'étaient engagés sur ce plan, et se sont appuyés sur les très efficaces combattants du PYD pour combattre Daech… Ce PYD qui est le bras armé du PKK. Mais la page est tournée. Les Kurdes sont abandonnés par les US et la France. Ils sont les grands sacrifiés des évènements actuels, et ne vont pas se laisser faire. La Russie et l’Iran ont pris des engagements pour tenir la question kurde, ce qui fait de la Turquie leur obligée, sachons le dire clairement.

    3/ En se trouvant garante du cessez-le-feu, la Turquie reconnaît définitivement qu’elle finançait et armait les groupes djihadistes et que, si elle a accueilli tant de réfugiés syriens, c’était pour vider l’armée syrienne. Elle va devoir assumer cette responsabilité et dans le même temps gérer les désillusions, car la défaite d’Alep, qui est la sienne, ouvre le chapitre inévitablement destructeur des luttes des clans au sein de la rébellion syrienne, dont la région d’Idlib va être le terrain.

    4/ L'assassinat de l’ambassadeur de Russie en Turquie par un policier turc a signé la faiblesse du régime turc, et l’inefficacité de la répression. La Turquie avait de quoi redouter la réaction russe… à juste titre. Celle-ci a été habillée de velours, mais cachant une main de fer : tu es incapable d’assurer la sécurité, alors c’est avec nous, ou c’est fini pour toi. Les contacts de Erdogan avec Lavrov, ministre russe des affaires étrangères, et Choïgou, ministre russe de la défense ont dû être, disons, particulièrement intenses.

    5/ Les États-Unis sont perdus devant les évènements, et ils n’ont même pas été en mesure de répondre à la demande d’appui de l’armée turque, dans la bataille que celle-ci conduit depuis quelques semaines pour reprendre Al-Bab, un bastion de Daech. La semaine dernière, 16 soldats turcs ont été tués. Les États-Unis étant aux abonnés absents, c’est l’aviation russe qui est venue à la rescousse, pilonnant les positions de Daech. Vraiment, on passe d’une époque à une autre, mais il y aura un coût élevé pour Erdogan.

    6/ A quel prix, la Turquie va-t-elle pouvoir rester dans l’OTAN, accueillant une stratégique base militaire des États-Unis, et contrainte de s’en remettre à la Russie et à l’Iran pour sauvegarder son intégrité ? Le peuple turc, happé par les choix irréfléchis de ses dirigeants, est désormais exposé à toutes les tensions et à tous les coups tordus.

    III – L’accord de paix

    Aujourd’hui, c’est le cessez-le-feu, mais demain ce sera les négociations de paix, qui vont s’ouvrir d’ici fin janvier à Astana. Les partenaires sont la Syrie, Russie, la Turquie, l’Iran et ce qui restera de la rébellion syrienne.

    Mais qui y aura-t-il d’autre autour de la table ?

    On se doute que Poutine, Lavrov et Choïgou vont tout faire pour y installer des pays arabes, au second rang bien sûr.

    Sissi a rompu avec les États-Unis et l’Arabie saoudite, et l’Égypte sera là, ou pas loin.

    Assuré d’une place aussi le Qatar, qui a lâché les djihadistes d’Alep, à la suite de deux accords passés avec la Russie. Le 6 septembre 2016, a été signé à Moscou un accord de coopération militaire entre la Russie et le Qatar, et surtout, le 10 décembre 2016, a été conclue la vente de 19,5% des actions de Rosneft, la société russe d’exploitation du pétrole et du gaz au fonds souverain Qatar Investment Authority (QIA), pour 11 milliards de dollars, faisant du Qatar le second actionnaire de Rosneft après l’État russe. On est là avec l’enjeu décisif de l’approvisionnement de l’Europe en gaz. Au premier rang des fournisseurs, se trouvera désormais la Russie, l’Iran et le Qatar, avec 50% des réserves mondiales de gaz naturel, et ces trois États vont pouvoir organiser les gazoducs en passant par la Syrie et la Turquie. Le revirement de la Turquie et du Qatar place l’Europe en situation de grande dépendance énergétique. Nos gouvernements, prisonniers de l'OTAN, sont des marionnettes des US, et on voit le résultat.

    La Russie parviendra-t-elle à convaincre aussi l’Arabie Saoudite de venir à Astana ? L’Arabie Saoudite est au plus mal, lâchée par l’inconsistant Obama, lâchée aussi par la Turquie et le Qatar, embourbée au Yémen… Ce alors qu’un accord est certainement possible sur la base de la diplomatie russe : respect des États, et à chacun selon sa place et son influence. La présence de l’Arabie Saoudite à Astana assurerait la paix dans la région. L’Iran, le grand rival des Saoudiens, est rodé à l’hostilité US, alors que l’Arabie Saoudite se demande comment faire alors que la tutelle US s’est écroulée. Et sûr que Lavrov et Choïgou ont de plus quelques arguments convaincants…

    Les États-Unis et leur caniche français ? May be… Poutine a d’un revers de main retourné les puériles provocations du pré-retraité Obama, pour garder les mains libres alors qu’il va devoir gérer quatre ans avec Trump.

    En attendant, on sait qui dirige, et sur quelles bases.

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  • La Russie à l'Académie française

    Très intéressante cérémonie de réception à l’Académie française de Andreï Makine. Evocation de l’enracinement de la littérature dans notre culture commune avec la Russie, rappel de grands événements historiques oubliés et réécrits, et confiance innébralmable dans les forces de la culture. Ci-dessous des extraits du texte de Andreï Makine, et de la réponse de Dominique Fernandez.

