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  • Syrie : L’histoire s’écrit sans les putschistes occidentaux

    Je dois faire attention de ne pas dire « l’Occident », mais bien « les putschistes occidentaux», c’est-à-dire une poignée de financiers, d’industriels et de politiques qui sont prêts à tout pour défendre leurs intérêts personnels, contre ceux de cette grande région du monde qu’est l’Occident. C’est bien clair : nous sommes « l’Occident » - une terre de culture - alors qu'ils n’en sont que les destructeurs.

    Et bien, ce clan putschiste occidental est en train de vivre une défaite considérable et humiliante qui ponctue, avec la guerre en Syrie, des années d’impérialisme, qu’ils ont organisées de A à Z, et qu’ils ont perdues de A à Z.

    Ce 29 décembre, Poutine a annoncé un cessez-le-feu en Syrie. Un exercice risqué, vu le nombre de tentatives depuis six ans ? Sauf que cette fois-ci, tout a changé.

    Trois documents ont été signés : le cessez-le-feu entre le gouvernement syrien et l'opposition armée, les modalités de son respect et l'organisation de négociations de paix.

    Poutine souligne : « Il y a peu, une réunion s’est tenue à Moscou entre les ministres des Affaires étrangères de Russie, de Turquie et d’Iran : ces trois pays ont pris l’engagement non seulement de contrôler mais aussi de garantir le processus de règlement de paix en Syrie. Cet événement s'est passé il y a quelques heures. Non seulement nous l'avons attendu depuis longtemps, mais aussi nous avons beaucoup travaillé pour s'en approcher. Il faut maintenant tout faire pour que ces accords entrent en vigueur, qu’ils soient mis en œuvre, de manière à ce que les équipes de négociateurs puissent arriver le plus rapidement possible à Astana (Kazakhstan), pour y débuter un véritable processus de paix ».

    A 24 heures, on note quelques incidents, mais le cessez-le-feu tient, et il tiendra parce que la diplomatie a joué tout son rôle : à chacun ses droits, à chacun le respect de sa sphère d’influence.

    I – Le cessez-le-feu

    1/ L’accord est syrien, signé entre le gouvernement légitime et les groupes rebelles, à l’exclusion de ceux liés à Daech et au Fateh al-Cham, l’ex-Front al-Nusra, filiale d’al-Qaeda. Ceux qui misaient sur l’écroulement de l’État syrien pour en faire un nouveau territoire éclaté entre groupes djihadistes ou un État uni mais sous contrôle des États-Unis et d’Israël ont perdu. La Syrie reste la République Arabe Syrienne.

    2/ Les garants du cessez-le-feu sont la Russie, l’Iran et la Turquie. Les putschistes occidentaux ont perdu, comme leurs alliés, le Qatar, l’Arabie Saoudite et les Émirats.

    3/ La Russie était – si j’ai bien compris – abominable quand elle répondait au gouvernement légitime syrien dans le cadre d’un accord militaire, pour combattre des groupes armés. D’après ce que je lis, elle reste abominable quand elle parvient à imposer un cessez-le-feu, signé par toutes les parties, sauf Daech et al Qaeda. Merci de m’expliquer.

    II – Et la Turquie ?

    La Turquie, au centre de tous les enjeux, est aujourd’hui dans la main de Moscou et de Téhéran.

    1/ Erdogan est affaibli comme jamais. Pays encore pivot de l’OTAN, la Turquie a rompu avec ses alliés de l’OTAN. Erdogan est décrit comme surpuissant, et il va organiser une réforme de la constitution, mais les évènements montrent qu’il n’est plus maître chez lui. Le putsch de juillet, la série d’attentats de ces derniers mois, et l’assassinat d'Andreï Karlov, l’ambassadeur de Russie à Ankara, illustrent la faiblesse du régime à l’intérieur. Sur le plan international, c’est pire : alors que depuis six ans, Erdogan misait tout sur le soutien aux groupes djihadistes pour obtenir le départ de El-Assad, il se trouve contraint d’être le garant d’un accord qui marginalise les djihadistes et laisse en place El-Assad ! Ce parce que c’était ça, ou une pente syrienne pour la Turquie, rien de moins... Le risque de contagion est en effet élevé car, pour les deux pays, ce sont les mêmes populations,... mais avec une question kurde renforcée pour la Turquie. La base de la politique d’Erdogan, c’était un axe Qatar - Arabie Saoudite - Turquie pour éradiquer El-Assad. On se retrouve avec un axe Russie - Iran - Turquie pour conforter El-Assad. Bon courage pour expliquer cela à la population turque…

