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  • Marzouki : « Le monde arabe de papa, c’est fini »

    Très intéressante interview de Moncef Marzouki, dans L'Orient-Le Jour. Avant de parler des zarabes, on peut commencer par les écouter, non ?

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    Peut-on établir un bilan provisoire de la situation en Tunisie, mais également dans les autres pays arabes, cinq ans après le déclenchement des printemps arabes ?

    Il faut bien comprendre qu'actuellement, c'est un processus de destruction, à la fois de régimes qui sont devenus obsolètes, les régimes dictatoriaux, mais également de l'ordre politique ancien arabe, qui était par exemple orienté autour de l'Égypte comme grande puissance régulatrice, ou par la Ligue arabe. Malheureusement, on est également en train d'assister à la destruction des frontières et peut-être à la naissance de nouvelles frontières. C'est donc tout l'ordre ancien qui est en train d'être détruit, dans un cataclysme de violence, comme cela s'est toujours passé dans l'histoire. Ce qu'on appelle les « printemps arabes », que je préfère personnellement comparer à des volcans, est une phase de destruction-reconstruction. La question est : "Qu'est-ce qui va être reconstruit sur ces décombres ?" Nous sommes en train de payer un lourd tribut dans cette phase de destruction mais elle est nécessaire dans la mesure où on ne pouvait plus continuer avec les anciens régimes. C'est un ordre nouveau qui est en train de naître dans la douleur.

    Qu'est-ce qui a été déterminant durant cette période ? Est-ce qu'il a manqué des réels leaders, des grandes figures ?

    Les grandes nations naissent autour de trois choses fondamentales : Un homme dit "providentiel", des structures fortes et un rêve. À un moment donné, le rêve était l'unité arabe, il y avait Gamal Abdel Nasser, mais il manquait les institutions. Aujourd'hui, nous n'avons ni le grand homme, ni le grand rêve, ni les institutions, donc nous nous trouvons dans une phase de destruction massive. Je pense qu'il va forcément émerger de cela des grandes figures, un rêve quelconque, et probablement, ce que nous appelons la démocratie, c'est-à-dire la volonté de mettre en place des institutions fortes, régies par le droit, régies par l'éthique et non pas régies par la volonté de X ou de Y.

    Est-ce le soutien des Occidentaux qui a manqué également ?

    Oui, bien sûr. Par exemple, si les révolutions en Europe de l'Est ont réussi c'était parce qu'elles avaient reçu un soutien massif de l'Europe. Nous n'avons pas trouvé ce soutien massif. Je me souviens quand j'étais à la tête de l'État, face à la menace terroriste, les Européens et les Américains ont voulu nous vendre des hélicoptères comme à n'importe qui. Ils ne se sont pas dit "C'est une urgence, il faut les aider." Au niveau économique également, alors que tout le monde savait qu'il y avait urgence, nous n'avons été que très peu aidés. Et pire, quand je vois maintenant par exemple les Français revenir en Égypte pour appuyer Abdel Fattah el-Sissi, alors que c'est exactement la même politique qui a consisté à appuyer Hosni Moubarak, en baragouinant un peu timidement sur les droits de l'homme, mais en réalité en appuyant un dictateur corrompu et brutal. J'ai l'impression que les Européens n'ont rien appris.

    Qu'est-ce qui a fait que le monde arabe n'est pas parvenu à réussir sa transition ?

    Quand on regarde du côté des Chinois et des Allemands, quand on examine leur histoire, on constate que les premiers ont mis cent ans pour pouvoir réussir leur transition, les seconds plus de vingt ans, entre la Première et la Seconde Guerre mondiale. Donc on ne peut pas juger la transition arabe en disant qu'elle est ratée. Car ne n'est pas le cas, nous sommes tout simplement en plein processus. Je repense à l'exemple du volcan, qui doit exploser car il y a trop de pressions à l'intérieur et qu'on ne peut rien y faire. Mais une fois qu'il a explosé, il en résulte en général une bonne terre fertile, donc il est tout aussi bien créateur que destructeur, comme le sont ces mouvements aujourd'hui.

    Ce qui peut en ressortir devrait être positif, étant donné que la population arabe est extrêmement jeune, et de plus en plus éduquée...

    Bien sûr. C'est ce que j'ai appelé la « E-generation » dans mon intervention lors de la conférence sur l'État de l'Union. Le monde arabe de papa c'est fini, c'est lui qui est en train de mourir.