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    Le texte de Andreï Makine

    Comme le ciel de l’entente franco-russe semblerait léger à côté de ces lourds nuages ! Serait-ce la raison pour laquelle le français, en Russie, n’a jamais été entaché par le sang de l’histoire ? Pourtant, le sang, hélas, a coulé entre nos deux pays et bien plus abondamment que dans les sables et les montagnes de l’Algérie. Soixante-quinze mille morts en une seule journée dans la bataille de la Moskova, en 1812, un carnage pas si éloigné, dans le temps, de la conquête algérienne. Oui, quarante-cinq mille morts russes, trente mille morts du côté français. Mais aussi la guerre de Crimée, dévastatrice et promotrice de nouvelles armes, et jadis comme naguère, l’Europe prête à s’allier avec un sultan ou – c’est un secret de Polichinelle – à armer un khalifat, au lieu de s’entendre avec la Russie. Et le débarquement d’un corps expéditionnaire français en 1918 au pire moment du désastre révolutionnaire russe. Et la Guerre froide où nos arsenaux nucléaires respectifs visaient Paris et Moscou. Et l’horrible tragédie ukrainienne aujourd’hui. Combien de cimetières, pour reprendre l’expression d’Assia Djebar, les Russes auraient pu associer à la langue française ! Or, il n’en est rien ! En parlant cette langue nous pensons à l’amitié de Flaubert et de Tourgueniev et non pas à Malakoff et Alma, à la visite de Balzac à Kiev et non pas à la guerre fratricide orchestrée, dans cette ville, par les stratèges criminels de l’OTAN et leurs inconscients supplétifs européens […].

    À la longue liste des villes et des victimes, la romancière algérienne aurait sans doute eu le courage d’opposer sa liste à elle en évoquant le demi-million d’enfants irakiens massacrés, la monstrueuse destruction de la Libye, la catastrophe syrienne, le pilonnage barbare du Yémen. Qui aurait, aujourd’hui, l’impudence de contester le martyre de tant de peuples, musulmans ou non, sacrifiés sur l’autel du nouvel ordre mondial globalitaire ?

    Assia Djebar ne pouvait ne pas noter cette résonance soudaine que suscitaient ses œuvres. Ainsi, dans son discours de réception à l’Académie, se référait-elle à... Tertullien qui, d’après elle, n’avait rien à envier, en matière de misogynie, aux fanatiques d’aujourd’hui. Que peut-on répondre à cet argument ? Juste rappeler peut-être que nous vivons au vingt et unième siècle, dans un pays laïc, et que presque deux millénaires nous séparent de Tertullien et de sa bigote misogynie. Est-ce suffisant pour que certains pays réexaminent la place de la femme dans la cité et dans nos cités ? Et que les grandes puissances cessent de jouer avec le feu, en livrant des armes aux intégristes, en les poussant dans la stratégie du chaos, au Moyen-Orient ? […]

    Si l’on me demandait maintenant de définir la vision que les Russes ont de la francité et de la langue française, je ne pourrais que répéter cela : dans la littérature de ce pays, ils ont toujours admiré la fidélité des meilleurs écrivains français à ce but prométhéen. Ils vénéraient ces écrivains et ces penseurs qui, pour défendre leur vérité, affrontaient l’exil, le tribunal, l’ostracisme exercé par les bien-pensants, la censure officielle ou celle, plus sournoise, qui ne dit pas son nom et qui étouffe votre voix en silence.

    Cette haute conception de la parole littéraire est toujours vivante sur la terre de France. Malgré l’abrutissement programmé des populations, malgré la pléthore des divertissements virtuels, malgré l’arrivée des gouvernants qui revendiquent, avec une arrogance éhontée, leur inculture. « Je ne lis pas de romans », se félicitait l’un d’eux, en oubliant que le bibliothécaire de Napoléon déposait chaque jour sur le bureau de l’Empereur une demi-douzaine de nouveautés littéraires que celui-ci trouvait le loisir de parcourir. […]

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    La réponse de Dominique Fernandez

    Gardons-nous de vous confondre avec ce qu’une certaine presse occidentale écrivait à la même époque. Les journaux de droite exultaient : le marxisme, le stalinisme n’avaient été que de sanglantes supercheries. On vous l’avait bien dit, que le communisme n’était qu’une mascarade, et ses partisans que des bourreaux cyniques ou des dupes idiotes. Dans votre livre, tout autre est le ton. Vous démythifiez le régime, mais la rage et le désespoir au cœur. Aucun accent de triomphe, aucune bonne conscience bourgeoise, aucune satisfaction d’être passé du bon côté. Ce n’est pas parce que le collectivisme a fait faillite, que le capitalisme est la panacée. La Russie est votre patrie, demeure votre patrie, et l’on sait à quel point, pour un Russe, la terre, la terre russe, prime sur toutes les autres valeurs. Vous souffrez par la Russie, vous souffrez en elle. De même que Dostoïevski mettait en scène des assassins sans les clouer au pilori, vous restez solidaire de ceux que vous condamnez. On sent entre vos lignes une intense compassion pour ceux qui ont trahi l’idéal révolutionnaire. Je reconnais là l’exception russe. Pouchkine donnait ce conseil à un juge : « Examine qui a raison, qui a tort, et puis punis-les tous les deux. » Et Gogol : « La première sentence doit être rendue selon la justice des hommes. Justifiez-y l’innocent et condamnez le coupable. Quant à la seconde sentence, qu’elle soit rendue selon la justice de Dieu. Et cette fois condamnez et l’innocent et le coupable. »[…]