    2/ Erdogan a pour priorité absolue d’empêcher la constitution d’un territoire kurde dans le nord de la Syrie, qui deviendrait une menace pour l’intégrité turque. Or, les États-Unis et la France s'étaient engagés sur ce plan, et se sont appuyés sur les très efficaces combattants du PYD pour combattre Daech… Ce PYD qui est le bras armé du PKK. Mais la page est tournée. Les Kurdes sont abandonnés par les US et la France. Ils sont les grands sacrifiés des évènements actuels, et ne vont pas se laisser faire. La Russie et l’Iran ont pris des engagements pour tenir la question kurde, ce qui fait de la Turquie leur obligée, sachons le dire clairement.

    3/ En se trouvant garante du cessez-le-feu, la Turquie reconnaît définitivement qu’elle finançait et armait les groupes djihadistes et que, si elle a accueilli tant de réfugiés syriens, c’était pour vider l’armée syrienne. Elle va devoir assumer cette responsabilité et dans le même temps gérer les désillusions, car la défaite d’Alep, qui est la sienne, ouvre le chapitre inévitablement destructeur des luttes des clans au sein de la rébellion syrienne, dont la région d’Idlib va être le terrain.

    4/ L'assassinat de l’ambassadeur de Russie en Turquie par un policier turc a signé la faiblesse du régime turc, et l’inefficacité de la répression. La Turquie avait de quoi redouter la réaction russe… à juste titre. Celle-ci a été habillée de velours, mais cachant une main de fer : tu es incapable d’assurer la sécurité, alors c’est avec nous, ou c’est fini pour toi. Les contacts de Erdogan avec Lavrov, ministre russe des affaires étrangères, et Choïgou, ministre russe de la défense ont dû être, disons, particulièrement intenses.

    5/ Les États-Unis sont perdus devant les évènements, et ils n’ont même pas été en mesure de répondre à la demande d’appui de l’armée turque, dans la bataille que celle-ci conduit depuis quelques semaines pour reprendre Al-Bab, un bastion de Daech. La semaine dernière, 16 soldats turcs ont été tués. Les États-Unis étant aux abonnés absents, c’est l’aviation russe qui est venue à la rescousse, pilonnant les positions de Daech. Vraiment, on passe d’une époque à une autre, mais il y aura un coût élevé pour Erdogan.

    6/ A quel prix, la Turquie va-t-elle pouvoir rester dans l’OTAN, accueillant une stratégique base militaire des États-Unis, et contrainte de s’en remettre à la Russie et à l’Iran pour sauvegarder son intégrité ? Le peuple turc, happé par les choix irréfléchis de ses dirigeants, est désormais exposé à toutes les tensions et à tous les coups tordus.

    III – L’accord de paix

    Aujourd’hui, c’est le cessez-le-feu, mais demain ce sera les négociations de paix, qui vont s’ouvrir d’ici fin janvier à Astana. Les partenaires sont la Syrie, Russie, la Turquie, l’Iran et ce qui restera de la rébellion syrienne.

    Mais qui y aura-t-il d’autre autour de la table ?

    On se doute que Poutine, Lavrov et Choïgou vont tout faire pour y installer des pays arabes, au second rang bien sûr.

    Sissi a rompu avec les États-Unis et l’Arabie saoudite, et l’Égypte sera là, ou pas loin.