    L'une des particularités de la situation en Tunisie est qu'il y a eu un relatif partage du pouvoir entre Ennahda et les forces prorégime. Est-ce qu'on pourrait retrouver cette situation dans un autre pays arabe ?

    Il suffit de le vouloir. Nous l'avons voulu, cela ne nous a pas été imposé. Nous avons vécu dans des cultures de l'exclusion de l'autre où l'on croit que le pays ne peut être gouverné que par un chef et pas par un parti. Aujourd'hui, nous sommes dans une société complexe et plurielle, où le pouvoir doit être partagé, négocié, pas sur des bases confessionnelles comme au Liban, mais sur des bases politiques. On doit se mettre d'accord sur des objectifs et des règles de vie communs. Sur la base d'un contrat social, on le négocie ensemble, on le met en place et on l'applique ensemble. Si les Arabes ne rentrent pas dans cette logique, qui est celle des Européens, et s'ils restent dans cette idée du "c'est moi qui gouverne et c'est toi qui est en prison", on n'en sortira jamais. Il faut apprendre à gouverner au centre et exclure les extrêmes qui sont porteurs de violence et de rejet de l'autre.

    Est-ce que votre expérience personnelle en tant que chef de l'État a été difficile à gérer au niveau humain, avec les différentes forces ?

    Ma première école a été quand j'ai été président de la Ligue tunisienne des droits de l'homme, dans les années 80. C'était une idée magnifique de la société civile tunisienne, parce que c'est là où j'ai appris à gérer les communistes, les islamistes, les nationalistes arabes... Tout le monde était autour de la même table, et on s'était donné pour mot d'oublier nos différences idéologiques, car nous étions là pour dire non à la torture, non à la violence contre les femmes, etc. Cela nous a appris à composer ensemble. Étant passé par cette école, je n'ai pas eu beaucoup de mal, par la suite, à travailler avec divers groupes politiques. C'est une question d'éducation. Si vous êtes éduqué dans une caserne où vous apprenez à obéir aux ordres ou à en donner, évidemment vous n'avez pas la même attitude que si vous avez été formé dans la société civile.

    Selon vous, quel est le bilan provisoire de votre successeur, l'actuel président Béji Caïd Essebsi ?

    Il a fait toute sa campagne en faisant croire à son électorat qu'il était anti-Ennahda. Mais on a découvert qu'il lui a menti, parce qu'il était en réalité proche de ce parti. J'ai trouvé ça malhonnête de sa part. Ensuite, il a fait des promesses totalement irréalistes aux gens. J'ai également fait une campagne électorale, mais en connaissant les dossiers, la situation économique et la situation internationale, jamais je n'aurai osé faire des promesses, alors que lui en a fait de totalement ridicules et intenables. Par exemple, il a promis 90 000 postes de travail aux gens, ou qu'il débarrasserait le pays des terroristes, mais il n'y a jamais eu autant d'attaques et de victimes que sous sa présidence. Je pense que son bilan est totalement dérisoire et tout le monde le sait. Pendant un an, je ne me suis pas prononcé à son sujet, afin de le laisser faire, car je sais qu'il faut du temps pour gouverner. Ce ne sont pas les 100 premiers jours, mais les 365 jours qui sont décisifs, mais maintenant je suis obligé de dire que c'est quelqu'un qui a complètement raté son mandat et tous les Tunisiens le savent.

    Parlons du conflit israélo-palestinien, grand oublié de ces dernières années. Vous avez été très impliqué en faveur de la Palestine, en participant notamment l'année dernière, le 25 juin 2015, à la Flottille de la Liberté III, prévoyant de briser le blocus de la bande de Gaza. Êtes-vous toujours aussi impliqué?

    Bien sûr. Mais de facto, la question palestinienne n'est plus la plus importante. Aujourd'hui, l'urgence se porte vers la question syrienne et le calvaire du peuple syrien. Mais comme le problème palestinien est à l'origine de tous les conflits, une fois qu'on aura réglé les autres problèmes, on y reviendra forcément.

  • La priorité ? La Tunisie !

    Daech, c’est une perversion de l’Islam, qui se nourrit des destructions causées par les puissances occidentales au Moyen-Orient pour créer une nouvelle sorte de pouvoir, fondée sur une théologie obscurantiste et la criminalité à l’égard des opposants. Le principe de Daech, c’est que l’Islam et la démocratie sont radicalement contradictoires, et que le califat ne progressera que par la destruction des sociétés qui reposent sur le droit. C’est donc toute la question de l’articulation entre l’Islam et la démocratie.