    Ces vingt-six millions de morts vous hantent, et l’ingratitude de l’Occident pour leur sacrifice vous indigne à juste titre. Je partage votre tristesse. L’an dernier, pour le soixante-dixième anniversaire de la Victoire, Paris a-t-il invité un seul officiel russe aux fêtes commémoratives ? L’opinion générale, chez nous, pense que l’écrasement du IIIe Reich et la libération de l’Europe n’ont été possibles que grâce au débarquement en Normandie. Bien sûr, il n’est pas question de minimiser la contribution des alliés anglo-saxons, mais enfin, il faut rappeler que celle de l’U.R.S.S. a été beaucoup plus importante. Le front en Normandie mobilisait 76 divisions allemandes, tandis que 165 étaient engagées sur celui de l’Est. L’abnégation héroïque des assiégés de Leningrad, qui auraient très bien pu se rendre sans manquer à l’honneur, mais ont préféré mourir de froid et de faim – un million de morts en trois ans –, la bataille de Stalingrad, le combat de chars à Koursk, la bouillie des cadavres après chaque assaut, toutes les réminiscences de cette lutte titanesque passent dans le martyrologe que vous dressez, et qui est aussi un réquisitoire implicite contre l’amnésie de l’Occident. Vous vous en prenez, en particulier, à ceux qui accusent les soldats russes d’avoir « retardé » la libération d’Auschwitz. Ces soldats, comme l’oublient leurs frivoles détracteurs, devaient monter à l’attaque sans tirer, les Allemands se protégeant derrière leurs prisonniers. Mais les clichés ont la vie dure, la perte de mémoire et le déni de réalité encore plus. Comme vous vous plaisez à le dire, les Français admirent les Américains, qui les méprisent, et ils méconnaissent les Russes, qui les admirent.[…]

  • Caroline Galactéros : La bataille d'Alep ou la déroute de la diplomatie occidentale en Syrie

    La bataille d’Alep est bien plus que la bataille pour la cette ville... Voici une entretien éclairante de Caroline Galactéros avec Alexis Feertchak, publié dans Le Figaro. Caroline Galactéros, Docteur en Science politique, dirige le cabinet d'intelligence stratégique «Planeting». Auteur du blog Bouger Les Lignes, elle a publié Manières du monde. Manières de guerre (éd.Nuvis, 2013) et Guerre, Technologie et société (éd. Nuvis, 2014).

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    FIGAROVOX. - L'Armée syrienne a repris le contrôle de la vieille ville d'Alep qui était aux mains des rebelles. Est-ce un tournant décisif pour la Guerre en Syrie?

    Caroline GALACTEROS. - Cette avancée des forces du régime est importante. Après la libération d'autres quartiers d'Alep-Est, avoir pu extirper les djihadistes de ce dédale de rues et de souterrains et les contraindre à se replier vers le sud-est de la ville témoigne d'une dynamique militaire positive en faveur de l'armée syrienne. Surtout, l'exfiltration réussie de plusieurs dizaines de milliers de civils vers l'ouest de la ville prive les djihadistes de leurs «boucliers humains» … et les adversaires occidentaux du régime d'un argument médiatique lourd contre l'implication militaire de Moscou à ses côtés…

    La prise d'Alep, si elle devait se réaliser rapidement, constituerait un cap au plan des forces morales qui s'opposent dans cet interminable pugilat, mais surtout une victoire politique symbolique de prix qui conforterait un rapport de force de plus en plus favorable à la restauration de l'Etat syrien. Le recul des djihadistes à Alep n'est en effet que la manifestation d'une déroute militaire globale qui semble chaque jour plus inéluctable, et d'un rapport de forces russo-américain où Washington perd pied. Même John Kerry dans sa déclaration à Bruxelles du 6 décembre (lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l'OTAN), semble jeter l'éponge, apparemment convaincu que la partie (i.e le renversement du régime syrien et l'éclatement du pays) est perdue, et cherche habilement à dédouaner l'Amérique d'un soutien aux mouvements rebelles radicaux devenu indéfendable et surtout sans issue. Sans issue… mais pas sans objet résiduel. La rivalité Washington-Moscou restera vive, au moins jusqu'à l'entrée en fonction de Donald Trump fin janvier prochain. De ce point de vue, la réduction de l'insurrection djihadiste à Alep n'est donc pas décisive, et l'administration Obama poursuivra sans doute son soutien au moins indirect aux groupes radicaux (notamment via la Turquie) pour pourrir au maximum le jeu russe et plus encore celui du nouveau Président, qui a déjà entrepris un dialogue avec Moscou pour sortir l'Amérique de ce bourbier. Peut-être un «deal» de type «blanc-seing à la Russie en Syrie contre mains libres à l'Amérique en Irak» pour redorer le blason US est-il en train de se nouer. La guerre ne va donc pas s'arrêter avec l'éventuelle reprise d'Alep. Elle cessera lorsque les puissances sunnites, les Etats-Unis mais aussi la France accepteront leur «échec» et chercheront sérieusement un compromis politique soutenable pour la Russie et l'Iran. Il faut pour cela que Ryad, Doha, Ankara, Londres et Washington admettent qu'il y a plus à gagner à négocier qu'à combattre, et sans doute aussi que Paris cesse de prendre des initiatives diplomatiques (du type de la conférence envisagée «des pays refusant la guerre totale»…) à contretemps et contre-emploi. Ces gesticulations dérisoires déconnectées de la marche réelle des évènements sont hautement contreproductives, même du seul point de vue égoïste de l'intérêt national. Nous ne reviendrons pas ainsi dans un jeu d'où nos maladresses et notre entêtement dogmatique nous ont exclus en nous déconsidérant.

    Dans quelle mesure la prise d'Alep consacre le retour militaire et diplomatique des Russes dans les affaires internationales?

    Ce retour de la Russie est à mon sens plus qu'une évidence. C'est une nécessité, n'en déplaise aux nombreux «experts» et commentateurs qui veulent contre toute évidence persister à voir le monde avec un regard de cyclope myope, de manière simpliste et manichéenne. Ils se trompent d'ennemi, par confort intellectuel et refus de se remettre en question. Leur responsabilité est en fait lourde dans la perpétuation du chaos et de la violence car en claironnant leur pensée indigente, ils sclérosent les lignes de fracture au lieu de contribuer à les dépasser. Il est pourtant urgentissime de reconnaître enfin que le modèle implicite des relations internationales qui a eu cours depuis 20 ans s'est définitivement fracassé contre ses propres excès. L'idéalisme moralisateur comme masque d'un interventionnisme rapace a fait des ravages qu'on ne peut plus ignorer. Chez les peuples victimes de notre empressement à les «libérer», mais aussi chez tous ceux que l'on croit ainsi convaincre de la prévalence du modèle occidental de développement politique, économique et social. Et l'effet boomerang de cette offensive qui ne dit pas son nom joue désormais à plein contre nous.

