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terrorisme

  • La consultation des sites djihadistes redevient possible

    Droit-des-libertes-fondamentales.jpgUne décision du Conseil constitutionnel, rendue par le biais d’une QPC ce 10 février (n° 2016-611), vient restaurer une liberté individuelle, et pas n’importe laquelle, la liberté de communication. Ça, c’est déjà bien. Après il y a le côté rigolo car cette décision est signée par Laurent, qui censure une loi signée par François, Manuel, Michel, Jean-Yves, Jean-Jacques, Bernard et Emmanuel… ce alors que Laurent était membre de cette joyeuse équipe, et a participé à toutes les délibérations du conseil des sinistres.

    Il faut dire que c’était consensus total, opinions politiques et centres médiatiques confondus, pour identifier le danger public numéro un : la consultation des sites djihadistes. Il fallait tout interdire et de toute urgence. Sauf que.

    Sauf que d'abord cette qualification juridique est contre-productive. Pour identifier les marlous, il faut scruter leur manière de faire, et prendre le temps, patiemment, de remonter des filières. Or, avec cette infraction, dès qu’un lascar consulte un site, on l’arrête, de telle sorte qu’on ne sait rien de ses intentions, et qu’on perd toute capacité de remonter les réseaux.

    Sauf qu'ensuite une telle interdiction doit, pour respecter le droit, être suffisamment bien définie, que nous rappelle Laurent le juge, ignorant Laurent le sinistre.

     

    1/ La disposition en cause

    La disposition dont on cause est l’article 421-2-5-2 du code pénal, dans sa rédaction issue de la loi du 3 juin 2016 :

    « Le fait de consulter habituellement un service de communication au public en ligne mettant à disposition des messages, images ou représentations soit provoquant directement à la commission d’actes de terrorisme, soit faisant l’apologie de ces actes lorsque, à cette fin, ce service comporte des images ou représentations montrant la commission de tels actes consistant en des atteintes volontaires à la vie est puni de deux ans d’emprisonnement et de 30 000 € d’amende.

    « Le présent article n’est pas applicable lorsque la consultation est effectuée de bonne foi, résulte de l’exercice normal d’une profession ayant pour objet d’informer le public, intervient dans le cadre de recherches scientifiques ou est réalisée afin de servir de preuve en justice ».

    Vous avez bien lu ? Ce qui est en cause, c'est le fait de consulter. Pas besoin d'établir la volonté de commettre des actes terroristes, ni même que cette consultation s’accompagne d’une manifestation de l’adhésion à l’idéologie exprimée sur ces services. C'était le choix clair de notre excellent législateur : réprimer le simple fait de consulter à plusieurs reprises un site, quelle que soit l’intention, sauf si c'est de bonne foi ou dans un cadre professionnel.

     

    2/ Oki, mais on dispose déjà de nombreuses dispositions dans le code pénal

    Voici le catalogue…

    L’article 421-2-1 réprime le fait de participer à un groupement formé ou à une entente établie en vue de la préparation, caractérisée par un ou plusieurs faits matériels, d’un acte de terrorisme.

    L’article 421-2-4 sanctionne le fait d’adresser à une personne des offres ou des promesses, de lui proposer des dons, présents ou avantages quelconques, de la menacer ou d’exercer sur elle des pressions afin qu’elle participe à un groupement terrroriste ou qu’elle commette un acte de terrorisme.

    L’article 421-2-5 sanctionne le fait de provoquer directement à des actes de terrorisme ou de faire publiquement l’apologie de ces actes.

    L’article 421-2-6 réprime le fait de préparer la commission d’un acte de terrorisme dès lors que cette préparation est en relation avec une entreprise individuelle ayant pour but de troubler gravement l’ordre public par l’intimidation ou la terreur et qu’elle est caractérisée par le fait de détenir, de rechercher, de se procurer ou de fabriquer des objets ou des substances de nature à créer un danger pour autrui ainsi que par d’autres agissements tels que la consultation habituelle d’un ou de plusieurs services de communication au public en ligne provoquant directement à la commission d’actes de terrorisme ou en faisant l’apologie.

    Enfin, l’article 421-2-5-1 du même code réprime le fait d’extraire, de reproduire et de transmettre intentionnellement des données faisant l’apologie publique d’actes de terrorisme ou provoquant directement à ces actes afin d’entraver, en connaissance de cause, l’efficacité des procédures précitées.