    Assuré d’une place aussi le Qatar, qui a lâché les djihadistes d’Alep, à la suite de deux accords passés avec la Russie. Le 6 septembre 2016, a été signé à Moscou un accord de coopération militaire entre la Russie et le Qatar, et surtout, le 10 décembre 2016, a été conclue la vente de 19,5% des actions de Rosneft, la société russe d’exploitation du pétrole et du gaz au fonds souverain Qatar Investment Authority (QIA), pour 11 milliards de dollars, faisant du Qatar le second actionnaire de Rosneft après l’État russe. On est là avec l’enjeu décisif de l’approvisionnement de l’Europe en gaz. Au premier rang des fournisseurs, se trouvera désormais la Russie, l’Iran et le Qatar, avec 50% des réserves mondiales de gaz naturel, et ces trois États vont pouvoir organiser les gazoducs en passant par la Syrie et la Turquie. Le revirement de la Turquie et du Qatar place l’Europe en situation de grande dépendance énergétique. Nos gouvernements, prisonniers de l'OTAN, sont des marionnettes des US, et on voit le résultat.

    La Russie parviendra-t-elle à convaincre aussi l’Arabie Saoudite de venir à Astana ? L’Arabie Saoudite est au plus mal, lâchée par l’inconsistant Obama, lâchée aussi par la Turquie et le Qatar, embourbée au Yémen… Ce alors qu’un accord est certainement possible sur la base de la diplomatie russe : respect des États, et à chacun selon sa place et son influence. La présence de l’Arabie Saoudite à Astana assurerait la paix dans la région. L’Iran, le grand rival des Saoudiens, est rodé à l’hostilité US, alors que l’Arabie Saoudite se demande comment faire alors que la tutelle US s’est écroulée. Et sûr que Lavrov et Choïgou ont de plus quelques arguments convaincants…

    Les États-Unis et leur caniche français ? May be… Poutine a d’un revers de main retourné les puériles provocations du pré-retraité Obama, pour garder les mains libres alors qu’il va devoir gérer quatre ans avec Trump.

    En attendant, on sait qui dirige, et sur quelles bases.

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  • Caroline Galactéros : La bataille d'Alep ou la déroute de la diplomatie occidentale en Syrie

    La bataille d’Alep est bien plus que la bataille pour la cette ville... Voici une entretien éclairante de Caroline Galactéros avec Alexis Feertchak, publié dans Le Figaro. Caroline Galactéros, Docteur en Science politique, dirige le cabinet d'intelligence stratégique «Planeting». Auteur du blog Bouger Les Lignes, elle a publié Manières du monde. Manières de guerre (éd.Nuvis, 2013) et Guerre, Technologie et société (éd. Nuvis, 2014).

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    FIGAROVOX. - L'Armée syrienne a repris le contrôle de la vieille ville d'Alep qui était aux mains des rebelles. Est-ce un tournant décisif pour la Guerre en Syrie?

    Caroline GALACTEROS. - Cette avancée des forces du régime est importante. Après la libération d'autres quartiers d'Alep-Est, avoir pu extirper les djihadistes de ce dédale de rues et de souterrains et les contraindre à se replier vers le sud-est de la ville témoigne d'une dynamique militaire positive en faveur de l'armée syrienne. Surtout, l'exfiltration réussie de plusieurs dizaines de milliers de civils vers l'ouest de la ville prive les djihadistes de leurs «boucliers humains» … et les adversaires occidentaux du régime d'un argument médiatique lourd contre l'implication militaire de Moscou à ses côtés…

