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  • Elle a perdu son âme, par Cécile Laborde

    La République est menacée par un communautarisme national, qui place la question de l’identité avant la liberté, l’égalité et la fraternité. Cécile Laborde est Professeure de théorie politique à l’Université de Londres, auteure de « Français, encore un effort pour être républicains ». Pas la peine d’être d’accord sur tout pour s’intéresser… Voici une très intéressante tribune publiée dans Libération.

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    Creusement des inégalités, ascenseur social en panne, défiance à l’égard des élites, vague sans précédent d’attentats terroristes islamistes, négligence de la question sociale, crise de l’intégration, victoire sans appel des mouvements populistes xénophobes aux États-Unis et au Royaume-Uni : rarement une période préélectorale aura été aussi lourde d’angoisses et de dangers.

    Un des dangers qui menacent la République française est sa mutation, sournoise mais profonde, en communautarisme national. En particulier, la progression inquiétante d’une laïcité purement identitaire vient mettre à mal le républicanisme, tradition de liberté politique, d’égalité sociale, de citoyenneté laïque et de démocratie.

    La laïcité identitaire est à la fois contre-productive et contraire à l’esprit du républicanisme. Contre-productive, car à jeter en permanence la suspicion sur l’appartenance des musulmans à la communauté nationale, elle fait d’abord le jeu à la fois de Daech et des Trump, Farage et Le Pen, sans faire avancer d’un iota le progrès social. Contrairement à l’esprit du républicanisme ensuite, qui est un principe universaliste et égalitaire, et non communautarisme et identitaire : la République est d’abord une communauté de citoyens, pour reprendre la belle formule de Dominique Schlatter.

    Plusieurs d’entre nous plaident depuis quelques temps pour un républicanisme de la non-domination, qui repenserait les trois termes de la devise républicaine à l’aune de cet idéal.

    La liberté d’abord, conçue non comme émancipation de la religion, mais comme non-domination : non-emprise du citoyen par des pouvoirs arbitraires, économiques, théocratiques, administratifs, politiques, patriarcaux. À trop se focaliser sur des signes et vêtements dont le port, en soi, une bafoue aucun droit, on laisse les « dominations ordinaires » se développer sans vergogne : violence domestique, inégalités d’accès à l’emploi, dégradation du statut des femmes dans les banlieues, discrimination au faciès, insécurité générale sur le marché de l’emploi

    L’égalité ensuite, conçue non comme devoir de réserve religieuse incombant aux citoyens, mais comme découlant de la neutralité religieuse stricte de l’État et des institutions publiques. Les dérogations aux règles communes ne sont pas acceptables quand les règles en question protègent des intérêts fondamentaux : droit à la santé, égalité entre les sexes et les sexualités, droit à l’éducation. Mais quand les règles soi-disant communes reflètent un héritage culturel, particulier et non-universalisable, les accommodements et dérogations ne sont pas déraisonnables. Les demandes de juifs ou de musulmans d’absences pour congé religieux, de menus sans porc ou d’écoles privées, ne sont pas des demandes de statut spécial, mais bien des rétablissements de l’égalité dans un contexte de domination catho-laïque.

    La fraternité enfin, conçue comme un principe, non d’assimilation culturelle, mais d’inclusion égalitaire. Il est légitime et même nécessaire, dans une République, que les citoyens s’identifient à leur communauté politique : la radicalisation salafiste pose sur ce point un défi aux fondements de la fraternité républicaine. Mais il faut aussi que les termes de l’intégration proposée ne tracent pas une frontière entre ceux qui sont spontanément et naturellement français, et ceux dont l’origine de la région, la couleur de peau, le prénom les pratiques vestimentaires ou alimentaires trahissent un déficit d’appartenance à une communauté nationale ethnicisée.

    La République est en danger. Quand la réponse politique à chaque vague d’attentats islamistes est une énième proposition de régulation du port de vêtements féminins, il devient clair, non seulement que la République a perdu son âme, mais qu’elle s’expose à un danger fatal : celui d’être mis à bas par ceux qui ne sont tenus par aucune de ses promesses, et qui ne proposent que d’illusoires remèdes identitaires ou profonds maux politiques, économiques et sociaux dont souffre la France.