    Profitant de cet échec patent, la Russie propose - à l'occasion du conflit syrien -, de rééquilibrer le jeu international, d'admettre sa multipolarité de fait et de se rapprocher de l'Occident dont elle s'estime encore pleinement partie. Surtout, elle offre un modèle alternatif de référence et surtout de protection plutôt convaincant: fiable, cohérent, pragmatique, résilient. Ne pas «lâcher Assad» en dépit de la curée internationale contre lui, et surtout protéger l'Etat syrien du démembrement a un impact non seulement à Damas et Téhéran, mais aussi au Caire, à Alger, à Dehli, en Afrique, aux EAU, à Ankara et même d'une certaine façon, à Ryad… La diplomatie du dialogue ouvert et sans exclusive (officiel ou discret) de Moscou avec tous les acteurs directs et indirects du conflit syrien va bien au-delà de la gestion optimale de ce seul drame. L'entreprise de séduction «à la russe» tous azimuts se poursuit. Les émissaires de Moscou, directs ou indirects (palestinien…), nouent des contacts, proposent des partenariats divers, des contreparties attractives à un appui aux positions russes sur ce que doit être la transition politique syrienne. Bref, les lignes bougent et, au lieu de les franchir, là encore, en France ou ailleurs, on oppose artificiellement la logique militaire à la diplomatique, comme si elles n'étaient pas étroitement liées. Comme si on pouvait décider de faire la guerre ou de négocier! Ça ne marche pas comme ça. Ce n'est pas la guerre comme seul mode d'action …ou la diplomatie hors sol dans le silence des armes. Seule la prise d'ascendant militaire sur le terrain et un rapport de force qui ne peut plus évoluer qu'à la marge permettent à un moment donné aux belligérants contraints et forcés, et à leurs parrains divers de s'assoir à la table de négociation de manière productive.

    Pour l'heure, les Russes ont marginalisé les Américains - qui ont déjà fort à faire pour «soutenir sans soutenir» les djihadistes et essayer de maitriser leur allié turc indocile. Ils dominent le front diplomatique et cherchent à réunir autour de leurs auspices exclusifs un panel crédible et représentatif de la diversité syrienne pour un processus politique qui débouchera sur des élections et surtout sur le maintien de l'unité syrienne même dans l'hypothèse d'une structure étatique fédérale. Mais à Paris, au lieu de s'insérer dans cette approche pragmatique, on persiste à criminaliser Vladimir Poutine, à parler d'Assad comme du bourreau unique de son peuple, à minorer le soutien populaire au régime de Damas pour accréditer l'idée qu'on pourrait, de l'extérieur, imposer un casting représentatif… qui pourtant a sombré sans équivoque dans le discrédit et en est lui-même réduit à proposer «de parler avec la Russie» pour ne pas quitter tout à fait la scène. Et la guerre continue.

    Quelles suites peut-on imaginer pour le régime de Bachar al-Assad?

    Assad n'est ni le (seul) problème, ni la solution. Cette polarisation sémantique elle aussi est hautement contreproductive. C'est un atout dans une négociation globale que chaque puissance intervenante essaie de valoriser au mieux. Si la reconquête militaire se poursuit à son avantage, il pourra sans doute négocier des conditions de sortie honorables pour lui et ses proches au terme d'un processus politique institutionnel et électoral auquel lui - ou d'autres de ses proches, membres éminents du régime - devront d'une façon ou d'une autre participer.

    Quel est le jeu de la Turquie alors que le pays poursuit au Nord de la Syrie son opération «Bouclier de l'Euphrate»?

    La Turquie est revenue depuis juillet dernier pleinement dans le jeu politico-militaire régional. Al-Bab, qu'elle essaie d'encercler avec l'aide de ses rebelles affiliés de l'Armée syrienne libre (ASL), est un point stratégique entre Alep et la ville de Manbij qui est elle, tenue par les Kurdes, ennemi principal du pouvoir d'Ankara et de son point de vue bien supérieur en nocivité à Daech qu'elle a longtemps soutenu. Son idée de manœuvre - qui inquiète d'ailleurs fortement Damas - pourrait être de déloger Daech d'Al-Bab pour y prendre sa place, empêchant ainsi la réunification des zones kurdes tout en continuant à nourrir la lutte des islamistes radicaux contre le régime syrien via son «proxy» ASL notamment. D'une manière générale, on peut dire qu'Ankara mène très habilement sa partie, ne renonce à aucune de ses ambitions régionales à la fois en Irak et en Syrie, jouant tout à la fois de son appartenance à l'OTAN - qui sert les Américains dans leur jeu contre la Russie et les rend conciliants -, et de sa «réconciliation» avec Moscou qu'elle monnaie contre une tolérance russe à ses avancées militaires en Syrie.

    La réalité du conflit syrien donne-t-elle ainsi raison aux positions diplomatiques de Donald Trump et François Fillon?