    La prise d'Alep, si elle devait se réaliser rapidement, constituerait un cap au plan des forces morales qui s'opposent dans cet interminable pugilat, mais surtout une victoire politique symbolique de prix qui conforterait un rapport de force de plus en plus favorable à la restauration de l'Etat syrien. Le recul des djihadistes à Alep n'est en effet que la manifestation d'une déroute militaire globale qui semble chaque jour plus inéluctable, et d'un rapport de forces russo-américain où Washington perd pied. Même John Kerry dans sa déclaration à Bruxelles du 6 décembre (lors de la réunion des ministres des Affaires étrangères de l'OTAN), semble jeter l'éponge, apparemment convaincu que la partie (i.e le renversement du régime syrien et l'éclatement du pays) est perdue, et cherche habilement à dédouaner l'Amérique d'un soutien aux mouvements rebelles radicaux devenu indéfendable et surtout sans issue. Sans issue… mais pas sans objet résiduel. La rivalité Washington-Moscou restera vive, au moins jusqu'à l'entrée en fonction de Donald Trump fin janvier prochain. De ce point de vue, la réduction de l'insurrection djihadiste à Alep n'est donc pas décisive, et l'administration Obama poursuivra sans doute son soutien au moins indirect aux groupes radicaux (notamment via la Turquie) pour pourrir au maximum le jeu russe et plus encore celui du nouveau Président, qui a déjà entrepris un dialogue avec Moscou pour sortir l'Amérique de ce bourbier. Peut-être un «deal» de type «blanc-seing à la Russie en Syrie contre mains libres à l'Amérique en Irak» pour redorer le blason US est-il en train de se nouer. La guerre ne va donc pas s'arrêter avec l'éventuelle reprise d'Alep. Elle cessera lorsque les puissances sunnites, les Etats-Unis mais aussi la France accepteront leur «échec» et chercheront sérieusement un compromis politique soutenable pour la Russie et l'Iran. Il faut pour cela que Ryad, Doha, Ankara, Londres et Washington admettent qu'il y a plus à gagner à négocier qu'à combattre, et sans doute aussi que Paris cesse de prendre des initiatives diplomatiques (du type de la conférence envisagée «des pays refusant la guerre totale»…) à contretemps et contre-emploi. Ces gesticulations dérisoires déconnectées de la marche réelle des évènements sont hautement contreproductives, même du seul point de vue égoïste de l'intérêt national. Nous ne reviendrons pas ainsi dans un jeu d'où nos maladresses et notre entêtement dogmatique nous ont exclus en nous déconsidérant.

    Dans quelle mesure la prise d'Alep consacre le retour militaire et diplomatique des Russes dans les affaires internationales?

    Ce retour de la Russie est à mon sens plus qu'une évidence. C'est une nécessité, n'en déplaise aux nombreux «experts» et commentateurs qui veulent contre toute évidence persister à voir le monde avec un regard de cyclope myope, de manière simpliste et manichéenne. Ils se trompent d'ennemi, par confort intellectuel et refus de se remettre en question. Leur responsabilité est en fait lourde dans la perpétuation du chaos et de la violence car en claironnant leur pensée indigente, ils sclérosent les lignes de fracture au lieu de contribuer à les dépasser. Il est pourtant urgentissime de reconnaître enfin que le modèle implicite des relations internationales qui a eu cours depuis 20 ans s'est définitivement fracassé contre ses propres excès. L'idéalisme moralisateur comme masque d'un interventionnisme rapace a fait des ravages qu'on ne peut plus ignorer. Chez les peuples victimes de notre empressement à les «libérer», mais aussi chez tous ceux que l'on croit ainsi convaincre de la prévalence du modèle occidental de développement politique, économique et social. Et l'effet boomerang de cette offensive qui ne dit pas son nom joue désormais à plein contre nous.

    Profitant de cet échec patent, la Russie propose - à l'occasion du conflit syrien -, de rééquilibrer le jeu international, d'admettre sa multipolarité de fait et de se rapprocher de l'Occident dont elle s'estime encore pleinement partie. Surtout, elle offre un modèle alternatif de référence et surtout de protection plutôt convaincant: fiable, cohérent, pragmatique, résilient. Ne pas «lâcher Assad» en dépit de la curée internationale contre lui, et surtout protéger l'Etat syrien du démembrement a un impact non seulement à Damas et Téhéran, mais aussi au Caire, à Alger, à Dehli, en Afrique, aux EAU, à Ankara et même d'une certaine façon, à Ryad… La diplomatie du dialogue ouvert et sans exclusive (officiel ou discret) de Moscou avec tous les acteurs directs et indirects du conflit syrien va bien au-delà de la gestion optimale de ce seul drame. L'entreprise de séduction «à la russe» tous azimuts se poursuit. Les émissaires de Moscou, directs ou indirects (palestinien…), nouent des contacts, proposent des partenariats divers, des contreparties attractives à un appui aux positions russes sur ce que doit être la transition politique syrienne. Bref, les lignes bougent et, au lieu de les franchir, là encore, en France ou ailleurs, on oppose artificiellement la logique militaire à la diplomatique, comme si elles n'étaient pas étroitement liées. Comme si on pouvait décider de faire la guerre ou de négocier! Ça ne marche pas comme ça. Ce n'est pas la guerre comme seul mode d'action …ou la diplomatie hors sol dans le silence des armes. Seule la prise d'ascendant militaire sur le terrain et un rapport de force qui ne peut plus évoluer qu'à la marge permettent à un moment donné aux belligérants contraints et forcés, et à leurs parrains divers de s'assoir à la table de négociation de manière productive.