     

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    3/ De plus, en matière de terrorisme, le code de procédure pénale confère au juge des pouvoirs très importants

    La procédure donne aux magistrats et enquêteurs des pouvoirs étendus pour procéder à des interceptions de correspondances électroniques, de recueil des connexions, et tout un ensemble de recueil de données informatiques, ce outre des facilités pour les perquisitions et les gardes-à-vue.

     

    4/ Ce sans compter les pouvoirs préventifs confiés aux préfets...

    En application du 4° de l’article L. 811-3 du code de la sécurité intérieure, les services spécialisés de renseignement peuvent accéder à des données de connexion, procéder à des interceptions de sécurité, sonoriser des lieux et véhicules et capter des images et données informatiques.

    De même, en application de l’article 6-1 de la loi du 21 juin 2004, lorsque les nécessités de la lutte contre la provocation à des actes terroristes ou l’apologie le justifient, le préfet peut demander à tout éditeur ou hébergeur d’un service de communication au public en ligne de retirer les contenus qui contreviennent à cet article.

     

    5/ ... et au juge des référés

    Selon l’article 706-23 du code de procédure pénale, l’arrêt d’un service de communication au public en ligne peut être prononcé par le juge des référés pour les faits prévus à l’article 421-2-5 du code pénal lorsqu’ils constituent un trouble manifestement illicite.

     

    6/ Donc, on n’est pas démuni…

    Le Conseil fait le bilan :

    « Dès lors, au regard de l’exigence de nécessité de l’atteinte portée à la liberté de communication, les autorités administrative et judiciaire disposent de nombreuses prérogatives, non seulement pour contrôler les services de communication au public en ligne provoquant au terrorisme ou en faisant l’apologie et réprimer leurs auteurs, mais aussi pour surveiller une personne consultant ces services et pour l’interpeller et la sanctionner lorsque cette consultation s’accompagne d’un comportement révélant une intention terroriste, avant même que ce projet soit entré dans sa phase d’exécution ».

     

    7/ La loi fait déjà beaucoup. Faut-il plus ?

    Pourquoi pas ? Mais il faut alors vérifier l’adaptation et la proportionnalité des mesures nouvelles au regard de l’atteinte à la liberté de communication.

    Et là, ça coince : « Si le législateur a exclu la pénalisation de la consultation effectuée de bonne foi, les travaux parlementaires ne permettent pas de déterminer la portée que le législateur a entendu attribuer à cette exemption alors même que l’incrimination instituée, ainsi qu’il vient d’être rappelé, ne requiert pas que l’auteur des faits soit animé d’une intention terroriste ».

    Conclusion : L’article 421-2-5-2 du code pénal fait « peser une incertitude sur la licéité de la consultation de certains services de communication au public en ligne et, en conséquence, de l’usage d’internet pour rechercher des informations ».

     

  • Terrorisme : La remarquable efficacité de l’état d’urgence, des lois spéciales, de Vigipirate et de tout le bastringue

    terrorisme,état d'urgenceSi je résume. Anis Amri commet un attentat en forme de carnage – 12 morts et 48 blessés – le lundi soir à Berlin, vers 20 heures, et il prend la fuite. L’alerte est immédiate et générale, mandat d’arrêt européen à l’appui.

    La propagande commence – en toute logique – à déblatérer sur les réfugiés… mais pas de chance, le mec est un tunisien. Donc, direction probable le sud.

    Comme le type est en fuite, l’alerte est au plus haut degré dans les gares et les trains, surtout en période de fin d’année, car après l’affaire du Thalys le 21 août 2015 – ce clochard embarrassé par sa kalachnikov – nous étions passés à la sécurité XXL.

    Vote d’une loi spéciale, la loi n° 2016-339 du 22 mars 2016 contre les actes terroristes dans les transports collectifs de voyageurs. Adoption du décret du 28 septembre 2016 pour compléter le système. Rehaussement de Vigipirate le 30 novembre, par le Conseil de défense et de sécurité nationale, présidé par notre excellent président, pour s’adapter au risque terroriste.

    Comme suite de l’attentat, le ministère de l’Intérieur, le 21 décembre, a ordonné le renforcement des « contrôles à la frontière franco-allemande » et de la sécurité des « sites de grande fréquentation ».