  • Christophe Guilluy : « Faire passer les classes populaires pour fascisées est très pratique »

    Pas facile d’y voir clair par les temps qui courent, et les avis éclairant sont recherchés,… sans qu’il soit besoin d’être d’accord sur tout… Voici un très intéressant entretien de Christophe Guilluy avec Clément Pétreault, dans Le Point. Christophe Guilluy est un géographe, auteurs de nombreux ouvrages, dont le dernier Le Crépuscule de la France d'en haut, 2016, Flammarion.

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    Entretien avec Christophe Guilluy

    Le Point.fr : L'élection d'un populiste comme Donald Trump ne semble pas vous étonner. Un tel scénario pourrait-il advenir en France ?

    Christophe Guilluy : Étant donné l'état de fragilisation sociale de la classe moyenne majoritaire française, tout est possible. Sur les plans géographique, culturel et social, il existe bien des points communs entre les situations françaises et américaines, à commencer par le déclassement de la classe moyenne. C'est « l'Amérique périphérique » qui a voté Trump, celle des territoires désindustrialisés et ruraux qui est aussi celle des ouvriers, employés, travailleurs indépendants ou paysans. Ceux qui étaient hier au cœur de la machine économique en sont aujourd'hui bannis. Le parallèle avec la situation américaine existe aussi sur le plan culturel, nous avons adopté un modèle économique mondialisé. Fort logiquement, nous devons affronter les conséquences de ce modèle économique mondialisé : l'ouvrier – hier à gauche –, le paysan – hier à droite –, l'employé – à gauche et à droite – ont aujourd'hui une perception commune des effets de la mondialisation et rompent avec ceux qui n'ont pas su les protéger. La France est en train de devenir une société américaine, il n'y a aucune raison pour que l'on échappe aux effets indésirables du modèle.

    Vous considérez que personne n'a vu venir le phénomène Trump ou le Brexit, car les représentations des classes populaires sont erronées…

    Dans l'ensemble des pays développés, le modèle mondialisé produit la même contestation. Elle émane des mêmes territoires (Amérique périphérique, France périphérique, Angleterre périphérique…° et de catégories qui constituaient hier la classe moyenne, largement perdue de vue par le monde d'en haut.

    Oui, la perception que des catégories dominantes – journalistes en tête – ont des classes populaires se réduit à leur champ de vision immédiat. Je m'explique : ce qui reste aujourd'hui de classes populaires dans les grandes métropoles sont les classes populaires immigrées qui vivent dans les banlieues c'est-à-dire les minorités : en France elles sont issues de l'immigration maghrébine et africaine, aux États-Unis plutôt blacks et latinos. Les classes supérieures, qui sont les seules à pouvoir vivre au cœur des grandes métropoles, là où se concentrent aussi les minorités, n'ont comme perception du pauvre que ces quartiers ethnicisés, les ghettos et banlieues... Tout le reste a disparu des représentations. Aujourd'hui, 59 % des ménages pauvres, 60 % des chômeurs et 66 % des classes populaires vivent dans la « France périphérique », celle des petites villes, des villes moyennes et des espaces ruraux.

    Pour expliquer l'élection de Trump, les médias américains évoquent « la vengeance du petit blanc ». Un même désir de vengeance pourrait-il peser dans la prochaine élection française ?

    Faire passer les classes moyennes et populaires pour « réactionnaires », « fascisées », « pétinisées » est très pratique. Cela permet d'éviter de se poser des questions cruciales. Lorsque l'on diagnostique quelqu'un comme fasciste, la priorité devient de le rééduquer, pas de s'interroger sur l'organisation économique du territoire où il vit. L'antifascisme est une arme de classe. Pasolini expliquait déjà dans ses Écrits corsaires que depuis que la gauche a adopté l'économie de marché, il ne lui reste qu'une chose à faire pour garder sa posture de gauche : lutter contre un fascisme qui n'existe pas. C'est exactement ce qui est en train de se passer.

    C'est-à-dire ?

    Il y a un mépris de classe presque inconscient véhiculé par les médias, le cinéma, les politiques, c'est énorme. On l'a vu pour l'élection de Trump comme pour le Brexit, seule une opinion est présentée comme bonne ou souhaitable. On disait que gagner une élection sans relais politique ou médiatique était impossible, Trump nous a prouvé qu'au contraire, c'était faux. Ce qui compte, c'est la réalité des gens depuis leur point de vue à eux. Nous sommes à un moment très particulier de désaffiliation politique et culturel des classes populaires, c'est vrai dans la France périphérique, mais aussi dans les banlieues où les milieux populaires cherchent à préserver ce qui leur reste : un capital social et culturel protecteur qui permet l'entraide et le lien social. Cette volonté explique les logiques séparatistes au sein même des milieux modestes. Une dynamique, qui n'interdit pas la cohabitation, et qui répond à la volonté de ne pas devenir minoritaire. 