    Pour l'heure, les Russes ont marginalisé les Américains - qui ont déjà fort à faire pour «soutenir sans soutenir» les djihadistes et essayer de maitriser leur allié turc indocile. Ils dominent le front diplomatique et cherchent à réunir autour de leurs auspices exclusifs un panel crédible et représentatif de la diversité syrienne pour un processus politique qui débouchera sur des élections et surtout sur le maintien de l'unité syrienne même dans l'hypothèse d'une structure étatique fédérale. Mais à Paris, au lieu de s'insérer dans cette approche pragmatique, on persiste à criminaliser Vladimir Poutine, à parler d'Assad comme du bourreau unique de son peuple, à minorer le soutien populaire au régime de Damas pour accréditer l'idée qu'on pourrait, de l'extérieur, imposer un casting représentatif… qui pourtant a sombré sans équivoque dans le discrédit et en est lui-même réduit à proposer «de parler avec la Russie» pour ne pas quitter tout à fait la scène. Et la guerre continue.

    Quelles suites peut-on imaginer pour le régime de Bachar al-Assad?

    Assad n'est ni le (seul) problème, ni la solution. Cette polarisation sémantique elle aussi est hautement contreproductive. C'est un atout dans une négociation globale que chaque puissance intervenante essaie de valoriser au mieux. Si la reconquête militaire se poursuit à son avantage, il pourra sans doute négocier des conditions de sortie honorables pour lui et ses proches au terme d'un processus politique institutionnel et électoral auquel lui - ou d'autres de ses proches, membres éminents du régime - devront d'une façon ou d'une autre participer.

    Quel est le jeu de la Turquie alors que le pays poursuit au Nord de la Syrie son opération «Bouclier de l'Euphrate»?

    La Turquie est revenue depuis juillet dernier pleinement dans le jeu politico-militaire régional. Al-Bab, qu'elle essaie d'encercler avec l'aide de ses rebelles affiliés de l'Armée syrienne libre (ASL), est un point stratégique entre Alep et la ville de Manbij qui est elle, tenue par les Kurdes, ennemi principal du pouvoir d'Ankara et de son point de vue bien supérieur en nocivité à Daech qu'elle a longtemps soutenu. Son idée de manœuvre - qui inquiète d'ailleurs fortement Damas - pourrait être de déloger Daech d'Al-Bab pour y prendre sa place, empêchant ainsi la réunification des zones kurdes tout en continuant à nourrir la lutte des islamistes radicaux contre le régime syrien via son «proxy» ASL notamment. D'une manière générale, on peut dire qu'Ankara mène très habilement sa partie, ne renonce à aucune de ses ambitions régionales à la fois en Irak et en Syrie, jouant tout à la fois de son appartenance à l'OTAN - qui sert les Américains dans leur jeu contre la Russie et les rend conciliants -, et de sa «réconciliation» avec Moscou qu'elle monnaie contre une tolérance russe à ses avancées militaires en Syrie.

    La réalité du conflit syrien donne-t-elle ainsi raison aux positions diplomatiques de Donald Trump et François Fillon?