    L’Etat et la SNCF veillent sur votre sécurité.  

    Dans la nuit de jeudi à vendredi, vers 3 heures, un drôle de gus est repéré devant la gare Sesto san Giovanni, à Milan. Les policiers lui demandent ses papiers, qu’il n’a pas, et soudain le mec sort une arme. Les policiers sont plus rapides et l’abattent. Dans son sac, on trouve un billet SNCF, et on peut commencer à remonter la piste.

    On ne sait rien encore du trajet pour quitter Berlin et l’Allemagne, mais en revanche, on sait que le terroriste, recherché et armé, a pris le train jeudi 22 entre Lyon Part Dieu et Chambéry, puis le TGV de 17h44 pour se rendre à Turin, puis à Milan, où il serait arrivé vers 1 heures. Le 22, c’est le jour où Hollande était lui aussi à Chambéry, alors la police était particulièrement vigilante…

    Donc, le mec – terroriste identifié – a pu passer deux fois une frontière française, se promener dans les gares et voyager armé, le visage découvert, malgré l’état d’urgence, les lois qui vont avec, la loi spéciale transport 22 mars 2016, le décret spécial transport du 28 septembre 2016, l’ordre du ministère de l’Intérieur du 21 décembre, renforçant les contrôles à la frontière franco-allemande » et la sécurité des « sites de grande fréquentation », le rehaussement du plan Vigipirate du 30 novembre par le Conseil de défense et de sécurité nationale, et un mandat d’arrêt européen. Tout ceci a été parfaitement inefficace, c’est consternant.  

    Il est donc urgent de renouveler l’état d’urgence, de voter une nouvelle loi spéciale, d’adopter un nouveau décret spécial et de rehausser Vigipirate par le Conseil de sécurité machin-chose…

    Autre solution : dégager tous ces incapables qui squattent les lieux du pouvoir.  

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  • Assassinat de l’ambassadeur russe : Des failles dans la sécurité qui en disent long

    L’assassinat d’un ambassadeur est un fait d’une immense gravité : nommé à Ankara, l’ambassadeur était une relation directe de Poutine.

    Ce crime met en lumières des failles considérables. La galerie d'art où ont eu lieu les faits se trouve dans le quartier des ambassades, au cœur d'une capitale. Un quartier marqué par plusieurs attentats meurtriers, et mardi, des coups feu ont été tirés devant l’ambassade étasunienne, amenant les États-Unis a fermer leurs représentations en Turquie. L’auteur du crime est rien de moins qu’un agent de la police anti-émeutes, âgé de 22 ans, en fonction depuis deux ans et demi. Il avait annoncé à sa hiérarchie un arrêt-maladie, et il a réussi à passer la sécurité de la galerie avec son arme, en présentant son badge de police. Sur des photos, on le voit rester bien du temps, debout devant la victime mourante, proclamant ses slogans, une durée désespérante avant que la police n’intervienne. Les failles sont toujours possibles, mais le plan de reprise des services engagé par Erdogan après le coup d’Etat parait bien à côté de la plaque.  

    L’auteur et ses commanditaires voulaient enfoncer un coin entre la Turquie et la Russie, mais c’est raté. Alors qu’on peut redouter une déstabilisation de la Turquie, Poutine agira pour sa stabilité, mais il faudra faire des choix. La présidence russe va jouer la coopération et le soutien à Erdogan, placé dans une fragilité qui devient constitutive à propos du dossier syrien. Alors que plus personne n’évoque le départ d’El Assad, oui, il va falloir choisir… et ça va finir par se voir…

    Je reproduis ci-dessous l’entretien d’un très bon connaisseur de la Turquie Jean Marcou, professeur à Sciences Po Grenoble, Feriel Alouti dans Le Monde

     

    Assassinat à Ankara : « Les purges ont cassé l’esprit de corps dans l’Etat turc »

     

    Pour et spécialiste de la Turquie, cet assassinat relance la question du recrutement des fonctionnaires dans une administration victime d’une purge sans précédent.

    L’assassinat de l’ambassadeur russe par un policier traduit-il la fragilité de l’appareil sécuritaire turc ?