    Donc pour vous les élites essaieraient de « rééduquer le peuple » plutôt que de le régler ses problèmes ?

    La bourgeoisie d'aujourd'hui a bien compris qu'il était inutile de s'opposer frontalement au peuple. C'est là qu'intervient le « brouillage de classe », un phénomène, qui permet de ne pas avoir à assumer sa position. Entretenue du bobo à Steve Jobs, l'idéologie du cool encourage l'ouverture et la diversité, en apparence. Le discours de l'ouverture à l'autre permet de maintenir la bourgeoisie dans une posture de supériorité morale sans remettre en cause sa position de classe (ce qui permet au bobo qui contourne la carte scolaire, et qui a donc la même demande de mise à distance de l'autre que le prolétaire qui vote FN, de condamner le rejet de l'autre). Le discours de bienveillance avec les minorités offre ainsi une caution sociale à la nouvelle bourgeoisie qui n'est en réalité ni diverse ni ouverte : les milieux sociaux qui prônent le plus d'ouverture à l'autre font parallèlement preuve d'un grégarisme social et d'un entre-soi inégalé.

    Vous décrivez le modèle économique libéral comme « prédateur » du modèle républicain… Vous y allez un peu fort !

    Nous, terre des lumières et patrie des droits de l'homme, avons choisi le modèle libéral mondialisé sans ses effets sociétaux : multiculturalisme et renforcement des communautarismes. Or, en la matière, nous n'avons pas fait mieux que les autres pays.

    Seul le FN semble trouver un écho dans cette France périphérique...

    Le FN n'est pas le bon indicateur, les gens n'attendent pas les discours politiques ou les analyses d'en haut pour se déterminer. Les classes populaires font un diagnostic des effets de plusieurs décennies d'adaptation aux normes de l'économie mondiale et utilisent des candidats ou des référendums, ce fut le cas en 2005, pour l'exprimer.

    Comment percevez-vous le phénomène Macron ?

    Il y a au moins une chose qu'on ne peut pas lui reprocher : il n'avance pas masqué ! Il ne cherche pas à faire semblant de tenir un discours « de gauche ». Il dit : « pour s'en sortir, il faut encore plus de libéralisme » ce qui est assez cohérent intellectuellement et assez représentatif de ce qu'est devenue la gauche.

  • Ferguson, 20 000 habitants, 2 000 soldats

    Ferguson, 20 000 habitants, 2 000 soldats : la démocratie, les droits de l’homme et les « valeurs » resplendissent dans la lumière. Cette lumière, c’est le savoir-faire acquis en Afghanistan, en Irak et en Israël, s’exporte.

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    Toutes mes pensées à la population soumise à cette violence armée,… mais ne renoncez à rein, et ne baissez pas les bras. Nous ne sommes jamais que dans le réel.

    Les produits cosmétiques en vente à Washington depuis 6 ans ne valent rien, même en solde. Le mal est profond, et ce pouvoir né de la violence et qui a grandi gavé au mensonge institutionnel, ne tient que par la violence et le mensonge. Avec, au passage, une pensée émue pour les crétins finis qui, ici, s’extasient devant la croissance US, pour laquelle les démunis ne sont qu’une variable d’ajustement de la société élitiste.

    Oui, chères amies et chers amis, ne baissez pas les bras. La violence et le mensonge ne conduisent à rien et n’ont qu’un temps, même s’ils bénéficient d’une impitoyable répression. Votre rendez-vous avec l’histoire, car il est impossible de mentir tout le temps et à tout le monde.

    Image: Curfew set after violent protests flare amid over Michael Brown shooting

  • L’espérance, Andrée Chedid

                          J’ai ancré l’espérancephoto-andree-chedid-BD.jpg
                          Aux racines de la vie


                          Face aux ténèbres
                          J’ai dressé des clartés
                          Planté des flambeaux
                          A la lisière des nuits


                          Des clartés qui persistent
                          Des flambeaux qui se glissent
                          Entre ombres et barbaries


                          Des clartés qui renaissent
                          Des flambeaux qui se dressent
                          Sans jamais dépérir


                          J’enracine l’espérance
                          Dans le terreau du cœur
                          J’adopte toute l’espérance
                          En son esprit frondeur.