    Pour moi, notre monde a un très urgent besoin de réalisme politique et stratégique. Il faut ouvrir, au nom même de l'apaisement de sa violence structurelle, une ère de coopération hyperpragmatique et à visée éthique (ce n'est pas contradictoire!) en abandonnant les utopies mortifères de l'idéalisme moralisateur qui ont pavé le monde de cadavres civils sacrifiés sur l'autel de notre ubris. Il faut revivifier les Nations Unies et revenir au respect de leur Charte fondatrice. La stabilité de l'ordre international dépend du respect de la souveraineté des Etats, de la non-ingérence dans leurs affaires intérieures et de l'exemplarité politique propre des démocraties occidentales, non de leur interventionnisme cynique sous des prétextes qui depuis longtemps ne convainquent plus que de grandes âmes au bellicisme refoulé qui depuis leur confortable cocon, décident de la vie ou de la mort de peuples entiers. Donald Trump est en train de s'entourer d'une équipe en matière internationale et de défense que je trouve de très bon niveau. Ses émissaires sont déjà à l'œuvre pour nouer des liens précieux. Nous aurons bientôt sans doute de bonnes surprises … et plus que nos yeux pour pleurer et faire oublier l'indigence de notre compréhension des enjeux diplomatiques et stratégiques liés à son arrivée au pouvoir. Notre docilité diplomatique envers l'Administration sortante, pourtant si mal récompensée, nous a empêchés d'accueillir l'alternance américaine comme un Etat du rang de la France aurait dû évidemment le faire: avec un respect du vote démocratique et un accueil ouvert au dialogue avec le nouveau pouvoir de Washington. Encore une fois, nous donnons des leçons, refusons la réalité d'un nouveau président qui nous déplait car il voit le monde sans lunettes roses et noires. Et nous nous enfonçons un peu plus dans la relégation diplomatique et stratégique. Sauf à mettre en œuvre très vite une complète refondation de notre politique étrangère sur une base souveraine, indépendante, réaliste, audacieuse et généreuse. Ce n'est pas un choix. C'est impératif. Il semble que le vainqueur de la primaire de la Droite et du centre en a une claire conscience. Il faut souhaiter ardemment qu'il trouve en Donald Trump tout autant qu'en Vladimir Poutine des interlocuteurs désireux de promouvoir un triple «reset» (des relations américano russe, franco-américaine et franco-russe) et de faire renaître un pôle occidental élargi, influent et attractif. Nous avons tout à y gagner.

  • Alep aux mains d’al-Qaïda ?

    Pour nourrir le débat sur les enjeux de la bataille d’Alep, je vous propose cet entretien avec Frédéric Pichon, publié dans Le Figaro.  Frédéric Pichon est un universitaire, bon connaisseur de la Syrie, et en 2014, la publication de son livre « Syrie : pourquoi l’Occident s’est trompé » était prémonitoire.

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    «Alep aux mains d'al-Qaïda pourrait

    devenir la capitale d'un émirat rival de Daech»

    Entretien d’Alexis Feertchak avec Frédéric Pichon

    *   *   *

    FIGAROVOX. - On parle beaucoup d'encerclement dans le cadre de la bataille d'Alep. Qui encerclent qui aujourd'hui entre les «rebelles» et l'armée syrienne?

    Frédéric PICHON. - La situation à Alep est beaucoup plus compliquée que la manière dont les médias occidentaux l'ont rapportée depuis 2011. La partie orientale d'Alep dont se sont emparés en 2012 les rebelles en en chassant la plupart des habitants vers l'ouest a été coupée de ses lignes d'approvisionnement grâce au contrôle d'une artère (Castello Road) par l'armée et ses alliés, ainsi que par les Kurdes. En réalisant cela, ils ont pu réduire considérablement les attaques aveugles qui visaient les quartiers loyalistes et kurdes et qui faisaient des dizaines de morts chaque semaine. La rebellion unifiée sous la bannière d'al-Qaïda (Jabhat al-Fatah al-Cham, ex-Front al-Nosra) a tenté de se dégager de cette étreinte en lançant avec succès une contre-offensive pour briser le siège.

    Derrière l'appellation de rebelles, de qui s'agit-il?

    Comme annoncé depuis plusieurs mois, les djihadistes et les salafistes dominent de façon écrasante la «rébellion», en particulier à Alep. C'est le résultat des facilités accordées par le passé par la Turquie à tous les éléments les plus radicaux venus combattre en Syrie, alimentés par les fonds du Golfe et formatés par la propagande salafiste de ces mêmes pays.

    Quels sont les avantages stratégiques à conquérir Alep?Syrie-Pichon.jpg

    Alep, dominé par l'ex front al-Nosra, pourrait devenir une capitale de cet émirat rival de Daech. C'est donc un enjeu crucial, y compris pour Damas qui perdrait aussi ce qui fut jadis le poumon économique du pays.

    Si l'ensemble d'Alep tombait aux mains des rebelles, quelles seraient les conséquences pour les minorités, notamment les alaouites et les chrétiens?