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    En France, et en Europe, cette problématique a hélas été usée jusqu’à la corde par des dirigeants à courte vue, et nous voyons ces jours-ci encore spectacle désolant de la surenchère du n’importe quoi : l’habilitation des imams, la conditionnalité des pratiques religieuses, les prêches en français, les perquisitions de mosquées, les centres de « dé-radicalisation », les assignations à résidence sans notification de griefs, l’interdiction générale des crèches… ce sur fond d’une augmentation des actes d’islamophobie, notamment par des violences physiques. Cette agitation sans réflexion, sans action sociale, et alors que tout le monde a bien compris que, cette fois-ci, le centre n’est pas dans les banlieues mais dans les territoires détruits d’Irak et de Syrie.

    Nous devons donc rester logiques, en prenant le problème source, et toute notre attention doit se porter sur la Tunisie, qui manifestement est la cible privilégiée de Daech et de ses demi-frères d’Al Qaïda.

    La Tunisie est exposée pour deux raisons évidentes.

    Elle représente ce que rejette Daech, c’est-à-dire un peuple arabe, majoritairement musulman et vivant avec toutes les minorités, pétri de culture, défendant la démocratie et le respect des libertés. Le renversement de Ben Ali a résulté d’un authentique mouvement populaire. L’idée qu’il existe un pays musulman et démocratique, épris de libertés, est insupportable à Daech, et aux groupes terroristes.

    Le second point est la fragilité objective de la Tunisie, qui peine à se relever des ravages d’une économie au service d’un clan, avec un tourisme miné par l’insécurité, et le voisinage d’une Libye dévastée par les plans d’Obama, Sarkozy et Cameron.

    Nous avons tous les signes pour voir que la Tunisie est la cible numéro un des terroristes, et la liste est impressionnante :

    - assassinat de l’opposant laïc Chokri Belaïd, le 6 février 2013 ;

    - attaque contre le ministre de l’intérieur, en mai 2013 ;

    - assassinat du député Mohamed Brahmi, le 25 juillet 2013 ;

    - attaque de l’armée sur Mont Chaambi en juillet 2014, avec 15 soldats morts ;

    - attaque du Musée du Bardo, à Tunis, 21 morts le 18 mars 2014 ;

    - attentant de Sousse, en juin 2015, avec trente-huit morts ;

    - ce mercredi, attentat par un kamikaze, au centre de Tunis, contre un bus de la garde présidentielle, avec treize morts.

    La Tunisie ne manque pas d’atouts. Les dirigeants tunisiens ont réussi, par le dialogue démocratique, la phase transitoire. La société tunisienne montre sa force, et son attachement à la culture. La presse est libre, et de partout ça discute beaucoup. Mais la révolution économique sociale reste à faire, et le gouvernement de Béji Caïd Essebsi est objectivement peu convaincant.

    Face à la puissance destructrice de Daech, et des autres groupes terroristes, qui ciblent l’horrible peuple tunisien parce qu’il goûte de la démocratie et des libertés, des actions fortes devraient être engagées pour répondre aux demandes des Tunisiens, et d’abord en intervenant en amont sur le principal danger, les milices libyennes.

    Nous devons, de manière raisonnée, refuser l’ambiance de bruits de bottes, dénoncer le triomphe – en France ! – du discours guerrier des néo-cons de Georges W. Bush, et nous organiser pour défendre ici nos libertés, qui sont le véritable ciment de la société. La priorité devrait être une coalition pour la Tunisie, pour défendre le peuple arabe qui fonde son avenir sur la démocratie. Gagner en Tunisie, c’est tuer Daech. Si réellement nous croyons à la force du droit pour régir la vie en société, la défense de la démocratie en Tunisie doit être un enjeu premier pour la France et pour l’Europe.

    Néocolonialisme bienveillant ? Ne vous en faites pas : la question ne se posera pas, car aucune main ne va se tendre pour la Tunisie. Les Etats européens ne feront rien pour défendre la démocratie tunisienne, les lascars étant trop contents de voir la Tunisie glisser vers l’état d’urgence et le régime policier…

    Dans les sphères mainstream en France, la logique qu’il faut dominer l’Islam et les musulmans. Encore et toujours, comme au bon vieux temps des colonies, ou du consternant SOS Racisme, avec le brave blanc s’occupant de blanchir le gentil métèque... C’est tout l’enjeu, il est essentiel : une société arabe et musulmane qui se gère par la démocratie, c’est un contre-exemple. Nous restons dramatiquement enfermés dans une conception des droits de l’homme blanc.