    Cet assassinat amène en tout cas à se poser de sérieuses questions. L’auteur du meurtre était un jeune policier recruté en 2014 à l’académie de police d’Izmir. La presse gouvernementale l’accuse déjà d’être un guléniste patenté [du nom de Fethullah Gülen, un imam turc exilé aux Etats-Unis qu’Ankara accuse d’avoir fomenté le coup d’Etat raté du 15 juillet 2016]. Quoi qu’il en soit, cet assassinat ne peut que renforcer les doutes concernant l’administration turque et ses recrutements. Elle apparaît aussi comme une attaque d’un genre nouveau, car partie de l’intérieur même d’une instance publique.

    Réputée pour sa fiabilité, l’administration turque a été bouleversée au cours des dernières années. Car les purges ne datent pas de 2016. Dès la fin 2013, elles ont commencé, en particulier, après l’affaire du 17 décembre 2013, qui avait révélé au grand jour le conflit opposant l’AKP [le parti islamiste conservateur au pouvoir] au mouvement Gülen. En 2014, on disait déjà qu’il n’y avait jamais eu autant de purges dans le pays.

    Un Etat dans lequel il y a une telle épuration, ça casse l’esprit de corps, le professionnalisme et les traditions, qui ont longtemps caractérisé l’Etat turc et son administration. Avec ces purges, l’administration n’est plus en état de fonctionner, y compris dans l’aviation militaire qui a joué un rôle important lors de la tentative de coup d’Etat. Pour pallier les besoins, le gouvernement a même proposé de recruter des pilotes de la compagnie aérienne Turkish Airlines.

    Cette attaque est aussi assez spectaculaire et inquiétante car elle s’est produite à Ankara, au cœur du quartier des ambassades, qui est ultra-sécurisé, et c’est la fonction de policier du tueur qui lui a permis de passer les barrages.

    Depuis le coup d’Etat manqué et les purges qui ont suivi, les méthodes de recrutement des fonctionnaires sont-elles remises en cause ?

    Oui, il y a eu beaucoup de polémiques. Le parti kémaliste [principal parti d’opposition] a notamment plusieurs fois posé la question des recrutements hâtifs, pour faire face à de subites pénuries de personnels. Il y a tellement eu de limogeages que l’administration avait, si je puis dire, le couteau sous la gorge. On n’a pas beaucoup parlé de la police. Mais dans l’enseignement, par exemple, l’administration a quand même dû réintégrer des professeurs limogés après le coup d’Etat. Dans le secteur de la justice, il y a eu cet été 3 000 juges recrutés, ce qui a relancé le débat : sur quels critères ont-ils été sélectionnés ? Avaient-ils les compétences requises ? Ce qu’aujourd’hui on peut craindre, c’est qu’il y ait dans la police turque d’autres Mevlüt Mert Altintas.

    Traditionnellement, quelle est la relation entre la police et l’Etat turc ?

    A la différence de l’armée, l’institution policière ne fait pas partie de l’establishment national séculier et laïc. Elle a été pénétrée très tôt par des tendances multiples. Dans les années 1970, le leader du parti islamiste Necmettin Erbakan a peuplé la police de gens pas toujours recommandables. Dans les années 1990, il y a aussi eu le scandale Susurluk, qui commence par un accident de voiture. Parmi les victimes, il y a un mafieux des Loups gris [un groupe ultranationaliste], un député proche du pouvoir et un chef des gardes de village, une milice kurde pro-gouvernementale. Cette affaire va mettre au jour les liens que ces personnes entretenaient avec la police. Mehmet Agar, ancien chef de la police et ancien ministre de l’intérieur, sera d’ailleurs condamné en 2011.

     

    Contrairement à la police, chaque année, l’armée virait de ses académies des tas de gens suspects du point de vue religieux, même si c’est vrai que cela n’a pas empêché que l’on y découvre des éléments gulénistes. Mais avant le coup d’Etat, l’armée constituait un véritable Etat dans l’Etat. Dans les années 1980, les militaires vivaient même dans des quartiers à part afin d’instaurer une étanchéité plus forte avec le reste de la population. Les jeunes cadets faisaient toute leur carrière dans l’armée, ils étaient étroitement sélectionnés et partageaient l’idéologie laïque, ce qui n’était pas le cas de la police.

  • Olivier Roy : « Le djihad et la mort »

    On ne présente plus Olivier Roy, qui est l’un des imams préférés de ce blog. Olivier vient de publier « Le djihad et la mort », au Seuil. Dans un entretien au journal Le Temps, il nous offre un bel apéritif à la lecture de son livre.