    Comme partout en Syrie, les Alaouites seraient très exposés. Il faut d'ailleurs se rappeler que la contre-offensive rebelle a été baptisée du nom d'un officier, Ibrahim Youssef, qui ordonna l'exécution de 80 cadets alaouites à Alep en 1979. Cela fait partie de la stratégie de terreur utilisée par les rebelles: en cas de victoire, il n'y aura pas de pitié pour les loyalistes, en particulier alaouites.

    Du coup l'enthousiasme de certains analystes pour la rébellion sonne étrangement comme un blanc-seing accordé à ces groupes terroristes que l'on continue à présenter comme des «révolutionnaires». Certains de ces analystes ou de ces responsables politiques assument clairement leur choix de soutenir Al-Qaïda contre Assad. Au moins, c'est clair. D'autres plus naïfs comptent sur leur déradicalisation automatique. Tout se passe comme si les leçons de l'Afghanistan n'avaient toujours pas été tirées.

    Les États-Unis et la Russie ont passé récemment un accord de coopération militaire. Comment se positionnent aujourd'hui Moscou et Washington dans la bataille d'Alep?

    Toute la stratégie de Moscou est de faire accepter à Washington l'idée que Al-Nosra, même rebaptisé, doit être combattu conjointement. Washington hésite car cela viendrait heurter ses alliances dans le Golfe. Mais Obama qui n'a aucune confiance dans ces pays pourrait bien trouver un arrangement avec Poutine d'ici la fin de son mandat. En attendant, la Syrie se vide de ses forces et constitue un terreau fertile pour les attaques terroristes à venir en Occident. 2017 sera une année cruciale, mais aussi malheureusement tragique pour l'Europe, ventre mou de cette lutte titanesque, avec un risque de recrudescence d'attaques terroristes tant qu'elle n'aura pas choisi son camp.

  • Syrie : Ca peut s’accélérer

    Il y a la bataille d’Alep, et il y a la diplomatie.

    Depuis le début, la Russie et l’Iran jouent une carte claire : soutien au gouvernement légitime dans le respect des frontières. Donc un appui sans faille aux objectifs du gouvernement syrien : la reprise de l’ensemble du territoire, contre Daech, et contre les autres groupes armés.

    Le grand évènement de ces derniers mois a été le retournement étasunien. Les dirigeants ont dû constater l’évolution militaire sur le terrain, qui écarte l’hypothèse d’un départ rapide d’el-Assad. Alors, basta… Le but prioritaire d’Obama est de faire élire Clinton, car Trump balayerait son maigre bilan en quelques mois, et il a décidé du repli US, abandonnant toute velléité sur la Syrie et se concentrant sur un seul point : le renseignement, pour éviter un attentat djihadiste aux US qui ouvrirait un boulevard à Trump.

    En Syrie, les groupes combattants ont compris qu’ils étaient lâchés par les US, et ils ne comptent plus que sur l’Arabie saoudite, le Qatar, les Emirats et la Turquie. La Turquie,… vraiment ?

    C’est le point focal de la visite d’Erdogan à Poutine. Bien sûr, il faut relancer le business, et bien des projets sont prêts… car ils avaient seulement été gelés. Mais Poutine, s’il s’est évidemment montré positif, a dit que ce serait « difficile ».  S’il veut le business, qui lui est indispensable, Erdogan va devoir faire des choix. En clair : peut-il maintenir sa politique syrienne, soit tout ce qu’il faut pour renverser le plus vite possible el-Assad ? En encore plus clair : Erdogan a-t-il aujourd’hui les moyens de faire autrement qu’Obama ? Outre le rapport de force diplomatique et économique, il y a la cohérence politique : alors que, maintenant, il joue tout sur la condamnation du coup d’Etat « organisé depuis l’étranger », peut-il s’afficher comme président turc voulant renverser le président syrien ?  

    Clinton la guerrière a averti que si elle était élue, elle romprait avec la politique syrienne d’Obama, et foncerait pour faire dégager el-Assad. Ce qui encourage à accélérer dans les six mois qui viennent.

    Kerry sera à la fin du mois en Turquie, alors suivons bien l’évolution jusque-là. Les relations vont rester grises, car on voit mal les US extrader Gülen et renoncer à leur appui aux Kurdes, les deux dossiers qui braquent la Turquie. Poutine, pour avoir une politique solide depuis le début, est en position d’engranger… C’est comme çà.