  • La Tunisie aux mains du terrorisme. Oui, mais comment faire face ?

    Ce qui arrive au peuple tunisien est terrible. L’attentat de Sousse, pour le coup un vrai attentat terroriste, vise à détruire un pays, et à montrer toutes ses plaies.

    Le terroriste était seul. Il est entré tranquillement dans l’hôtel Riu Imperial Marhaba, vers d’El-Kantaoui, un peu au Nord de Sousse vers midi. Le type s’est rendu vers la plage, et a visé pour atteindre essentiellement des touristes. Une série de rafale, et des victimes tuées dans l’insouciance : 37 morts, et une quarantaine de blessés. Un survivant témoigne : « C’est à la deuxième rafale que les gens ont compris ce qui se passait et se sont mis à courir. Je me suis retourné dans la fusillade, il y avait des corps par terre. On a cherché une cachette. On avait l’impression que quelqu’un allait nous tuer. On est très choqués. »

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    Le tueur a pris son temps, en visant les européens et pas les arabes. Il a jeté une grenade dans la piscine, puis une autre dans bureau de la direction, au premier étage. Il a ensuite gagné la réception, puis la salle de sport. Tranquille et apaisé, avant que la police intervienne, une demi-heure plus tard, et le tue.

    Cet attentat est une catastrophe pour la Tunisie.

    Face à des groupes déterminés, une attaque terroriste est toujours possible. Voir la semaine dernière l’attaque du parlement afghan. Mais ce qui fait problème ici, et c’est grave, c’est la facilité avec laquelle peut opérer le tueur. Une demi-heure avant la moindre réaction. Une scène qui rappelle trop l’attentat du Bardo, où l’on voyait les terroristes se promener tranquillement dans le musée, et tirer.

    Le tourisme est essentiel à l’économie tunisienne. Oki. Alors un peu de courage, même pour des vacances, pourquoi pas, mais que peuvent répondre les autorités quand dans une zone touriste hyperconnue il faut une demi-heure pour que la police réponde ?

    Les grands discours contre le terrorisme, c’est une chose, mais l’incapacité de l’Etat en est une autre.

    Après, il faut élargir le champ, car la Tunisie est victime d’un terrorisme exogène, venu de la Libye, ce pays qui a été fracassé par les Etats occidentaux, instrumentalisant les droits de l’homme, pour détruire un régime qui œuvrait pour une Afrique indépendante. Sarkozy, Cameron et BHL au tribunal…

    La Libye est le nœud gordien de l’insécurité dans la grande région, et comme personne n’a de solution, c’est parti pour une décennie.

    La Tunisie, grand pays d’histoire mais économie faible, qui n’a pas su régler les comptes avec les mastars de l’époque Ben Ali, est confrontée à un défi immense avec cette poudrière qu’est la Tunisie. Sur le secteur, un pays est l’allié naturel, l’Algérie, qui tient de milliers de kilomètres de fournières de feu, avec la Libye, le Nord du Niger, et l’explosif Nord-Mali, où grave à la puissance algérienne, un accord – fragile mais un accord, a été signé.

    Mais quelle alliance a choisi le président Béji Caïd Essebsi, un bon pépère de l’époque Ben Ali, qui a choisi comme Premier ministre Habib Essid, un ancien ministre de Ben Ali ?  

    Le 20 mai 2015, il a signé à Washington avec John Kerry, un mémorandum d’entente entre les États-Unis et la Tunisie, un accord de défense assez technique, mais qui ouvrait vers le graal : le statut d’allié majeur non-membre de l’OTAN, qui comprend notamment une coopération militaire renforcée. Un privilège rare accordé à une quinzaine de pays dans le monde… dont le Maroc, et qui place donc l’Algérie sous surveillance.

    Les autorités tunisiennes sont face à un défi : la Tunisie est, du fait de la destruction politique de la Libye et de la jamais faite réforme de ses services de sécurité, devenue une passoire pour le plus violent et destructeur des terrorismes.

    Ce 23 mai, Khemaies Jhinaoui, conseiller diplomatique auprès de la Présidence tunisienne, était à Alger pour confirmer la volonté de Beji de renforcer la coopération stratégique entre les deux pays. D’accord, mais comment accepter cette filialisation par l’OTAN, qui a détruit la Libye, et qui rêve de détruire l’Algérie ?