    Le but commun – soyons crédules un instant – c’est de lutter contre le terrorisme. Le problème est que si on pose au mauvais diagnostic – le salafisme est la maladie suprême – on va laisser le terrorisme prospérer. Devant les interrogations et les peurs du moment, la lecture d’un grand connaisseur de ces questions est un bienfait. Avec au passage un splendide coup de pied au cul de malfaisant Houellebecq et de ses fantasmes sur la prise du pouvoir par les muslims...

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    Le salafisme n’est pas le sas d’entrée du terrorisme

    Olivier Roy

    Le Temps : Vous prenez le contre-pied d’une lecture religieuse et politique du phénomène terroriste au nom de l’islam. Ne pensez-vous pas le risque de minimiser le prêche islamiste ?

    Olivier Roy : La radicalisation de l’islam existe, le salafisme existe, il se répand parmi les jeunes en Europe et au Moyen-Orient. Mais je conteste l’idée que le salafisme est le sas d’entrée dans le terrorisme. Il y a quelques salafistes qui sont devenus terroristes, mais très peu. On connaît la trajectoire de beaucoup de djihadistes. Que constate-t-on ? Très peu sont passés par des mosquées salafistes. Il y a des réseaux, au Royaume-Uni, en Belgique, mais ils ne sont pas salafistes, ils sont djihadistes. Il est vrai que Daech (organisation Etat islamique) utilise un référentiel qu’il partage en partie avec les salafistes : la charia, la détestation des chiites, l’idée qu’il n’y a rien à négocier avec les juifs et les chrétiens, l’apocalypse. Il y a aussi de grandes différences. Les salafistes s’opposent au suicide. Daech met en scène une esthétique de la violence, fait l’apologie du viol et appelle les femmes à devenir djihadistes. Tout cela est étranger au salafisme. Noyer le djihadisme dans le salafisme, c’est ne pas comprendre les racines de la radicalisation. Cela dit, sur le plan sociétal, le salafisme pose de vrais problèmes de vivre ensemble et d’intégration. Mais ce n’est pas un problème de terrorisme.

    – Cette rupture d’avec les valeurs de la République qu’opère le salafisme ne prépare-elle pas le terrain à la dérive sectaire des terroristes ?

    – Cela ne se passe pas ainsi. Prenez les frères Abdeslam, ils étaient loin d’être en rupture avec la société dans un monde salafiste. Ils tenaient un bistrot où on buvait de l’alcool et où on dealait du haschisch. On n’a pas affaire à des gars qui se sont retirés de la vie sociale, qui ont mené une vie de prière, de halal, et qui, au terme d’un parcours religieux, décident de passer à la violence. Comment expliquer la soudaine augmentation de femmes, la plupart du temps converties, dans le djihad ? Pour les salafistes, elles doivent rester à la maison. Le salafisme n’explique rien, c’est une explication paresseuse.

    – Vous contestez aussi l’idée que les actes de terreur de ces derniers mois puissent s’inscrire dans une stratégie de Daech visant à diviser les sociétés européennes, entre musulmans et non musulmans, pour mieux préparer le terrain à un califat mondial.

    – Cela ne fonctionne pas ainsi. Vous ne trouverez pas chez Daech de théories selon lesquelles les musulmans établis en Occident doivent se révolter. Daech tue plus de musulmans que de non musulmans. Un tiers des victimes de l’attentat de Nice étaient musulmanes. On pourrait le dire à la rigueur pour Al-Qaida, quand l’organisation fait assassiner les journalistes de Charlie Hebdo. Là, il y avait un discours assez structuré des frères Kouachi : ils ont insulté le prophète, ils doivent mourir. Mais les attentats revendiqués par Daech par la suite ne sont pas dans ce registre. Alors on invente des théories : au Bataclan, on dit que c’était les bobos qui étaient visés, à Nice les patriotes, ailleurs les policiers, à Rouen le christianisme. A la fin, on se dit qu’ils visent tout le monde : les musulmans, les juifs, les chrétiens. On fait une relecture paranoïaque des actions de Daech en s’appuyant sur un auteur, al Souri, qui n’a jamais été lu par les jeunes. Ces jeunes parlent de l’Oumma global, des crimes des croisés, mais il n’y a aucune analyse sur la guerre civile en Europe. Pour eux, tous ceux qui refusent le djihad, le martyr, sont de mauvais musulmans. Ils n’ont aucune sympathie pour les musulmans d’Europe. On veut présenter Daech comme l’avant-garde des masses musulmanes. C’est une illusion d’optique.