    Dans un entretien publié dans la presse russe avant la rencontre d’hier à Saint-Pétersbourg, Erdogan a tenu ces propos qui pèsent lourd : « La Russie est un acteur clef, très important pour l'instauration de la paix en Syrie. Ce problème doit être réglé avec des mesures prises en commun par la Russie et la Turquie. » C’est du pur diplomatique, mais ça annonce un bouleversement. Lors des déclarations communes, Poutine a affirmé que les relations entre les deux pays entraient dans « une phase tout à fait différente ».

    Et la France ? Incompréhensible, totalement sortie du jeu diplomatique,… mais amenée lutter sur son sol contre le terrorisme importé. Pas de problème, on revotera pour eux.

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  • Alep : Juste une question au gouvernement français

    Je vais bien me garder d’une analyse de ce qui se passe à Alep, vu la difficulté à disposer d’informations fiables sur un tel théâtre de guerre, où la désinformation est une arme.

    Ceci dit. Tous les jours, on nous parle d’une ville assiégée par les troupes du régime. Or, les trois quarts de la ville sont restés loyaux au régime et l’armée nationale conduit les opérations militaires contre la zone contrôlée par des rebelles, soit l’Est de la ville, et les voies de communication pour les troupes, les armes et le ravitaillement. Donc ce n'est pas la ville qui est assiégée par l'armée, mais la zone passée sous le contrôle armée des rebelles. Avec cette donnée de fait, je n’ouvre aucun débat mais je cadre ma question.

    La France s’est déclarée « en guerre contre le terrorisme », ce qui suppose d’identifier avec précision les terroristes, et on a pu voir ces derniers mois qu’il n’était pas besoin d’être un soldat enrôlé pour être gratifié de la qualification. À tort ou à raison, nous en reparlerons, mais j’en viens à Alep.

    La-bas, le gouvernement français s’affiche pour obtenir le départ d’el-Assad, et il soutient donc l’action des rebelles, qu’il souhaite voir accéder au pouvoir et qui pour le moment maintiennent une résistance armée à Alep, avec l’ « Armée Syrienne Libre ».

    Or, toutes les informations qui circulent nous expliquent que cette Armée Syrienne libre est en recul, épuisée, et que les véritables fers de lance de la bataille armée sont le groupe Ahrar Al-Sham et le Front Fatah Al-Sham.

    Alors, qui dans cette terrible bataille d’Alep ?  

    D’un côté, l’armée nationale. Vous n’aimez pas le  chef de l’Etat, oki, mais les combattants, c’est l’armée régulière, et le gouvernement a appelé à la rescousse les Russes et les Iraniens, dans le cadre des accords de coopération militaire.

    De l’autre ?

    D’abord Ahrar Al-Sham, qui est un puissant groupe salafiste syrien, dopé par les Saoudiens, qui dépense beaucoup d’argent pour tenter de vendre ses mérites dans l’opinion.

    Ensuite, le Front Fatah Al-Sham, le nouveau nom que le Front Al-Nosra, affilié à Al-Qaida s’est donné fin juillet. Je rappelle que le Front Al-Nosra avait approuvé les attentats du 13 novembre 2015 à Paris. Le changement d’appellation, c’est une petite ruse faite en accord avec les dirigeants d'Al-Qaida, parce que le groupe a vu qu’il allait devenir leader du fait de l’affaiblissement de l’Armée syrienne libre, et a voulu faire croire aux idiots qu’il n’avait plus de liens avec Al Qaïda.

    En résumé, d’un côté l’armée régulière, de l’autre un groupe armé salafiste et une filiale d’Al Qaïda.

    Ma question est donc la suivante : dans la mesure où il faut savoir nommer les terroristes, comment le gouvernement français qualifie-t-il le groupe Ahrar Al-Sham et le Front Fatah Al-Sham, qui combattent l’armée régulière syrienne ?

    Bref, à Alep, le terroriste, c’est Al-Qaida ou El-Assad ? Vu qu’on est en « guerre contre le terrorisme », il faudrait savoir.

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