    Seule, et vu l’urgence, la Tunisie ne peut rien faire. De fait, comme le proclame Beji, il faut une politique globale. Oki. Mais, et parce qu’il y a le feu à la maison, tu choisis qui, Béji : Les US ou l’Algérie ?  

    Qui crée les problèmes ?

    Qui apporte des solutions ?

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    Les US, cause des malheurs du monde

  • Tunisie : A qui profite le crime ?

    A Tunis hier, Mohamed Brahmi, député de gauche, a été assassiné. Onze balles tirées à bout portant… Il était un opposant déclaré d’Ennahda, et les accusations se tournent vers Ennahda… Pourtant… Celui qui voudrait déclencher le soulèvement contre Ennahda et le processus révolutionnaire ne ferait pas autrement.

    Cet assassinat est calculé pour frapper toute la Tunisie.

    D’abord, c'est l'horreur devant la mort d’un démocrate, un vrai politique. Agé de 58 ans, il avait été élu député à Sidi Bouzid, le berceau de la révolution qui a renversé le régime de Ben Ali en 2011. Membre actif de l’Assemblée Constituante, c’était un homme en vue. Fondateur du Mouvement Populaire, Echaâb, il venait d’en démissionner ce 7 juillet, déclarant que sa formation avait été infiltrée par les islamistes, et il avait créé un nouveau parti.

    Ajoutons que cet assassinat survient le jour du 56e anniversaire de la République, et en plein ramadan. Enfin, si le processus de transition a été bien long – nous sommes toujours sous la Constituante – cette phase est en train de prendre fin, avec la prochaine annonce de la Constitution et de la date des législatives.

    Non, c’est assassinat ne doit rien au hasard.

    Ennahda ? Ennahda reste fort, mais les critiques s’accumulent, et les raisons ne manquent pas face à la suffisance de ce parti qui veut tout contrôler, et dont l’islamisme militant passe d'autant plus mal qu’il s’accompagne d’une incapacité à dessiner un projet économique et social. Le parti reste englué dans des méthodes d’un autre temps, et il se fait un tort considérable en laissant en bonne place des gens comme un Sahbi Atig, patron du groupe l'Assemblée Constituante, qui déclarait le 13 juillet dernière, en écho aux évènements d’Egypte : « À ceux qui piétinent la légitimité, si vous envisagez de la piétiner, elle vous piétinera, quiconque tente de tuer la volonté du peuple sera tué dans les rues de Tunisie ». Ali Larayedh, le chef du Gouvernement a dénoncé ces propos, et il est passé à autre chose…

    Hier soir, les manifestants se sont regroupés sur la grande artère de Tunis, l’avenue Bourguiba où siège le ministère de l’Intérieur, avec des slogans bien clairs : «La Tunisie est libre, dégagez les Frères», «Ghannouchi assassin», «Ennahda doit tomber aujourd’hui», «l’Assemblée Constituante doit être dissoute». Les manifestants voulaient s’installer devant le ministre de l’Intérieur, et la police a dû les déloger. Ce n’est pas bon…  

    L’UGTT, la principale centrale syndicale, a annoncé une grève générale pour ce vendredi. Ce sera un test sérieux, car l’UGTT, par son ancrage et ses réseaux, a une grande force en Tunisie.

    Alors, après l’Egypte, la Tunisie prête à s’embraser ?

    Le président Moncef Marzouki n’a pas tort de dire que si trop de temps a été passé, c’était aussi le prix pour la recherche du dialogue et du consensus politique. Mais ce temps a aussi été perdu, et rien n’a été fait pour se ressaisir du pouvoir économique. Des pans entiers de l’ancien régime sont restés en place, et le processus révolutionnaire parait velléitaire. Il suffit de passer un peu de temps en Tunisie pour voir que le mécontentement est réel, mais attention, les liens sociaux tiennent.

    Et puis accuser Ennahda fait plus parler le cœur que la raison. Ennahda est en mauvaise posture, affaibli par les évènements d’Egypte, ceux de Syrie avec le retrait des Occidentaux, et par la disparition de ce fumeux leader qu’était le Qatar. Les élections s’approchent, et Ennahda a tout à perdre dans un pays fragilisé.

     A qui profite le crime ? D’abord à ceux qui n’ont jamais admis la révolution.  