    – Vous dites que ce qui guide les terroristes n’est pas une utopie, mais la quête de la mort. Ce n’est pourtant pas un hasard si l’essentiel des attentats de ces dernières années est réalisé par des individus qui se réclament de l’islam ?

    – Ils s’inscrivent dans une construction narrative islamique, c’est certain. Mais il n’y a pas qu’eux. Le pilote de la Germanwings qui tue 200 personnes dans son suicide, on dit qu’il est fou parce qu’il n’a pas dit Allahu akbar. Aux Etats-Unis, il y a eu 50 Columbine depuis 1999, cinquante gamins qui sont retournés dans leur école, armés, pour perpétrer un massacre. Il y a des tas d’exemples de ce type de comportement suicidaire. Il y a une catégorie qui se réclame de l’État islamique, ce qu’on appelle le terrorisme islamique. Ils sont musulmans, ils pensent qu’ils iront au paradis. Je ne dis pas que c’est un simple prétexte. Quand ils basculent dans le radicalisme, ils pensent réellement qu’ils vont aller au paradis. Mais ils ne sont pas utopistes. La mise en place d’une société islamiste ne les intéresse pas. Les personnes qui commettent des attentats au nom de l’islam en Europe depuis 1995 meurent tous ou presque. Conclusion : la mort est liée à leur projet.

    – Était-ce différent auparavant ?

    – Avant 1995, il y avait aussi du terrorisme. Pensez aux années de plomb en Italie et leurs attentats de masse. Les gars posaient leur bombe et s’en allaient en tuant autant de personnes. Pourquoi depuis Khaled Kelkal en 1995 jusqu’au gars de Nice, décident-ils tous de mourir délibérément ? Parce que la mort fait partie de leur projet. Si c’étaient des militants, en quête de la réalisation d’une cause, ils feraient tout pour s’en sortir. Les militants palestiniens n’étaient pas suicidaires, ils avaient un projet concret d’indépendance nationale.

    – Vous contestez du coup que les terroristes actuels, agissant au nom de l’islam, aient un projet politique ?

    – Il est faux de prétendre que les attentats de Daech représentent une victoire de l’islam politique. Daech suit une logique qui est profondément non politique, c’est apocalyptique. Ils font l’apologie du suicide que ce soit sur le terrain du Proche-Orient ou en Europe. La mort est au cœur du projet individuel des jeunes qui rejoignent Daech. S’il y a un projet politique de Daech, il est intenable. Ce n’est pas un projet du type Frères musulmans ou talibans. Les Frères musulmans veulent construire un Etat islamique dans un pays concret. Les talibans veulent créer l’État islamique d’Afghanistan. Daech dit que le califat est en perpétuelle expansion, qu’il ira du Maroc à l’Indonésie. C’est un projet intenable. C’est un projet de guerre. Daech ne cherche pas à mettre en place un Etat, il se comporte comme une armée occupante pour tenir le territoire. Daech s’est imposé car il y avait une population arabe sunnite qui avait de bonnes raisons de se révolter. Il n’y a plus un seul Etat arabe sunnite dans la région à part la Jordanie. En Syrie, le régime alaouite est la dictature d’une minorité religieuse sur la majorité même s’il s’appuie sur des éléments sunnites et chrétiens. En Irak, l’Etat sunnite a été remplacé par un Etat chiite par les Américains. Les chiites n’ont fait aucun effort pour intégrer la minorité sunnite. La population sunnite a donc accueilli Daech qui les emmène dans le précipice.

    – En réfutant tout projet politique des terroristes islamistes, vous balayez les peurs en Europe d’une menace de prise du pouvoir des musulmans dont l’expression la plus emblématique fut peut-être le livre de Houellebecq «Soumission».