    Pour moi, notre monde a un très urgent besoin de réalisme politique et stratégique. Il faut ouvrir, au nom même de l'apaisement de sa violence structurelle, une ère de coopération hyperpragmatique et à visée éthique (ce n'est pas contradictoire!) en abandonnant les utopies mortifères de l'idéalisme moralisateur qui ont pavé le monde de cadavres civils sacrifiés sur l'autel de notre ubris. Il faut revivifier les Nations Unies et revenir au respect de leur Charte fondatrice. La stabilité de l'ordre international dépend du respect de la souveraineté des Etats, de la non-ingérence dans leurs affaires intérieures et de l'exemplarité politique propre des démocraties occidentales, non de leur interventionnisme cynique sous des prétextes qui depuis longtemps ne convainquent plus que de grandes âmes au bellicisme refoulé qui depuis leur confortable cocon, décident de la vie ou de la mort de peuples entiers. Donald Trump est en train de s'entourer d'une équipe en matière internationale et de défense que je trouve de très bon niveau. Ses émissaires sont déjà à l'œuvre pour nouer des liens précieux. Nous aurons bientôt sans doute de bonnes surprises … et plus que nos yeux pour pleurer et faire oublier l'indigence de notre compréhension des enjeux diplomatiques et stratégiques liés à son arrivée au pouvoir. Notre docilité diplomatique envers l'Administration sortante, pourtant si mal récompensée, nous a empêchés d'accueillir l'alternance américaine comme un Etat du rang de la France aurait dû évidemment le faire: avec un respect du vote démocratique et un accueil ouvert au dialogue avec le nouveau pouvoir de Washington. Encore une fois, nous donnons des leçons, refusons la réalité d'un nouveau président qui nous déplait car il voit le monde sans lunettes roses et noires. Et nous nous enfonçons un peu plus dans la relégation diplomatique et stratégique. Sauf à mettre en œuvre très vite une complète refondation de notre politique étrangère sur une base souveraine, indépendante, réaliste, audacieuse et généreuse. Ce n'est pas un choix. C'est impératif. Il semble que le vainqueur de la primaire de la Droite et du centre en a une claire conscience. Il faut souhaiter ardemment qu'il trouve en Donald Trump tout autant qu'en Vladimir Poutine des interlocuteurs désireux de promouvoir un triple «reset» (des relations américano russe, franco-américaine et franco-russe) et de faire renaître un pôle occidental élargi, influent et attractif. Nous avons tout à y gagner.

  • Entretien avec Renaud Girard (2) : Les élections US ; la France, les Etats-Unis et la Russie

    Deuxième partie de l’entretien donné par Renaud Girard au Figaro, poursuivant ce vaste panorama des enjeux géopolitiques. Aujourd’hui, les élections aux Etats-Unis, les relations de la France avec les Etats-Unis et avec la Russie. Bonne lecture à toutes et à tous !

     

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    « Trump ou Clinton, l'élection américaine 2016 ne sera pas un bon cru »

     

    Entretien d’Alexis Feertchak avec Renaud Girard

     

    FIGAROVOX. - En politique étrangère, Hillary Clinton semble se placer sur une ligne plus dure que celle de Barack Obama. Comment qualifier sa politique étrangère ?

     

    Renaud GIRARD. - L'entourage diplomatique d'Hillary Clinton est constitué de néoconservateurs. Elle est elle-même proche des thèses néo-conservatrices. Je vais vous en donner trois preuves. La première concerne l'invasion de l'Irak en 2003. A la différence de Barack Obama, qui était contre, Hillary Clinton était en faveur de cette intervention militaire. Fin 2002, elle a voté au Sénat en faveur de l'invasion. Elle a ensuite eu un rôle extrêmement important dans l'affaire libyenne. En mars 2011, elle est venue à Paris pour rencontrer Nicolas Sarkozy et les rebelles libyens que Bernard-Henri Lévy avait réunis. Elle a réussi à convaincre Barack Obama de participer à cette intervention, qui était souhaitée par les Britanniques et les Français alors que le président américain était réticent. Les Libyens et les Américains s'étaient complètement réconciliés. Mouammar Kadhafi avait en effet renoncé à toute ambition et avait même dénoncé le trafic du docteur Abdul Qadeer Khan, le père de la bombe atomique pakistanaise, qui menait le plus grand trafic d'armes nucléaires au monde. Barack Obama a d'ailleurs reconnu depuis que cette intervention était une erreur, mais il s'est laissé faire par Hillary Clinton. La troisième erreur néoconservatrice d'Hillary Clinton a été de militer, comme secrétaire d'Etat, pour le retrait précipité d'Irak en 2010, lequel constitue selon moi une erreur stratégique aussi importante que l'invasion inutile de 2003.

     

    Les néoconservateurs sont à la réalité politique de la planète ce que sont nos enfants aux programmes télévisés. Ce sont des zappeurs. Ils crient très fort contre un tyran. Une fois qu'ils ont acquis le soutien des médias, ils obtiennent l'intervention militaire, défont le tyran, se congratulent, tirent un feu d'artifice et … s'en vont, sans la moindre considération pour la situation de la population qu'ils étaient prétendument venus «libérer». Le néoconservatisme, c'est le culte fou de la démocratie privilégiée à la paix. En Irak, ils ont installé en principe la démocratie - ils ont mise en œuvre des scrutins - sans vouloir reconnaître que ces scrutins ont seulement eu pour effet de diviser la société irakienne sur des lignes confessionnelles et ethniques. Les Américains ont apporté une idée de démocratie, mais une idée seulement. La réalité, c'est que l'Irak n'est en rien une vraie démocratie, un vrai Etat de droit. Le néoconservateur préfère toujours ses idées aux populations qu'il prétend protéger. En Libye, les Occidentaux ont détruit l'administration de Kadhafi. Par respect élémentaire de la population civile, ils auraient dû en mettre une autre au pouvoir, et vérifier sur place qu'elle fonctionnait. Vous ne pouvez pas détruire les structures d'un Etat puis partir en vous désintéressant des conséquences de votre action militaire.

     

    Les médias crient haro sur Donald Trump. N'y-a-t-il pas un risque à masquer le danger néoconservateur que représente Hillary Clinton ?

     

    Les médias américains sont biaisés, il n'y a pas de vrai débat. Par exemple, les sept derniers OpEd (tribunes ndlr.) du New York Times sont anti-Trump et pro-Clinton. Le débat n'est pas balancé, il existe objectivement un matraquage de la classe intellectuelle et médiatique contre Donald Trump.

     

    Hillary Clinton vient du système et elle va laisser la technostructure gérer le pays. C'est une personne dont le comportement ne fait pas peur parce qu'elle garde en toutes circonstances un comportement réfléchi, même si l'on peut juger négativement ses positions diplomatiques. C'est une personne qui est capable de discuter et de traiter les crises internationales avec sang-froid.