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  • La Tunisie a-t-elle les moyens de finir la Révolution ?

    On ne peut parler de la Tunisie que la boule au ventre. Le printemps arabe est devenu un slogan frelaté, synonyme de revival light des puissances occidentales dans le monde arabe, mais la révolution tunisienne, elle, est exempte du doute.

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    Tout est parti du geste de Mohamed Bouazizi, ce commerçant ambulant, humilié et ruiné par les forces sauvages de Ben Ali, qui s’est  immolé par le feu le 17 décembre 2010 à Sidi Bouzid. A suivi le courage de la population tunisienne qui s’est levée contre les armes de Ben Ali, les instructeurs de Sarkozy et les discours genre Delanoë saluant les réformes et désavouant le mouvement populaire.

    Dans la semaine qui a suivi la chute de Ben Ali, les nouveaux dirigeants ont été tétanisés par les injonctions européennes et US, qui étaient simples : « calme-toi, ou on te zigouille ». Avec tout le miasme anti-muslim, à la pelle...

    Ben Ali n’était pas un dirigeant politique. C’était un mafieux toxicomane, qui laissait sa délicieuse épouse tout faire, pourvu qu’il ait sa came et son fric. Quand il  est monté dans l’avion pour Ryad, le vrai système de pouvoir est resté, et le discours a été simple : « nous tenons l’économie et nous sommes le vrai pouvoir : soit le système perdure, auquel cas nous ferons un effort ; soit on se casse. Mais alors, l’économie ne tiendra pas, le chômage explosera et vous serez renversés dans un an ».

    La coalition honorable issue des élections s’est embarquée dans un projet d’assemblée constituante… qui a fini de geler la prise de décision. Deux ans plus tard, le bilan est navrant : pas de constitution, pas de loi électorale, un gouvernement provisoire qui gère sans programme, aucun plan économique, aucune purge, aucune procédure pour rapatrier les avoirs de Ben Ali, aucune procédure pour obtenir l’extradition de Ben Ali, et un enferment dans le moralisme, avec tous les pièges à la clé. 

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    Ministères, services, grandes entreprises… les structures du système ancien perdurent, et les Etats occidentaux maintiennent la pression, persuadés que la Tunisie est trop faible et va lâcher.

    Notre « ministre » de l’Intérieur Valls parle de fascisme en Tunisie… Veut-il un rapport sur ce qui se pratique chez son allié qu’est l’Arabie Saoudite ?

    Le gouvernement tunisien, c’est-à-dire les trois partis qui le compose, est entièrement responsable. Il n’a rien géré, et a tout laissé faire, des agissements si intéressés de la CIA aux exactions des groupes salafistes dévoyés. La mort de Chokri Belaïd est le fait de ses assassins, mais la responsabilité politique est cette incapacité à assumer le pouvoir. Il lui reste quelques jours pour se ressaisir, ou alors, ce sera la grande bascule.

    Pendant trois jours, il était flagrant de voir tout le petit monde anti-tunisien frétiller de bonheur à l’idée d’un gouvernement de technocrates dirigés par un Hamadi Jebali, isolé, soutenu par les plus conservateurs des islamistes, pour redonner le pouvoir aux « technocrates » et donc aux réseaux de l’époque Ben Ali.

    Le Congrès pour la République (CPR), de Moncef Marzouki, s’est ressaisi et a dit non. La Tunisie a besoin d’un gouvernement qui assume des choix politiques et qui, tournant la page fumeuse des valeurs, décide enfin de s’attaquer aux vrais problèmes, à savoir l’emploi et le logement, dans l’idée d’une juste redistribution des richesses. C’est la seule voie qui répond aux aspirations des Tunisiens, et il faut des élections pour remettre les compteurs à zéro. Après ces deux ans perdus, c’est loin d’être gagné car le discrédit est immense, et toutes les forces contre-révolutionnaires, toutes, sont à la manœuvre.

    Mohamed Abbou, le boss du CPR, a laissé une semaine, pour qu’Ennahda sorte du flou. C’est dire que ça discute enfin. Dans ce schéma, Jebali et les ministres de la justice et des affaires étrangères dégagent. Le troisième parti de la coalition Ettakatol louvoie. Tout le monde redoute la violence des groupes extrémistes.

    S’ils n’imposent pas de vraies réformes économiques et sociales, les dirigeants sont cuits. En ont-ils les moyens, après tout ce temps perdu ? Les faits parleront.

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    Chokri Belaïd

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