    – Daech dit vouloir conquérir le monde. Mais qu’elle est sa base sociale ? Combien de divisions ? La théorie que vous évoquez consiste à penser que l’immigration musulmane en Europe représente cette base sociale. Quel est le lien entre Daech et cette population ? Aucun. Il n’existe aucun relais. Si vous prenez d’autres mouvements idéologiques à prétention universaliste et violent, comme le communisme, ils avaient une base sociale, des relais, les syndicats, les mouvements de femmes, des associations, des intellectuels. Daech : zéro. Les jeunes de Daech ne sont jamais insérés dans un mouvement social, ils ne vont pas à la mosquée ou alors ils contestent l’imam. Ils se radicalisent au contact d’un petit groupe de copains, en prison, et passent à l’acte. Il n’y a aucune propagande, sinon par l’action, un peu comme les anarchistes à la fin du 19e siècle. Mais elle n’est pas ciblée. C’est d’ailleurs ce que reproche Al-Qaida à Daech. Al-Qaida faisait des attentats symboliques. Daech fait feu de tout bois.

    – N’est-ce pas le meilleur moyen de déstabiliser une société que de tuer à l’aveugle ?

    – Daech veut déstabiliser la société européenne, car cette organisation pense que c’est une société corrompue et fragile. Mais cela n’a rien à voir avec une guerre civile à la Houellebecq. Il n’y a chez Daech aucune idée de mobiliser les populations musulmanes pour provoquer une guerre civile en Europe. Pour eux ces gens-là ne sont pas des musulmans.

    – En remettant en question l’idée de radicalisation de l’islam comme facteur de passage à l’acte, vous balayez également les programmes de déradicalisation.

    – Ils servent à rassurer les parents. Mais ils ne marchent pas. Les filles en particulier le disent : mon projet était de mourir. Ce ne sont pas des naïfs qui commencent par faire leurs cinq prières par jour et qui ont été doucement amenés à poser une bombe. Ils ont voulu poser une bombe dès le début. La radicalité fait partie de leur choix. L’idée de leur présenter un islam modéré en pensant leur faire comprendre qu’il ne faut pas poser une bombe au nom de l’islam, revient à croire que c’est leur pratique religieuse qui les a amenées à poser cette bombe. Ils adhèrent au discours de Daech, qui est religieux, pour aller à la violence. Les programmes de déradicalisation sont d’une totale absurdité.

    – Que faire alors ?

    – Il faut les traiter en personne libre. Pathologiser, médicaliser le terrorisme, cela revient à ne pas s’interroger sur le terrorisme. Il n’y a pas à négocier. Il faut les punir.

    – Mais pour quelqu’un qui n’est pas encore passé à l’acte et qui bascule dans un islam radical, que faire ?

    – C’est quoi l’islam radical ? On pense qu’un croyant modéré est quelqu’un qui est modérément croyant. Nos sociétés ne comprennent plus le religieux, voilà le problème. Le bon religieux est celui qui n’est pas religieux. Nos sociétés pensent que tout discours religieux va forcément se prolonger en radicalisation politique. On ne comprend plus l’absolu religieux. L’idée que la dame en burkini finira par poser des bombes est totalement absurde. Ce sont des braves dames qui, comme ma grand-mère, veulent se baigner avec leurs petits-enfants mais qui n’aiment pas se mettre en maillot de bain. Si c’étaient des salafistes, elles n’iraient jamais sur la plage au milieu de corps à moitié nus. Nos sociétés ne veulent plus voir le religieux. On demande aux religieux d’être invisibles, choses que les chrétiens avaient intériorisées plus ou moins jusqu’au revivalisme de Jean-Paul II, qu’on qualifie aujourd’hui d’intégriste. Il y a des terroristes islamistes, mais on ne peut pas assimiler le port du burkini à une étape du passage vers le terrorisme.

    – Comment apaiser notre relation à l’islam ?

    – Il faut penser l’islam par rapport à la majorité des musulmans et non par rapport aux terroristes, sans quoi on ne s’adresse qu’à ces derniers en leur donnant un rôle démesuré. Ils deviendraient alors nos interlocuteurs, ils auraient réussi leur coup. L’islam en Europe, va s’européaniser, s’occidentaliser, cela se fera sur la durée. L’Église catholique a mis un siècle à s’adapter au modernisme. L’occidentalisation de l’islam va prendre quantité de formes. Mais elle ne peut dépendre d’une réforme théologique. Dans l’église catholique, la réforme théologique est arrivée à la fin de l’évolution. Le conseil Vatican II couronne un siècle d’adaptation au modernisme. Il en ira de même avec l’islam.