     

    A l'inverse, Donald Trump est une candidature rafraichissante. Il a parfois de bonnes idées, mais, à mon avis, il a un caractère trop dangereux pour devenir président du plus puissant pays du monde. Il a montré, dans sa campagne des primaires, six traits de caractère qui ne nous disent rien de bon pour diriger la plus puissante armée de la planète: sensibilité à la flatterie ; tendance à sur-réagir face à la moindre contrariété ; intuition préférée à la réflexion ; faible capacité d'écoute des autres en raison d'un ego surdimensionné ; mépris des faits ; incapacité à changer d'opinion sur un dossier en fonction d'informations nouvelles. Bref, Trump présente pour nous un risque de sécurité. Il est peut-être faible, mais c'est un risque que nous n'avons pas envie de prendre.

     

    Clinton ne présente pas un tel caractère dangereux. C'est un peu comme si Laurent Fabius devenait président de la République. La diplomatie ne serait pas géniale, il ne réformerait pas la société (puisqu'il avait déjà promis de le faire quand il était Premier ministre et il ne l'a jamais fait). Mais ce ne serait pas une catastrophe, parce qu'il a un comportement rationnel, appuyé sur la technostructure. Je préfère voir Hillary à la Maison Blanche, parce que je n'ai pas envie, en tant que Français, de prendre le risque de voir Trump diriger les Etats-Unis. J'espère qu'elle sera une bonne présidente, j'espère qu'elle sera pro-française, mais je n'en suis hélas pas du tout sûr. Dans tous les cas, pour nous, Européens, l'élection américaine 2016 ne sera pas un bon cru.

     

    Vous qualifiez régulièrement la France de caniche des Etats-Unis. Comment analysez-vous la nature de l'alliance entre Paris et Washington ?liv-6986-que-reste-t-il-de-l-occident.jpg

     

    Il existe une alliance historique entre les Etats-Unis d'Amérique et la France et c'est très bien, parce que nous partageons les mêmes racines chrétiennes, parce que nous sommes les mêmes enfants politiques de Montesquieu, parce que nous sommes attachés à l'Etat de droit. En revanche, l'amitié franco-américaine ne signifie pas que Paris doive s'aligner sur Washington. L'alliance historique entre les Etats-Unis et la France avait déjà été très malmenée entre 1920 et 1940. Le Sénat américain n'a pas ratifié le traité de Versailles après la Première guerre mondiale, alors que c'est le président Wilson qui l'avait en grande partie négocié. Quand le président Paul Reynaud a demandé en 1940 à l'Amérique de nous aider contre le nazisme, Washington a refusé. C'est une brèche importante, qu'on oublie trop souvent dans les cours d'histoire. On oublie aussi qu'il a fallu que ce soit l'Allemagne nazie qui déclare la guerre à l'Amérique, qui ne l'aurait peut-être pas fait sans cela. Quand Roosevelt fait son discours «God Bless America» de décembre 1941 après l'attaque japonaise sur Pearl Harbour, les mots «Allemagne» et «nazisme» ne sont pas prononcés. Il reste que la France ne peut pas oublier l'aide de 1917, le Débarquement de Normandie et le plan Marshall. Cette alliance est forte parce que fondée historiquement et culturellement, parce que nourrie des mêmes racines chrétiennes, du même héritage des Lumières.

     

    Etait-ce aussi le cas par le passé de l'alliance entre la France et la Russie ?

     

    L'alliance entre la France et la Russie est plutôt une alliance de circonstance, que je ne mets pas du tout au même niveau que celle entre les Etats-Unis d'Amérique et la France. L'alliance franco-russe telle qu'elle est célébrée par le pont Alexandre III à Paris doit se comprendre par rapport à la montée en puissance de l'Allemagne au 19e siècle. La France du président Sadi Carnot s'allie avec la Russie en 1894 pour contrer Berlin. Après s'être alliés au Tsar pour battre Bonaparte, les Anglais vont quant à eux rester profondément antirusses tout au long du 19e siècle, de 1815 à 1907, très exactement. Quand il va au Congrès de Vienne en 1815, Lord Castlereagh, qui représente la diplomatie britanniques, passe par Paris ; il voit dans les cafés tous ces cosaques attablés qui crient «bistro, bistro» (vite en russe) et s’exclame : «Les Russes à Paris, c'est trop !». Toute la politique anglaise jusqu'en 1907 sera une politique de containment contre la Russie, comme l'illustrent la guerre de Crimée ou le Grand Jeu en Afghanistan. A l'inverse, la France a une revanche à prendre sur l'Allemagne parce qu'elle n'a pas digéré en 1871 que celle-ci lui ait arraché l'Alsace-Lorraine - Bismarck aurait dû se contenter de l'indemnité en francs-or! En 1935 et 1936, les gouvernements Laval et Sarraut auraient dû redynamiser cette alliance franco-russe car il était clair que la France était à nouveau menacée par l'Allemagne, que les Américains avaient lâché Paris par isolationnisme, et que les Anglais étaient plus intéressés par leur empire colonial que par les violations du Traité de Versailles sur le continent.

     

    La Russie et les Etats européens semblent évoluer lentement vers une normalisation de leurs relations, mais la méfiance semble aussi demeurer très forte depuis 2014 et la Guerre en Ukraine. Utiliseriez-vous la formule suivante : « Poutine a gagné la Crimée et perdu l'Ukraine » ?