  • Se sortir la prison de la tête

    Le Point publie une excellente interview d’un des grands connaisseurs de la condition pénitentiaire, Jean-Marie Delarue, le contrôleur général des lieux de privation de liberté (CGLPL).prison, Loi, société, Liberté

    Jean-Marie ne chôme pas : il a déjà visité les trois quarts des 190 établissements pénitentiaires. Il reçoit de plus nombre de requêtes individuelles, et  se démène pour multiplier les contacts. Bref, quand il l’ouvre sur la prison, on l’écoute.

    D’abord, quelques chiffres :

    - sont incarcérées des personnes âgées de 13 à 85 ans ;

    - 18 % sont de nationalité étrangère, issus de 80 nationalités différentes ;

    - les deux tiers de la population détenue sont âgés de 21 à 39 ans ;

    - seules 3,5 % des personnes détenues sont des femmes ;

    - la durée moyenne de détention est de 9,6 mois ;

    - 13,3 % des détenus ont passé moins d'un mois en détention (Qu’on me dise à quoi ça sert, à part à détruire) ;

    - seulement 27,7 % des détenus peuvent travailler.

    Vous trouverez ci-dessous cette interview, et je ne cite ici que  cet extrait.prison, Loi, société, Liberté

    Le Point. Christiane Taubira estime que les prisons sont "vides de sens" ? Quel est le "sens" assigné à cette peine privative de liberté ? Et où la prison a-t-elle échoué ?

    Jean-Marie. La loi assigne à la prison trois missions : sanctionner, réinsérer et prévenir la récidive. Dire que "la prison est vide de sens", c'est constater que les deux dernières missions et notamment la réinsertion ne sont pas assurées aujourd'hui. Du coup, la prison rend à notre société des individus qui ressemblent trait pour trait à ceux qui sont entrés en prison, voire plus dangereux encore. En mettant dehors des gens qui "ont la haine", la prison ne rend pas service à notre société. Elle n'assure pas la sécurité des Français, ce qui va à l'encontre de sa raison d'être. Toutefois, et parce qu'elle est le réceptacle de toutes nos peurs, la prison a néanmoins un sens : c'est d'être dissuasive. Elle est l'expression de ce que le châtiment est là, derrière ses murs. En somme, la prison n'est pas vide de sens, elle n'a pas le sens qu'elle doit avoir.

    Merci Le Point, merci Jean-Marie, tout est parfaitement résumé.

    C’est la perversion sarkozienne, qui fait un large consensus, de la justice pour faire peur. Or, le vrai c’est pile l’inverse. Quand je vois un Palais de justice, je me dis : « Voilà le lieu du respect des droits et de liberté, une garantie de la lutte contre les injustices ». Quand je passe devant une prison, je pense à la Déclaration de 1789 selon laquelle la société ne doit admettre que les peines « strictement nécessaires ».  prison, Loi, société, Liberté

    Tout le problème est que les deux groupuscules que sont l’UMP et le PS (A eux deux, 160 000 militants,… une goutte d’eau [tiède] qui prétend représenter 62 millions de personnes, quelle blague !) font consensus autour de ces données semi-sauvages.

    Comme ils ne savent plus faire de la politique, c’est-à-dire exercer l’autorité publique dans le sens de l’intérêt général, ils cultivent le culte de l’obéissance : « Fais pas ceci, fais pas ça… Si tu n’obéis pas, tu seras puni ». On crée, pièce après pièce, le fantasme d’une société pure, nette, impeccable, avec, passé le trait, le hors-jeu et la relégation, car celui qui n’obéit pas veut en fait détruire le groupe. Avec ces chauffards de la pensée, la prison devient obligatoire, comme une sorte de préservatif social.

    C’est cet anéantissement de la pensée qui conduit à adorer la prison, entendue comme le lieu qui rassure en isolant les méchants, avec un Etat occultant qui supprime tout ce qu’il y a de mauvais.

    Mais, chère amie, cher ami, le monde en jolies cases bien alignées, les bonnes et les mauvaises, c’est tout faux.

    Tôt ou tard, pour toi ou tes proches, ce sera un pied dans la faute, c’est le sort le plus commun. Et là, tu seras content de trouver la vraie loi, celle qui n’est pas là pour t’isoler, mais pour te permettre de revenir au plus vite dans la société. 

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