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  • Nice : Rien à voir avec l’Etat Islamique

    41K0f3DK-vL._SX320_BO1,204,203,200_.jpgL’Etat islamique est une pure escroquerie, l’œuvre de gogos sanguinaires, juste bons à voler les biens des autres et tuer ceux qui leur résistent. Ces maquereaux du terrorisme avaient le 16 juillet revendiqué le crime de Nice – 86 morts, 434 blessés – saluant l’œuvre d’un « soldat du Califat ». Le crime et cette revendication,… ambiance… pour conduire à justifier une réforme de l’Islam en France, avec Papy Chevènement...

    On attendait des preuves... et en voici : aucune indice n’accrédite un lien quelconque entre le tueur et l’Etat islamique, ni d’ailleurs avec la croyance religieuse.  

    Je note d’abord que, si des complices suspectés ont été mis en examen, le Procureur de la République, qui n’est pas farouche avec les micros, n’a fait aucune déclaration pour dire qu’il existait un lien entre le tueur et le terrorisme islamiste. Pas de réseau non plus.

    Ensuite, Le Parisien et Libération ont eu accès au dossier, et nous ont livré hier nombre d’informations.

    S’agissant de l’enquête, le téléphone portable et l’ordi ont parlé : pas de traces de l'Etat islamique, mais une addiction aux sites pornographiques et à l’hyperviolence. Le mec n’était ni sous commande, ni sous allégeance.

    Pour ce qui est de la personnalité, on est à des années lumières des combattants perdus du djihad.

    Le type était psychologiquement déstructuré, violent, alcoolique, obsédé sexuel, et dragueur maladif. Mythomane à l’égo démesuré, mais dans le même temps fragile et instable.

    Son épouse explique qu'il « n’est pas croyant, il ne pratique pas du tout, il mange du porc, boit de l’alcool ». Une amie ajoute : « Comme Hajer était croyante, il insultait Dieu devant elle pour la provoquer. Il mangeait du porc et se moquait pas mal de la religion. Il était même antireligion ». En famille, le type se montrait violent, infantile et ingérable, éventrant les poupées des enfants, déféquant sur le lit ou brutalisant son épouse pour imposer des rapports sexuels brutaux.9782729847005.jpg

    Pour une collègue « Avec lui, tout tournait autour du sexe. Le prof de salsa connais­sait Moha­med, il l’avait déjà mis plusieurs fois dehors du cours parce qu’il draguait avec beau­coup d’in­sis­tance toutes les filles». Selon son beau-frère, « il avait le démon en lui, et il m'avait même montré la poupée gonflable qu'il avait chez lui ». Gonflé aux stéroïdes, il était obsédé par son image : « Il ne pensait qu’à lui, il n’avait aucun sens des respon­sa­bi­li­tés, aucune huma­nité… Il a des problèmes psychia­triques, ça saute aux yeux, il est complé­te­ment taré. » Pour une amie de son ex-femme : « C'est un sadique. Il l'a fait par sadisme ». La violence de Daech a pris sa place dans cette vie cassée, et regardait, indifférent, les scènes de décapitation.

    Et puis quelles méthodes criminelles ?

    Dans le camion, on a trouvé ses papiers d’identité, et des documents. Son téléphone était allumé, avec un dernier SMS de 22 h 27 – quelques minutes avant le crime – dans lequel l’auteur balançait ses complices supposés : « Ramzy, je suis passé tout à l’heure au Taxiphone rue Marceau, je t’ai pas trouvé. Je voulais te dire que le pistolet que tu m’as donné avant-hier est très bien. Dis à ton copain qui habite au 7, rue Miollis au 5e étage qu’il nous [en] ramène cinq. Chokri est ses amis sont prêts pour le mois prochain maintenant ils sont chez Walid ».

    Tous ces noms bien sur disponibles sur le téléphone portable… Il donne même l’étage pour faciliter le travail des enquêteurs… 

    Loin des fantasmes, voici des faits. Le grand crime est tellement contraire à notre nature qu’on cherche à ne pas le voir, je sais. Mais s’inventer des histoires, ça ne peut pas mener loin. Parce qu'il faut agir, il faut d’abord comprendre.   

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