     

    Oui, très clairement. Le chiffon rouge et l'obsession de Poutine demeurent les révolutions de couleur dans les ex-Républiques soviétiques, qu'il croit toujours activées de l'extérieur alors qu'en fait, elles ont toujours un terreau local. Elles peuvent être ensuite entretenues et nourries depuis l'Amérique, mais leur naissance est toujours locale. Ce n'est jamais la CIA qui provoque ex nihilo une révolution de couleur ! L'obsession des révolutions de couleur a pu faire commettre des erreurs à Vladimir Poutine, qui a peut-être perdu son sang-froid lors de l'affaire de Maïdan en Ukraine. Avec la désorganisation qui a eu lieu en Ukraine, Kiev serait revenue d'un mouvement naturel du côté du frère russe. L'intervention russe dans le Donbass a empêché ce retour. La Crimée a donné une énorme popularité à Poutine en Russie. Il pouvait d'ailleurs vendre cette «prise» à l'Occident comme la monnaie de la pièce du Kosovo : les Occidentaux ont pris illégalement le Kosovo à la Serbie, la Russie arrache la Crimée à l'Ukraine. Il y a eu des référendums dans les deux cas. Mais l'intervention de Poutine dans le Donbass est une erreur stratégique parce qu'il a inutilement braqué l'Occident contre lui sans lui obtenir le moindre atout stratégique supplémentaire. Dans le Donbass, en humiliant deux fois l'armée ukrainienne (été 2014 puis janvier 2015), Poutine a braqué les Ukrainiens et a fortifié un nationalisme ukrainien antirusse sans nécessité aucune. La population de Crimée est très prorusse alors que celle du Donbass est plus partagée. Surtout, l'annexion de la Crimée s'est faite sans effusion de sang, avec un référendum. Il fallait que Poutine s'arrête là. Le Donbass ne rapporte rien à Moscou, alors que la Crimée a une importance stratégique en Mer noire et, plus largement, le peuple russe lui est attaché sentimentalement. Nous sommes et resterons dans ce cadre conflictuel et méfiant tant qu'une solution n'aura pas été trouvée pour l'Ukraine.

     

    Quelle pourrait être la politique de la France dans ce contexte de méfiance entre l'Europe occidentale et la Russie ?

     

    La première chose serait de reconnaître nos erreurs. Les sanctions contre la Russie sont doublement néfastes. Premièrement, elles n'apportent pas d'efficacité politique. La politique du gouvernement russe n'a pas changé dans le sens que nous souhaitions. Croire que l'on peut faire changer par des sanctions économiques la politique d'un pays qui a pu souffrir pendant mille jours le siège de Léningrad est un peu présomptueux… Deuxièmement, ces sanctions pénalisent notre agriculture et notre industrie. On ne voit vraiment pas pourquoi, nous Français, serions pénalisés pour des sanctions qui n'ont aucune chance d'être efficaces. En plus, nous avons compromis l'indépendance et le prestige de notre industrie d'armement, qui reste le dernier secteur où nous sommes technologiquement un des leaders mondiaux. La vente de sous-marins nucléaires de DCNS à l'Australie l'a montré : nous sommes dans le peloton de tête. En ne livrant pas les Mistral à la Russie, nous avons commis une erreur. D'abord parce que les Russes ont récupéré toute la technologie : ils avaient les plans. Ensuite, le fait que la France ait tourné casaque pour des considérations politiques peut effrayer des puissances non-alignées, comme l'Inde.

     

    Lever les sanctions ne signifie pas qu'il ne faut pas être ferme vis-à-vis de la Russie. Je pense qu'il faut une grande fermeté militaire, en soutenant nos alliés au sein de l'OTAN, notamment dans les Pays baltes. Les mesures qui ont consisté à envoyer des avions de chasse étaient nécessaires. Nous sommes membres d'une alliance militaire, nous avons même - peut-être ne fallait-il pas le faire, mais nous l'avons fait - réintégré le commandement intégré de l'OTAN. Il faut dès lors être conséquent.

     

    En ce qui concerne l'Ukraine, la bonne solution serait la finlandisation : ni à l'ouest, ni à l'est. Rappelons que l'intégrité territoriale de l'Ukraine a été garantie par le mémorandum de Budapest de décembre 1994, signé par le président Eltsine. Vous pouvez considérer, par réalisme politique, que la Crimée ne doit plus empoisonner les relations franco-russes et qu'effectivement, cette presqu'île n'est pas un problème dirimant, dans la mesure où nous avons fait la même chose au Kosovo. Mais on ne peut pas accepter les ingérences militaires russes dans le Donbass.

     

    Je crois que Poutine attend de nous clarté, fermeté et équité. Il nous respectera d'autant plus. Je n'ai aucun problème avec l'idée que notre flotte aille croiser en Mer baltique et dans le Golfe de Finlande, le long des Pays baltes, afin de répondre aux bombardiers russes qui se promènent jusque dans la Manche. Il faut bien comprendre que l'article 5 de l'Otan jouera : Poutine ne peut pas attaquer les Pays baltes, sinon ce sera la guerre, et il la perdra.

     

    Comment analysez-vous ces relents de Guerre froide ?

     

    Prenons le bouclier anti-missile de l'OTAN. C'est une provocation qui relance la Guerre froide inutilement. Nous n'avons pas su faire de bonne diplomatie avec les Russes.

     

    Quand nous avons proposé un accord commercial à l'Ukraine en 2013, au lieu de laisser cette affaire être gérée par des bureaucrates inconnus de Bruxelles, il fallait qu'un dirigeant français ou allemand fasse un grand discours - comme Charles de Gaulle à Varsovie sur «l'Europe de l'Atlantique à l'Oural» - pour dire publiquement que l'Europe offrait un accord équivalent à ses amis russes. Est-ce que cet accord aurait empêché par ailleurs qu'il y ait une sphère eurasiatique de développement autour de la Russie ? Assurément non. La Turquie a un accord d'association avec l'Europe et un accord d'association avec d'autres pays, notamment en Asie centrale. Ces partenariats commerciaux ne sont pas exclusifs. Il faut se souvenir que le président Truman, quand il a présenté le plan Marshall, l'a proposé à Staline et aux pays de l'Est. Ces derniers ont refusé, mais il l'a proposé publiquement. Il fallait faire ça pour éviter que la Russie se sente humiliée.

     

    Cela a été une erreur monumentale que Hollande n'assiste pas au défilé du 9 mai 2015 à Moscou. Il fallait mettre une gerbe pour Normandie-Niemen. C'était de même une erreur diplomatique du président français de ne pas être allé à l'inauguration des jeux olympiques d'hiver de Sotchi en 2014. Poutine voulait montrer la manière dont il avait développé le Caucase. Il aurait fallu témoigner alors de la considération et même de l'amitié à la grande puissance qu'est la Russie, tout en étant très ferme sur l'Ukraine alors que la crise de Maïdan était à son plus fort. En revanche j'approuve entièrement et je salue l'initiative Hollande du format Normandie : avoir mis autour de la même table, le 6 juin 2014, les leaders russe et ukrainien, avec les leaders français et allemand comme parrains de leur dialogue. De même, j'approuve chez Hollande le processus des Accords de Minsk pour régler la crise ukrainienne. Mais tout cela a été tardif. Si les ministres Fabius et Steinmeier s'étaient rendus le soir même à Moscou après l'accord ukrainien parrainé par le France et par l'Allemagne du 21 février 2014 et qu'ils avaient formellement expliqué à Vladimir Poutine que Sébastopol resterait un port russe, que l'Ukraine ne rentrerait jamais dans l'OTAN et que le russe y serait toujours parlé, le président russe aurait certainement accepté le deal. Ce geste d'impatience de Fabius, qui est allé en Chine (au lieu de se rendre à Moscou) sans même attendre la signature de l'accord à Kiev, sera enseigné dans les écoles diplomatiques comme une erreur cardinale.

     

    Sur quels fondements repose l'amitié entre l'Europe et la Russie ?

     

    La Russie est bien notre amie et elle a toute sa place en Europe depuis toujours. Pourquoi ? Parce que notre culture intègre la culture russe. Un Français cultivé a lu Tchekhov, Dostoïevski, Tolstoï, Tourgueniev, Gogol, au lycée. En revanche, il n'a pas lu les auteurs chinois. C'est dommage, mais c'est comme ça ! La musique - Moussorgski, Tchaïkovski, Prokofiev, etc. - fait aussi partie de notre culture. C'est la même chose pour les Russes : notre culture fait partie de leur culture. Souvenez-vous des Encyclopédistes que faisait venir Catherine II à Moscou !

     

    Nous préférerions que les Russes appliquent un Etat de droit chez eux, mais ce n'est pas à nous de leur donner des leçons. Je regrette que Poutine n'ait pas choisi cette voie pour son pays, mais notre devoir à nous Français, ce n'est pas de donner des leçons à Poutine, mais de faire en sorte que notre Etat de droit, chez nous, soit exemplaire, pour que cela donne envie aux Russes de nous imiter.

  • Syrie : Ca peut s’accélérer

    Il y a la bataille d’Alep, et il y a la diplomatie.

    Depuis le début, la Russie et l’Iran jouent une carte claire : soutien au gouvernement légitime dans le respect des frontières. Donc un appui sans faille aux objectifs du gouvernement syrien : la reprise de l’ensemble du territoire, contre Daech, et contre les autres groupes armés.

    Le grand évènement de ces derniers mois a été le retournement étasunien. Les dirigeants ont dû constater l’évolution militaire sur le terrain, qui écarte l’hypothèse d’un départ rapide d’el-Assad. Alors, basta… Le but prioritaire d’Obama est de faire élire Clinton, car Trump balayerait son maigre bilan en quelques mois, et il a décidé du repli US, abandonnant toute velléité sur la Syrie et se concentrant sur un seul point : le renseignement, pour éviter un attentat djihadiste aux US qui ouvrirait un boulevard à Trump.

    En Syrie, les groupes combattants ont compris qu’ils étaient lâchés par les US, et ils ne comptent plus que sur l’Arabie saoudite, le Qatar, les Emirats et la Turquie. La Turquie,… vraiment ?

    C’est le point focal de la visite d’Erdogan à Poutine. Bien sûr, il faut relancer le business, et bien des projets sont prêts… car ils avaient seulement été gelés. Mais Poutine, s’il s’est évidemment montré positif, a dit que ce serait « difficile ».  S’il veut le business, qui lui est indispensable, Erdogan va devoir faire des choix. En clair : peut-il maintenir sa politique syrienne, soit tout ce qu’il faut pour renverser le plus vite possible el-Assad ? En encore plus clair : Erdogan a-t-il aujourd’hui les moyens de faire autrement qu’Obama ? Outre le rapport de force diplomatique et économique, il y a la cohérence politique : alors que, maintenant, il joue tout sur la condamnation du coup d’Etat « organisé depuis l’étranger », peut-il s’afficher comme président turc voulant renverser le président syrien ?  

    Clinton la guerrière a averti que si elle était élue, elle romprait avec la politique syrienne d’Obama, et foncerait pour faire dégager el-Assad. Ce qui encourage à accélérer dans les six mois qui viennent.

    Kerry sera à la fin du mois en Turquie, alors suivons bien l’évolution jusque-là. Les relations vont rester grises, car on voit mal les US extrader Gülen et renoncer à leur appui aux Kurdes, les deux dossiers qui braquent la Turquie. Poutine, pour avoir une politique solide depuis le début, est en position d’engranger… C’est comme çà.

    Dans un entretien publié dans la presse russe avant la rencontre d’hier à Saint-Pétersbourg, Erdogan a tenu ces propos qui pèsent lourd : « La Russie est un acteur clef, très important pour l'instauration de la paix en Syrie. Ce problème doit être réglé avec des mesures prises en commun par la Russie et la Turquie. » C’est du pur diplomatique, mais ça annonce un bouleversement. Lors des déclarations communes, Poutine a affirmé que les relations entre les deux pays entraient dans « une phase tout à fait différente ».

    Et la France ? Incompréhensible, totalement sortie du jeu diplomatique,… mais amenée lutter sur son sol contre le terrorisme importé. Pas de problème, on revotera pour eux.

    syrie,terrorisme,russie,gochmole

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